Fonction de l’inconscient

sitting-lacan

 

« Nous avons une science qui est organisée sur des bases qui ne sont pas du tout celles que vous croyez.
C’est pas parce que c’est une genèse, notre science, c’est pas dans la pulsation de la nature que nous sommes rentrés, non, nous avons fait jouer des petites lettres, des petits chiffres et puis avec ces petites lettres et ces petits chiffres, c’est avec eux que nous construisons des machines qui marchent, qui volent, qui se déplacent dans le monde, qui vont très loin.
Ça n’a plus, absolument plus rien à faire avec ce qu’on a pu rêver sous le registre de la connaissance.
C’est une chose qui a son organisation propre et l’organisation de ce qui finit par en sortir comme étant son essence même, à savoir nos fameux petits ordinateurs de diverses espèces, électroniques ou pas.
C’est ça l’organisation de la science.
Bien sûr, naturellement, ça ne marche pas tout seul, mais c’est quand même ça ce que je peux vous faire remarquer, c’est qu’il n’y a pour l’instant et jusqu’à nouvel ordre, aucun moyen de faire un pont, précisément entre les formes les plus évoluées des organes d’un organisme vivant et cette organisation de la science.
Pourtant, ce n’est pas tout à fait sans rapport.
Là aussi, il y a des lignes, des tubes, des connexions, mais c’est tellement plus riche que tout ce que nous avons pu encore construire comme machine, un cerveau humain.
Pourquoi ne se poserait-on pas la question de savoir pourquoi est-ce que ça ne fonctionne pas de la même façon.
Pourquoi est-ce que nous aussi nous ne faisons pas en vingt secondes trois milliards d’opérations, d’additions, de multiplications et autres opérations usuelles comme le fait la machine.
Nous avons encore beaucoup plus de choses qui convoient dans notre cerveau.
Chose curieuse, ça fonctionne quelques fois comme ça un court instant, sur l’ensemble de ce que nous pouvons constater, c’est chez les débiles.
Nous trouvons ce qui est bien connu les débiles calculateurs.
Ils calculent eux comme des machines.
Ça suggère peut-être autre chose, à savoir que peut-être tout ce qui est de l’ordre de notre pensée est quelque chose qui est comme la prise d’un certain nombre d’effets, des effets de langage que, comme tels, ce sont ceux sur lesquels nous pouvons opérer ; je veux dire que nous pouvons construire des machines qui en sont en quelque sorte l’équivalent, mais dans un registre évidemment plus court que ce que nous pourrions attendre d’un rendement comparable s’il s’agissait vraiment d’un cerveau qui fonctionne de la même façon.
Tout ça simplement, non pas pour appuyer quoi que ce soit là-dessus de ferme, mais pour vous suggérer une certaine prudence qui est particulièrement valable là où justement la fonction pourrait paraître se faire dans ce qu’on appelle «parallélisme».
Non pas, bien entendu, pour réfuter le fameux parallélisme psycho-physique qui est comme chacun sait bien une foutaise depuis bien longtemps démontrée, mais pour suggérer que ce n’est pas entre le physique et le psychique que la coupure serait à faire, mais entre «le psychique» et «le logique».
Quand on en est arrivé là, on voit quand même un petit peu ce que je veux dire quand je dis que mettre en question ce qu’il en est du langage est quelque chose qui parait indispensable à éclairer des premiers abords de ce dont il s’agit quant à la fonction de l’inconscient.
Car, c’est peut-être bien vrai que l’inconscient ne fonctionne pas selon la même logique que la pensée consciente.
Il s’agit, dans ce cas-là, de savoir laquelle, à savoir comment ça fonctionne – non pas moins logiquement – ce n’est pas une prélogique, non, c’est une logique plus souple, une logique plus faible comme on dit chez les logiciens.
Mais il ne faut pas se tromper «plus faible» ça indique la présence ou l’absence de certaines corrélations fondamentales sur lesquelles s’édifie la tolérance de cette logique ; mais une logique plus faible, ce n’est pas du tout moins intéressant qu’une logique plus forte, c’est même beaucoup plus intéressant parce que c’est beaucoup plus difficile à faire tenir, mais ça tient quand même.
Cette logique, on peut s’y intéresser, ça peut même être expressément notre objet de nous y intéresser à nous, psychanalystes, enfin si tant est qu’il y en ait.
Il faut que vous pensiez un petit peu à tout ça comme ça grossièrement, l’appareil langagier qui est là quelque part sur le cerveau comme une araignée – c’est lui qui a la prise ; ça peut vous choquer, je veux dire vous pouvez vous demander, mais alors tout de même, qu’est-ce que vous nous racontez, d’où vient-il ce langage ?
Je n’en sais rien.
Je ne suis pas forcé de tout savoir moi.
Vous n’en savez rien non plus d’ailleurs.
Vous n’allez pas imaginer que l’homme a inventé le langage.
Vous n’en êtes pas sûr, vous n’avez aucune preuve.
Vous n’avez vu aucun animal humain devenir devant vous homosapiens comme ça – quand il est homosapiens, il l’a déjà le langage.
Quand on a voulu s’intéresser à ce qu’il en est de la linguistique – un Monsieur Helmholtz en particulier – on s’est interdit de poser la question des origines.
C’était une décision sage ; ça ne veut pas dire que c’est une interdiction qu’il faudra toujours maintenir, mais il est sage de ne pas trop fabuler et on fabule toujours au niveau des origines.
Cela n’empêche pas qu’il se fait tout un tas d’ouvrages méritoires dont nous pouvons tirer des aperçus tout à fait amusants.
Rousseau a écrit là-dessus.
Il y a même certains de mes chers nouveaux amis de la génération de l’École Normale qui veulent bien me prêter l’oreille de temps en temps qui ont édité un certain essai sur l’origine du langage chez Jean-Jacques Rousseau, c’est très amusant, je vous le conseille. »

Jacques Lacan, 1967, PLACE, ORIGINE ET FIN DE MON ENSEIGNEMENT

Ce texte circule avec l’introduction suivante :

« En 1967, Jacques Lacan tenait, dans le cadre des « Mardis du Vinatier » une conférence où il développait, à l’usage d’un public provincial, les grandes lignes de son enseignement.
Il nous a paru intéressant, en introduction à un débat sur sa pensée, de publier ici un texte reconstitué à partir de l’enregistrement de cette conférence et de la discussion avec H. Maldiney qui lui fit suite. Reproduction, avec quelques blancs aujourd’hui inaudibles, de ce qui fut ce soir-là entendu ou que les auditeurs crurent saisir d’un discours spontané et associatif, ce texte ne saurait représenter un écrit lacanien inédit et n’engage donc ni Lacan ni Maldiney »

 

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