L’art de guérir

Vogue 1953

« Je ne suis pas moi-même, je suis un autre ».

La guérison est la délivrance du patient de ses souffrances.

L’efficacité des pratiques ou techniques thérapeutiques ne relève pas de la théorie qui les sous-tend mais du partage d’une métaphore entre le patient et son « thérapeute ».

En matière psychique, et des souffrances qui lui sont attribuées, les effets thérapeutiques ne sont pas dus seulement à l’action mise en oeuvre par le thérapeute mais aussi, et souvent davantage, à l’attente consciente ou inconsciente du patient qui sans le vouloir, ou le voulant, met en forme l’action du thérapeute en lui donnant sens. A l’inverse, l’action du thérapeute a une visée propre implicite à la théorie sous-jacente.

Lors de l’ouverture du «Diplôme de clinique psychanalytique » à l’Université de Paris VIII, le 5 janvier 1977, Lacan rappelle qu’on ne peut à la fois se dire « lacanien » et «psychothérapeute » :

 » La psychothérapie ramène au pire. […] C’est certain, ce n’est pas la peine de thérapier [sic] le psychique. Freud aussi pensait ça. Il pensait qu’il ne fallait pas se presser de guérir. Il ne s’agit pas de suggérer, ni de convaincre. »

Jacques Lacan (Ornicar? 1977)

La psychanalyse n’est pas une science ni une conception du monde, pas même de l’homme, mais la pratique d’un lien social à deux dont le but est, non de toujours faire disparaître les symptômes, de permettre au sujet de retrouver dans le parler ce qui lui faut de jouissance pour que son histoire continue, lui qui était englué dans la répétitive souffrance de ses symptômes.

Qu’on dise…

Le fait même de dire, voilà le mystère du corps parlant révélé.

S’il y a un dit, c’est qu’il y aura eu un dire (futur antérieur) et le dire est le premier fait rapportable à ce dit.

Le fait du dit, c’est le dire.

Le dit ne va pas sans dire.

Avant de signifier quelque chose, le langage signifie pour quelqu’un.

Disons-le: l’art de guérir est l’invention d’une métaphore partagée dans l’espace de la cure en vue de la métamorphose du sujet.

L’efficacité de la pratique relève du partage d’une métaphore mise en oeuvre par la recherche-action du thérapeute/guérisseur lorsqu’il devient passeur de mondes et être de frontières capable de se déformer sans se diluer dans l’autre, et lorsque le patient se retrouve en position d’expert au même titre que le thérapeute.

La limite du pouvoir du thérapeute est la reconnaissance du pouvoir du patient en ce qu’il possède de plus cher, sa souffrance. Il n’est pas question de s’en défaire. Bien plutôt, il s’agit qu’il puisse se l’attribuer véritablement, alors qu’il ne faisait jusqu’à présent que la subir.

Voilà ce qui demandait à être reconnu par l’autre: l’absence de distinction entre le Moi et l’autre (ou l’Autre), entre le sujet de l’énonciation et le discours de l’Autre comme sujet de l’énoncé.

Il n’y a pas de faits, seulement des énoncés, pas d’énoncé sans énonciation.

Car au commencement, il y avait une identification directe, immédiate, plus précoce que tout investissement d’objet: l’identification primaire, antérieure à toute constitution d’un moi, au père et à la mère.

Un non sujet devient moi en s’identifiant à un autre qui n’en est pas un. Le fondement est lui-même sans fondement.

L’autre que je m’incorpore pour être un « moi » s’évanouit dès l’origine dans un passé qui n’a jamais été présent. Voilà pourquoi ce passé est oublié avant tout refoulement et toute remémoration possible. N’ayant jamais eu lieu dans le temps, il a lieu tout le temps.

C’est le problème des possédés, des somnambules, des pythies et des médiums: « Je ne suis pas moi-même, je suis un autre ».

Ainsi les thérapies traditionnelles symbolisent le mal comme une possession. Elle le guérissent en le paroxysant sous la forme de transe de possession.

Dans la cure, il s’agit de reconnaître cette absence d’identité. C’est ça la transe. Le transfert dans la cure analytique, c’est ce qui nous reste de la possession.

L’efficace de la cure, ce n’est pas la prise de conscience, comme le pensait Freud; ce n’est pas la verbalisation de l’événement traumatique sous hypnose, comme le pensait Lacan; c’est le passage du sujet par une autre identité: la Mimésis, la Métamorphose, la Transe-Formation, toujours inachevées parce qu’en perpétuels devenirs. Le sujet alors se laisse parler par un autre en le mimant.

S’opère un renversement. Ce n’est pas le subconscient qui doit être amené au niveau de ce qu’on appelle le conscient éveillé, mais plutôt l’inverse. Il s’agit de mener une vie subconsciente de plus en plus riche. Parce que la vie subconsciente est le siège de la potentialité, elle est le siège de la conscience, le siège du vrai moi.

Il y a donc un double renversement de sens. Le subconscient devient la réalité, l’élément qui est le siège de ce qui est la réalité de l’homme.

Toutes les thérapies ont toujours comporté un temps de transe: l’évanouissement de soi.

De même qu’au divan du psychanalyste nous préférons la promenade, s’intéresse-t-on aux « techniques » de l’hypnose clinique moins pour soigner le patient par l’hypnose, que pour le sortir -au sens plein de « le mettre dehors » – de l’hypnose et des conditions « hypnotiques » dans lesquelles s’est-il « englué ».

Ainsi, puisque le subjectif intervient, et qu’il ne peut pas ne pas intervenir, une science essentiellement objective ne peut avoir aucune prise sur le contenu de la conscience, et la cure analytique est-elle la pratique à deux d’une dialectique propre à la matière psychique, une dialecto-méthodologie cognitive.

La guérison est un rétablissement dialectique, et même trialectique: le désir est toujours le désir de l’autre, toujours désir pour l’autre, et désir que l’autre a pour soi.

Le sujet et l’objet, tels qu’ils sont le plus souvent représentés, sont généralement connotés d’activité et de passivité dans le sens (commun) où l’objet est là, devant, passif, et le sujet est l’agent, celui qui agit sur l’objet.

Or le sujet tire son nom de l’assujettissement dont il résulte, c’est à dire la soumission à la loi (symbolique), ce qui le fait émerger précisément en tant que sujet, représenté par un signifiant pour un autre signifiant…

Contrairement aux idées reçues, l’accès à la dimension subjective résulte de l’assumation d’une passivité radicale, c’est l’objet qui, « jeté devant », objecte, se met en travers, fait obstacle …tandis que le sujet, dans un geste de « soumission volontaire » décide d’assumer jusqu’au bout que ce contre quoi il ne peut rien, ce qu’il ne peut en aucun cas changer, ce qui le fonde en tant que sujet, dans un moment sublime d’inversion des perspectives, il en revendique non seulement la détermination, mais aussi d’en avoir fait le choix et d’endosser les responsabilités qui lui incombent de fait.

Nietzsche a nommé ce moment Amor fati, le choix d’aimer son destin.

À partir de là seulement s’ouvre pour le sujet que je suis l’abîme de la liberté.

Ce qui se sera opéré dans l’analyse (sans quoi ce n’aura pas été une analyse) c’est la dé-liaison radicale entre énoncés et faits.

Les faits en tant que tels sont inaccessibles, le sujet se prend dans des énoncés.

L’analysant aura été travaillé par la question: en quoi mon sujet se trouve-t-il pris dans la chaîne symbolique de mes énoncés?

Le dit ne va pas sans dire, il ne saurait y avoir d’énoncé sans énonciation, et donc de sujet de l’énonciation.

Pour le sujet, un souffle toujours sépare l’énoncé (grammatical) de son énonciation (logique).

De là le renversement des métaphores et des postures de soin, et la métamorphose de soi.

Devenir un autre, pour soi, c’est devenir soi-même.

« Je sens que je deviens autre, donc j’étais, c’était donc moi ! « 

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