Le poème comme tremblement de taire

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« Je suis à bout de vivre ; le monde me donne la nausée ; il est fade et n’a ni sel ni sens. Même si j’étais plus affamé que Pierrot, je ne voudrais pas me nourrir de l’explication que les hommes ont à donner. Comme on plonge son doigt dans la terre pour reconnaître le pays où l’on est, de même j’enfonce mon doigt dans la vie : elle n’a odeur de rien. Où suis-je ? Le monde, qu’est-ce que cela veut dire ? Que signifie ce mot ? Qui m’a joué le tour de m’y jeter et de m’y laisser maintenant ? Qui suis-je ?

soren-kierkegaard-stefKervor-688poComment suis-je entré dans le monde ; pourquoi n’ai-je pas été consulté, pourquoi ne m’a-t-on pas mis au courant des us et coutumes, mais incorporé dans les rangs, comme si j’avais été acheté par un racoleur de garnison ? À quel titre ai-je été intéressé à cette vaste entreprise qu’on appelle la réalité ? Pourquoi faut-il que j’y sois intéressé ? N’est-ce pas une affaire libre ? Et si je suis forcé de l’être, où est le directeur, que je lui fasse une observation ? Il n’y a pas de directeur ? À qui dois-je adresser ma plainte ? La vie est l’objet d’un débat : puis-je demander que mon avis soit pris en considération ? Et s’il faut accepter la vie telle qu’elle est, ne vaudrait-il pas beaucoup mieux savoir comment elle est ? Un trompeur : que signifie ce mot ? Cicéron ne dit-il pas qu’on en trouve un en posant la question : cui bono (à qui le profit) ? Que chacun sedemande, et je demande à chacun si j’ai tiré quelque profit de faire mon malheur et celui d’une jeune fille. Etre coupable, qu’est-ce donc ? Une affaire de sorcellerie ? Ne sait-on pas exactement comment un homme se rend coupable ? Personne n’a envie de répondre ? Le problème n’est-il donc pas de la dernière importance pour tous les co-intéressés ?

Coursera_KierkegaardMa raison s’arrête, ou plutôt, je la quitte ? Un moment, je suis las, abattu, et comme mort d’indifférence ; le moment suivant, j’entre en fureur et je vais, désespéré, d’un bout du monde à l’autre, en quête d’un homme sur qui passer ma colère. Tout ce qui est en moi crie la contradiction. De quelle manière suis-je devenu coupable ? Ou suis-je non coupable ? Pourquoi suis-je donc appelé ainsi dans toutes les langues ? Quelle lamentable invention que le langage humain disant une chose quand il en pense une autre ! […] Si j’avais éprouvé un « choc nerveux », une attaque d’apoplexie, serais-je coupable ? Quel lamentable jargon, à peine compris d’une clique, que ce son de voix humaine appelé langage ! Les bêtes ne sont-elles pas plus sages, elles qui ne parlent jamais de ces choses ? »

Kierkegaard (S.), « La Répétition », Œuvres complètes, Éditions de l’Orante.

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