Créer son propre monde

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Les poètes du cosmos avancent jusqu’aux premiers principes.

Ils transforment la vie de telle sorte qu’elle se formule d’elle-même.

L’essence même de l’homme est poétique, le sujet ne pouvant vivre humainement sans la poésie. Celui qui croit pouvoir s’en passer vit, à son insu peut-être, une « poésie » toute faite, intégrée au système répressif qui lui confère sa « normalité ». Il semblerait que, pour être complet, c’est-à-dire plus que sa personne, plus que le rôle qu’il joue dans le théâtre social, l’homme doit être poète. En d’autres termes, se délivrer des « trusts psychiques » dont il est le jouet, comme disait Antonin Artaud, et créer son monde.

Et si le poète, dans sa trajectoire extravagante, quitte les terrains du réalisable pour s’aventurer jusqu’aux confins de l’impossible, même alors on ne peut l’écarter avec bonne conscience du domaine de l’homme – l’élément mystique apparaissant comme l’infini auquel la liberté s’adosse, le point de départ dont il faudra manifester la fécondité interne, la générosité expansive, et qui par là s’affirme comme la chose à dire, à développer dans le discours pour expliciter les fins de l’action humaine dans l’histoire.

L’énergie d’Eros, errante et aberrante, réprimée dans l’ordre, jaillit soudain et, comme un vent violent, bouleverse l’ordre objectif des choses pour révéler un chaos dans lequel la liberté prend conscience d’elle-même.

Comme un vent violent, comme une baleine blanche (Melville), comme un ange (Rilke)…

C’est le départ du Bateau Ivre – Arthur Rimbaud:

« Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème

De la Mer, infusé d’astres, et lactescent »

En même temps qu’il pénètre aux sources de lui-même, le poète pénètre aux sources du langage, éprouvant les mots dans leur substance et non pas seulement dans leur signification. Le poète s’enfonce dans la nuit du logos – jusqu’à ce qu’enfin il se retrouve au niveau des racines où se confondent les choses et les formules.

La genèse de la poésie suppose donc un rapport sensuel à la terre en même temps qu’un rapport sensuel au langage – une fusion de l’eros et du logos qui brise l’ordre établi des choses et des mots. Cette fusion de l’eros et du logos en implique d’autres: fusion du moi avec le tout, du cognitif et de l’affectif, du plaisir et de la raison. Fusion d’identités et d’idées.

Eros signifie une nostalgie d’unité, un élan vers l’unité dans sa multiplicité, et le logos originel, que le poète découvre est l’expression de cette unité multiple.

Le poète n’est pas civilisé, mondain. C’est un animal de l’esprit, et sa pensée est une pensée sauvage qui se développe selon ses modalités propres, si la chance lui en est donnée.

La vie n’aura servi à rien à celui qui quitte le monde sans avoir réalisé son propre monde.

Puisque, pour le poète, il n’existe pas de monde tout fait auquel il n’aurait qu’à s’adapter, il se trouve sur la terre dans une situation originale, conscient de toute l’étendue de son être, sans aucune notion fixe de son identité ou de sa fonction.

C’est ici, dans ce domaine difficile et dangereux, parce que non défini, que commence la poésie.

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