La Dit-Solution

Revenons si vous le voulez bien à l’objet petit a. Interrogeons-le en le mettant à la portée des caniches que nous sommes, c’est-à-dire trop bêtement fidèles aux mots, sans le moindre sens du lalangue. Essayons de dilacérer nos résistances conscientes et inconscientes jusqu’à ce que nous puissions enfin nous servir de cet « ob-jet ». C’est crucial : il s’agit, nous dit Lacan, « du peu que la réalité tient du réel ». « Du peu » est un euphémisme. Le réel c’est l’inconscient et la réalité c’est le conscient, un reflet, une copie, plus ou moins mal clonée, du système inconscient et c’est cet « ob-jet » qui est le moteur de notre appareil inconscient — notre RSI. Il en est le mouvement. D’abord le rien. La pensée chinoise repose sur le wu : rien, « wu nien » « wu shin », « wu wei », penser le rien, sentir le rien, faire le rien. Le rien c’est l’utilité du trou, avons-nous dit. Nous ne fonctionnons que par nos trous. Et quel est le trou le plus trou des trous ? C’est le temps qui tourbillonne. Le temps c’est le zéro, l’abîme sans fond ni rien de sacré, où nous flottons pareils à des nuages. Le temps est rien, c’est le cercle, le zéro, « la grande image du rien », tant il nous est facilement constatable que le présent est insaisissable et éphémère, que le passé n’est plus, et l’avenir pas encore. Il n’y avait rien avant, il n’y aura rien après, et il n’y a rien pendant. Comme dit Mallarmé : « Rien n’aura jamais eu lieu que le lieu », c’est-à-dire le zéro, le nulle part. Dans l’inconscient, je ne suis rien, je suis nulle part, je n’ai rien et ne manque pourtant de rien, je n’ai rien fait, je ne sais rien, je ne fais rien et je ne ferai jamais rien, ni de bien ni de mal. « Où y aurait-il de la poussière ? » comme le demande Houein neng. À l’opposé, dans le conscient, le rien est l’expression même du malheur.

Cependant, pour utiliser le temps en tant que rien, nous pouvons aussi nous demander, plus banalement, comme pour une interview de magazine féminin, quel a été le meilleur, ou le pire, moment, moment de rien, de la journée ? De la semaine, du mois, de l’année, de toute notre existence ? Les avons-nous oubliés ? Sans doute puisqu’ils n’étaient rien. Et combien de fois sommes-nous morts ? Est-ce nous ou sont-ce les autres qui utilisent notre temps, notre rien ? Ou est-ce simplement le temps, le rien, qui nous utilise comme des marionnettes ? Quel âge avons-nous, par de là le calendrier ? Combien de milliards d’années ? Dans quelle époque sommes nous ? Est-ce que parfois nous ne nous trompons pas d’époque ? C’est une hallucination, une bévue plus commune et tragique qu’on ne le croit. Mais, quelle que soit l’époque, le rien, par la dimension vitale de l’inconscient, donne aussi un libre accès au sublime. Le rien est un rond parfait. Nous pouvons donc nous réfugier à l’envi dans ce rond du « rien parfait », le rien de l’absurdité voluptueuse du temps. C’est une expérience immédiate des délices infinis de l’absolu, expérience gratuite, à la portée de tous, et quelles que soient les circonstances. Il suffit que ce rien ne soit pas voilé, recouvert, bouché par le fantôme de quelque conscience douloureuse de manque. C’est que toute conscience se réduit à du manque, à du désir en tant que synonyme de manque. Ce manque, aux épaisseurs indestructibles, du moins en apparence, est la cause de nos souffrances. C’est le voile de maya, l’illusion. L’angoisse, c’est quand la dynamique du rien vient à se voiler. C’est quand tout est plein et qu’on étouffe par manque de trou dans l’inconscient. C’est l’enfer. En bref, le rien c’est l’enfer dans le conscient ou bien la volupté créatrice, c’est-à-dire, comme disent les Chinois « la porte dont la passe est le rien » dans l’inconscient. C’est parce qu’on peut accéder à ce « passe sans porte » du rien que toutes les maladies mentales ou physiques sont guérissables par la parole. Ce rien est l’ob-jet qui précède toutes choses. L’ « ob » avant, et « jet », jaillissement. Jaillissement du a. A est le phonème du commencement de toutes les langues, même s’il est aussi petit que le rond du rien. A, de souffrance ou de jouissance, selon la tonalité du dire. Viennent ensuite les fèces. Qu’est-ce que cela ? Ce « là », ce dasein ? Ce « l’a » ? Qu’est-ce donc que tout ce qui nous entoure, toute cette matière ? À bien y regarder tout se résume à des fèces ! Toutes les choses qui apparaissent disparaissent comme des fèces quand le temps se met à tirer, pour ainsi dire, sa chasse d’eau. Les fèces, dans la dimension de l’inconscient, ce sont les êtres, les choses, les images, les idées, les pensées. Les fèces peuvent être d’ordre minéral, végétal, animal, humain et même divin. Bref, tous ces trucs qui nous entourent, nous traversent et nous constituent : Voile sur voile qui se croisent les uns les autres, peau sur peau, et encore sur peau, et avec rien dessous : voilà les fèces. Nous pouvons nous exercer à analyser comme ça le littoral des composants de nos corps et de nos esprits, de nos mots et de leurs sens. Ce ne sont que des espèces d’oignons que produit et qu’épluche le temps et qui nous font pleurer. Notre cerveau n’est autre qu’un oignon de fèces. Il est vrai, nous dit-on, que le temps produit la matière comme les anneaux de nos anus produisent des excréments. C’est ce qu’explique la physique moderne et qu’exploite toute notre technologie, même si nous n’y pensons jamais. C’est aussi ce que disaient le taoïsme et le tchan, même si nous l’ignorons. Demandons-nous : De quels étranges croisements sommes-nous constitués ? Quels trucs ont dû se tricoter, se croiser, se capitonner, se nouer pour être ce que nous sommes là, ici et maintenant ? Qu’avons-nous produit, qu’avons-nous détruit, qu’avons-nous gagné ou perdu ? Que ferons-nous demain ? Quoique cela soit ça se réduira à des fèces ! Il se trouve pourtant que des gens, mieux que d’autres, mieux que nous, sont capables de transformer les fèces en argent et en or. Prenons pour exemple, l’artiste Piero Manzoni dans les années soixante.

Alors que Lacan publiait à cette même époque un texte fondamental sur la « Position de l’Unbewusst » Manzoni présentait les œuvres qui l’ont rendu célèbre : ces « Merdes d’artiste ». Il s’agissait de ses propres excréments mis en boîte. Il les vendait au prix de 2 grammes d’or de l’époque. Aujourd’hui le prix d’une boîte équivaut au prix de deux kilos d’or. Ce qui montre exemplairement qu’on peut transformer les fèces en or. Nul doute que les prix ne continuent à grimper. C’est un placement. Les fèces sont de l’or et de l’argent, puisque l’argent est l’équivalent général de toutes les marchandises, c’est-à-dire de toutes les formes de fèces sophistiquées que les regards de nos cervelles puissent concevoir. Par ailleurs, considérer que les êtres les choses, les images, les idées, les pensées, ne sont que des fèces nous permet de nous détacher, de renoncer plus facilement aux plaisirs spécieux et coûteux que nous offre ce bas mode et à toutes ces soi-disant pensées qui parasitent et souillent nos esprits. De plus, à travailler le concept, nous deviendrons capables de transformer en or métaphorique toutes « les merdes », au sens figuré, qui nous sont tombées dessus tout au long de notre existence. Ce n’est pas le moindre avantage. Nous comprendrons mieux le mythe de Percée, ce héros dont la mère était enfermée dans une prison souterraine comme la fille de Fritls l’autrichien, et qui naquit d’une pluie d’or. Regardez le foot. Entre nous, à la base, c’est sans valeur, c’est un jeu, c’est merdique, particulièrement notre équipe. Mais on a transformé ce jeu en richesse, en or. Ainsi, on ne dit pas « grand tournoi européen de football » mais « l’Euro », qui en est la monnaie. Ça nous passionne la monnaie, parce c’est la transmutation des fèces. On s’accroche à la galette, c’est normal, et ce depuis le temps où l’on perdit notre placenta terme qui signifie, comme on le sait, « galette ». À l’inverse, nous pouvons analyser, dans notre propre vie, les situations en or que nous avons transformées en merde par quelques obstructions de notre inconscient ! C’est qu’on est le plus souvent des imbéciles, des « malades imaginaires » qui finiront docteur comme dans la pièce de Molière, tant est fatale la dialectique sournoise du moi et du surmoi.

Puis il y a le sein. Le sein désigne les mamelles au propre ou au figuré. Les femmes ont des seins pour attirer les hommes comme si elles disaient avec leur corps : venez par ici, c’est le bon endroit, le bon trou, le bon refuge pour se nourrir, procréer et s’enrichir. Métaphoriquement, partout où on se régale c’est du « sein », les bars, les cafés, les restaurants etc. Tout ce qui nous nourrit au sens propre ou figuré, c’est du sein. C’est ce qui abreuve nos sens, nos idées, nos pensées, et nos dialectiques. Le sein désigne le refuge idéal. « La possibilité d’une île » comme dit le héros errant de Houellebecq. Le sein c’est le cercle, le cœur des choses, comme on dit « être au sein de la nature », au sein du bonheur, au sein des plaisirs les plus raffinés, ou au sein du malheur, au sein de l’angoisse, au sein des problèmes, au sein des enfers, dans l’essentiel, au cœur, au centre du questionnement. Dans quel cercle sommes-nous ? Et de quels cercles avons-nous été rejetés ? De quel anneau sommes-nous sortis etc. ? L’homme, pour vivre, se crée des sociétés qui sont autant de cercles initiatiques, d’anneaux hiérarchisés. Il ne peut pas vivre sans ça. Il lui faut trouver des refuges. Sans ces ronds, dans tous les sens du terme, il se sent perdu. S’il connaissait un peu mieux la topologie de l’inconscient il saurait que l’extérieur et l’intérieur c’est la même chose et donc qu’il est déjà, depuis toujours dans le meilleur cercle qui soit, le zéro parfait. Observons le bébé qui tète, comme il est heureux, il voit le regard bienveillant de sa mère, il entend sa voix douce, il défèque joyeusement dans ses couches. Les fèces, le regard, la voix, le sein tous le éclats de l’objets petits a sont là et il n’en sait rien. C’est l’absolu. Comme dit Lacan à propos de la jouissance mystique : « Il est clair que le témoignage essentiel des mystiques c’est justement de dire qu’ils l’éprouvent mais qu’ils n’en savent rien. » L’absurde, l’ignorance, c’est la jouissance. Si savoir est un plaisir, l’ignorance est jouissance. Pourquoi serait-on malheureux ? Alors que nous pouvons nous réfugier, sans médiat, au sein même de la volupté absolue de la pulsation temporelle, l’Unbewusst, le tai tchi des Chinois. C’est à la portée de n’importe qui. Comme le soutient Lacan dans « Télévision » : « le sujet (le sujet de l’inconscient) est heureux ». Il est au sein du bonheur éternel.

Puis il y a le regard : Regarder un atome le change, nous dit la science. L’instant du regard transforme tout. Le regard inconscient est un troisième œil qui permet de voir sans regarder, alors que dans le conscient nous regardons généralement sans voir. C’est que nous privilégions trop la légitimité des miroirs qui, comme on le sait, ne réfléchissent que les masques de nous-mêmes. Le miroir est un leurre, nous dit Lacan. « Aucun miroir ne réfléchit la vérité », nous dit Houei neng. Qu’y a t il à regarder ? Sinon le vide de toutes choses, des êtres, des idées et de toutes valeurs ? Tout ce qui se montre n’est jamais que quelque chose qui ne fait qu’apparaître. Si nous ne regardons pas le vide nous ne verrons rien, nous ne pourrons rien voir. Et la voix ? Qu’avons-nous dit de si condamnable, de si stupide ? Lacan traduit le chinois Tao, la voie, par « la voix ». Ainsi « Tao ko tao fei chang tao » signifie : « la voix véritablement voix est autre que la voix exprimée ». Car la voix exprimée fait sens. C’est le moulin à paroles sensées, toujours conforme au sens du vent. La folie en chinois se dit « la maladie du vent ». Alors que la voix non exprimée va par delà le sens. C’est une parole délivrée de ses alibis communicationnels, épurée des formes imaginaires et de toute intention de signification. Le signifiant est donc plus puissant que le signifié exprimé. L’énonciation que l’énoncé. Le mot plus créateur que ce qu’il signifie. Bref, dans cette dimension de l’inconscient nous ne savons pas ce que nous disons et c’est exactement la cure par la puissance de la parole. C’est à cette pratique du non-sens par de là tout sens que l’on doit s’exercer. Le non sens est guérisseur parce que ce n’est que par lui qu’on peut changer, permuter de sens et de regard. Le signifiant qui ne signifie rien est l’échangeur de tous ces ob-jets. Tout discours ne prend effet que par un autre discours mais en passant par une absence de sens, une joyeuse connerie, une bévue délicieuse : l’Unbewusst. Rappelons encore une fois que ce ne sont pas les hommes qui font les mots mais que ce sont les mots qui les fabriquent. Je sais, c’est très dur pour notre ego.

La dernière fois, nous avons présenté les cinq éclats de l’objet a en étoile, mais nous pouvons les présenter aussi en cercle, ce sera plus facile : le rien, les fèces, le sein, le regard et la voix font cercle. Ainsi les verra-t-on se produire l’un de l’autre plus facilement pour animer le système inconscient. Ces quelques remarques ne sauraient, bien entendu, être exhaustives. Elles sont au mieux un démarrage. « L’objet est un moyen pour la pulsion », nous dit Freud. Nous retiendrons donc que la voix et le regard de l’inconscient, ne peuvent se modifier que par la pratique, sur le divan, de la méthode analytique qui a pour effet, par l’absurde, de nous sortir de « la merde » (les fèces), en nous apprenant à la transformer en or, au sens figuré soit au sens propre, soit, les deux. La pratique de la voix absurde et abrupte, sur le divan, développe par ailleurs notre faculté d’absorption qui permet de se réfugier, à tout moment opportun, au sein du Réel, dans l’absurdité voluptueuse du temps (le rien). La voix transforme le regard qui bouleverse l’espace (sein) qui modifie les choses (fèces) pour changer le rien inhibiteur en rien créatif. Toute science se définit par son objet. L’objet de la philosophie c’est la vérité, l’objet de la physique c’est la matière, celui de l’anthropologie c’est l’homme etc. L’objet de la psychanalyse, lui, c’est donc l’objet petit a, avec cette différence fondamentale qu’il ne s’agit pas ici d’un objet du monde mais du sans monde : l’Unbewusst. C’est de ce sans monde que la réalité prend sa source et non l’inverse. Pour le dire autrement, cet ob-jet représente les moyens que prennent les pulsions pour nouer notre destin. N’avons-nous pas en mémoire les trois Moires ? Les fileuses de la mythologie : Clotho qui fabrique le fil à partir des fleurs de lin. Lachésis qui le déroule et Atropos qui le coupe. On veut bien changer de sens dans le conscient pour nous améliorer, mais à une condition : ne jamais modifier nos formations inconscientes. Telles sont les forces de résistances des pulsions de conservations (le moi), et d’interdits (surmoi) dans le système inconscient.

Qu’est-ce que le moi ? Le non-moi : « Anatta », le non-moi ou le non-ego est la doctrine fondamentale du Bouddhisme, sans la compréhension de laquelle une connaissance réelle du Bouddhisme est tout à fait impossible, nous dit un des plus grands savants du Bouddhisme, le Dr Nianatyloka. C’est poursuit-il, la seule doctrine vraiment spécifiquement bouddhique par laquelle la structure toute entière du Bouddhisme tient ou s’écroule. Toutes les autres doctrines bouddhiques peuvent se retrouver plus ou moins, dans d’autre systèmes, philosophies ou religions, mais la doctrine du non-ego a été enseignée clairement et sans réserve par le Bouddha ; c’est pourquoi le Bouddha est aussi appelé « Anatta vadi ou le Maître de la non personnalité » (Vocabulaire bouddhique des termes et doctrines du canon pali par Nyanatiloka ed Adyar-Paris).

D’où vient le moi ? Du langage. Ce sont les mots qui font le moi. Or, puisque les mots se réduisent à des signifiants qui ne signifient rien, il n’y a donc pas de moi, en toute rigueur, et ce faisant il n’y a pas non plus de surmoi. Le moi et le surmoi ne sont que des pulsions de conservation qui refoulent le ça dans le système inconscient.

Ce sont donc les bouddhistes qui ont inventé le zéro par lequel ils désignaient le nirvana, le souffle du rien. En français zéro est une anagramme d’Eros et de rose. En chinois, pour dire zéro, on utilise les idéogrammes « pluie » et « ordre ». « L’ordre de la pluie », le moment de la pluie. La pluie c’est qui apporte la fécondité et richesse. C’est la jouissance des choses. Le mot Zéro en chinois se dit « ling », mais on ne prononce pas le g de sorte que zéro en chinois sonne comme le français « lin » qui désigne le fil, la corde, la ligne qui forme les nœuds topologiques. Ce qui nous donne, par le lalangue, la seule bonne introduction à « la topologie et le temps », le dernier séminaire de Lacan avant la dissolution.

Les nœuds sont faits de ronds ou de zéros qui se croisent les uns les autres. Si l’on regarde le système inconscient avec le borroméen, nous résoudrons beaucoup de difficultés. Rimbaud a dit « je est un autre » à quoi il nous faut ajouter que « l’autre est un jeu » dont on peut suivre ou ne pas suivre les règles, car le ça n’a pas besoin du moi ou du surmoi pour être heureux. Le ça devrait être notre sein refuge. Quand le moi et le surmoi occupent trop de place dans le système inconscient il est impossible de se réfugier dans le ça pour se reposer. La pulsion de vie est comme refoulée et ne se manifeste que comme « enfer de l’existence ». C’est la névrose, le moment où le moi domine de manière trop rigide, le système inconscient. Quand c’est le surmoi qui domine de son despotisme le système inconscient, c’est la perversion, là, nous sommes dans les enfers d’Hadès. Quand le moi et le surmoi s’allient pour écraser de leur pulsions de pesanteur le ça, c’est le moment du Tatare : la psychose. On peut y rester mille ans.

La mythologie nous rapporte que le Tartare se trouve beaucoup plus bas que les enfers. Il y aurait entre les enfers et le Tartare la même distance qu’entre le sommet infini du ciel et la terre. Moi et surmoi incarnent le Tartare, à l’inverse, le ça, c’est les Champs Elysées. C’est ce que raconte, en d’autres termes, le livre de Freud : « Névrose, psychose et perversion ».

La psychanalyse touche au Réel pour modifier la réalité. Qu’est-ce que le Réel ? C’est le vide, le vide du temps. Mais cliniquement et parce que « l’analyse s’occupe d’abord de ce qui cloche », le réel s’appréhende d’abord comme souffrance. La souffrance est dans le Bouddhisme la première vérité. La souffrance c’est le symptôme. Le symptôme c’est ce qui se répète. Le symptôme « est ce que les gens ont de plus réel ». C’est le traumatisme, « le troumatisme » plus exactement. « Le réel est l’impensable », dit Lacan, c’est-à-dire qu’il n’est pas mesurable. La souffrance non plus n’est pas mesurable : elle est impensable. Contre tout idéalisme, le réel se démarque de la réalité où s’affaire la science. Et la science dans sa volonté de défendre le cercle de la réalité dénie et renie le Réel. Le Réel est donc « ce domaine qui subsiste hors de toute symbolisation » (Écrits, p. 388) Le Réel ne relève pas de la théorie de la connaisance-conscience comme chez Bergson ou Hegel pour qui « tout le réel est rationnel ». Le réel est ce qui décroche de toute réalité. C’est ainsi que « l’idée même de réel comporte l’exclusion de tout sens », nous dit Lacan. Le Réel est donc le surréel des surréalistes.

C’est le poète Apollinaire qui a inventé le terme « Surréalisme » en 1917. André Breton en donne la définition suivante dans son « premier Manifeste » : « Automatisme psychique pur, par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. C’est une dictée en l’absence de tout contrôle exercée par la raison en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. Le surréalisme repose sur la croyance à la valeur supérieure de certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui, à la toute-puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée. Il tend à ruiner définitivement tous les autres mécanismes psychiques et à se substituer à eux dans la résolution des principaux problèmes de la vie ».

Le réel est donc cette dimension où « on ne peut rien dire sans se contredire » dit Lacan (RSI). Ainsi le langage du réel souffre-t-il des signifiants imposés par l’imaginaire et le symbolique, le moi et le surmoi.

« Le Réel n’est pas de ce monde — C’est de l’im-monde. Il n’y a aucun espoir d’atteindre le réel par la représentation ». Comment pourrions-nous représenter le vide ? Comme disait Houei-neng : « Il n’y a pas de miroir capable de refléter le réel ». Le réel est « ce qui revient à la même place » « Ce qui revient toujours à la même place, à cette place où le sujet en tant qu’il cogite (c’est-à-dire le sujet du conscient) ne le rencontre pas ». Le Réel est l’éternel retour et la volonté de puissance de Nietzsche. Lacan insiste donc toujours sur le concept de « retour » du réel. C’est là où, à l’évidence, l’enseignement de Lacan se fonde sur la langue chinoise et sur le Tao te king (XL). En effet, nous dit Lao tseu : « Le retour est le mouvement du Tao » (XXV). « …Aller veut dire s’éloigner, dit-il, et s’éloigner veut dire revenir ». Le réel se meut en cercle, en rond c’est pourquoi il revient toujours à la même place. D’où l’importance de la topologie. Le réel est topologique, son vide n’a ni extériorité ni intériorité, il est donc curieusement « sans fissure » (Séminaire II, p. 122). Dans la réalité y a l’absence et la présence, creux et plein, présence sur fond d’absence et absence sur fond de présence. Le vide ce n’est pas quand le verre n’est pas plein, comme on le croit, c’est tout différemment ce qui permet au verre de se remplir et de se désemplir.

Le réel c’est encore cette « paix du soir » dont parlent les poètes et dont nul ne sait si elle vient de l’extérieur ou de l’intérieur. C’est le moment, le meilleur moment, le moment de la « désymbolisation ».

Le réel « l’impensable » c’est-à-dire le non mesurable, c’est « l’impossible » pour le conscient. Impossible, comme l’est en vertu de la force d’inertie, le mouvement perpétuel (le temps), alors même que c’est lui qui fonde la physique quantique. Le réel c’est l’impossible pour le conscient. Donc le réel c’est l’immonde, l’impensable, l’irreprésentable, le surréel et le non totalisant. Et c’est aussi le hasard en tant qu’il est cette action qui atteint la cible d’une finalité autre que celle qui était prévue par le conscient. On appelle ça la tuché, le hasard pur, en contraste avec l’automaton qui est l’action qui se répète mécaniquement. Enfin, le réel c’est la jouissance : « C’est au Réel comme faisant trou que la jouissance ek-siste » (RSI, p. 35). « Le réel n’est pas caché », il est patent, il est épatent comme la jouissance.

La dernière fois nous avons vu que l’inconscient, Unbewusst en allemand, était traduit par Lacan, phonétiquement par « une bévue » et qu’une bévue c’était une connerie. La connerie relève du con qui désigne le sexe de la femme et tout ce qui est troué et vide. « C’est pas que j’admire pas la connerie, dit Lacan, je dirai plus, je me prosterne. Vous, vous ne vous prosternez pas. Vous êtes des électeurs conscients et organisés. Vous ne votez pas pour des cons. C’est ce qui vous perd. Un heureux système politique doit permettre à la connerie d’avoir sa place » (Ou pire, p. 25). « Faites attention, minute, prévient Lacan, je dis que la connerie n’est pas l’imbécillité ». Car en effet, l’imbécillité relève du moi et du surmoi. Ce sont ses registres. Unbewusst, l’inconscient, lui, relève du con, registre du vide et du trou. Le réel est donc le con ou le vide parfait.

« Comment se dit vide en chinois, justement ça se dit « Kon(g) ». Merveille du phonétisme du lalangue de l’inconscient qui ne connaît pas de frontière.

Qu’est-ce donc que l’imbécillité ? Un exemple : Encore récemment on nous disait qu’il fallait boire un litre et demi d’eau par jour. Puis une nouvelle étude scientifique a montré que cela n’était qu’un slogan pour les marchands de bouteilles. Combien faut-il boire alors ? Le grand nutritionniste à la mode, le docteur Jean Michel Cohen, nous répond du haut de sa science : « Il faut boire quand on a soif ! ». On se demande comment faisaient nos ancêtres, qui ne disposaient pas de notre science, pour savoir quand il fallait boire et manger et quand dormir ? Donc, si l’inconscient est con la science est imbécile.

« Quand j’ai faim je mange, quand j’ai sommeil je dors, le fou se rit de moi, le sage me connaît », dit Lin tsi. Voilà la sagesse du ça. Ce qui montre que « la maladie du vent », comme disent les chinois pour désigner la folie et l’imbécillité, est du côté du conscient et la sagesse du côté du con ou du kon(g).

Au septième siècle en Chine, il y avait Houei neng. On raconte qu’un jour un bouddhiste du nom de O-luan lui dit : « Moi O-louan, je sais un procédé pour effacer intégralement toutes mes pensées : le monde extérieur ne vient plus exciter mon esprit. En moi l’Illumination mûrit chaque jour. »

Devant cette expression typique d’imbécillité arrogante Houei-eng répliqua : « Moi, Houei-neng, je ne connais nul procédé, mes pensées ne sont pas supprimées. Le monde objectif excite à jamais mon esprit. Et à quoi sert de faire mûrir l’Illumination ? » Puisque zéro multiplié par zéro égale zéro ! (« Sutra de l’Estrade »). Nous constaterons, à cette occasion, que le mot zen, si répandu aujourd’hui, ne prend la signification de « calme », que pour les caniches au niveau des pâquerettes de la réalité.

Cela montre, aussi, encore une fois, que le Tchan savait distinguer l’inconscient du conscient. Les monothéismes sont la malédiction du monde. Ils pensent qu’un surmoi, un superman sauvera l’humanité, à la seule condition qu’on se soumette à lui. Ils transforment la liberté illimitée en despotisme sans limites, en appelant aux sacrifices. Et si l’humanité se sauvait elle-même, sans soumission, sans sacrifice, sans l’aide de personne ? N’en est-elle pas capable ? N’a-t-elle pas traversé des périodes glacières ainsi que des périodes désertiques et surchauffées avant même la période historique ? Bodhidharma, disait à ce propos : « Je ne sacrifierai pas un poil de ma barbe pour sauver l’humanité ». Du point de vue de l’inconscient, du point de vue de la pulsion de vie, ces propos expriment la Grande Santé de l’inconscient. Le ça, le sans nom, le wu ming, ne s’autorisent de personne. Quand nous confondons l’inconscient et le conscient nous nous rangeons dans le camp soit des débiles (moi) soit des canailles (surmoi) qui n’espèrent qu’en des « bénéfices secondaires ». Les bénéfices secondaires sont une des formes de résistances à l’inconscient, explique Freud. Comment ne pas en tirer les conséquences ?

Tournons-nous donc vers la Chine. Huo Datong est, en ce XXIe siècle, le premier psychanalyste chinois. Il nous dit : « Moi, Chinois, j’ai compris en 2002 que l’inconscient de tous les êtres humains est structuré comme l’écriture chinoise ». L’écriture n’étant que la trace de la langue, c’est la langue chinoise qui structure donc l’inconscient de tous les êtres humains. « Lacan, poursuit Huo Datong, est certainement le seul savant, le seul grand penseur occidental à s’être intéressé aux Chinois. Il avait obtenu une licence de chinois à l’Institut des langues orientales de Paris et a continué à travailler avec François Cheng. Il pouvait lire les textes chinois anciens. »

Effectivement, la langue chinoise étant celle de l’inconscient, Lacan n’a cessé d’étudier le chinois toute sa vie, au sens propre comme au sens de l’Unbewusst. La puissance d’équivocité, c’est-à-dire d’Unbewusst, du chinois est supérieure à celles des autres langues. Le phonétisme du lalangue y est essentiel. La distinction du sens ne relève pas, comme chez nous, de la distinction du phonétisme des lettres. Par exemple, en français « boire » diffère de « poire » parce que le son du phonème « b » diffère de celui du p. Mais en chinois c’est le phonème lui-même qui fait mot. C’est comme s’il fallait différencier « oire » de « oire ». C’est précisément pour les différencier que la langue chinoise utilise quatre tons différents. Ces quatre tons sont aussi fondamentaux dans la langue chinoise que les quatre discours dans l’enseignement de Lacan.

Donc conclut Huo Datong : « Rien ne dit que le prochain univers de la psychanalyse ne soit la Chine ». Mais nous devons remarquer que cette équivalence du chinois et du « lalangue » de l’inconscient oblige à des contraintes sémantiques plus rigides et statiques dans la vie ordinaire. Donc que le chinois soit « la langue » de l’inconscient ne présente pas que des avantages pour la réalité consciente. Car nous vivons, comme tout le monde, dans le monde conscient.

Ainsi, fait remarquer Huo Datong, « un trait singulier de la Chine est de ne pas clairement distinguer les limites du légal et de l’illégal. La frontière reste fluctuante » (p. 176). « Nous ne sommes pas encore, en Chine, dans un univers où le contrat assure la légalité d’un acte » (p 104). L’inconscient domine le symbolique. Mais ce qui est parfait pour l’inconscient se montre en désaccord avec les règles du jeu dans le conscient. C’est qu’il y a le hasard de l’inconscient et la nécessité du conscient.

« Tout n’est que hasard et nécessité », disait Démocrite. Que signifie cette manière de voir, hasard et nécessité, pour les analystes, sinon que le hasard est synonyme d’inconscient et que la nécessité ne relève que du conscient conscient. Vous voulez distinguer l’inconscient et le conscient ? Ce sont : le hasard et la nécessité. La conscience a inventé les religions par peur du hasard. Elle le refoule. Et le hasard fait retour, de manière plus ou moins amusante, sous la forme de la malchance, de la guigne, de la déveine, et autres accidents…

L’inconscient c’est le hasard, la mourre, comme dit Lacan dans son 24e séminaire. La mourre c’est un des plus anciens jeux de hasard. C’est le jeu de l’objet petit a : l’a- mourre. Car l’amour, à proprement parler, c’est, selon Céline, « l’infini à la portée des caniches ».

Lacan dans son avant dernier séminaire La topologie et le temps montre avec les nœuds ce qui se passe dans le système inconscient. Un nœud est un rond, rond trivial ou un rond premier. Un rond représente le temps, le vide du temps. Puisque le temps est ce qui ne s’arrête pas, les ronds se croisent eux-mêmes et entre eux. Le fil qui passe dessus est un trait continu, tandis que celui qui passe dessous est parcellisé, du moins en apparence. C’est un arrêt. Chaque croisement, est donc une nécessité. Quand au logos, la voix, c’est ce qui peut modifier les nouages. Ainsi, Lacan montre comment les hasards du temps vont nouer les nécessités. La nécessité se dit ananké en grec. « Je ne crois qu’au logos et à l’ananké » disait Freud. L’ananké ce sont les nouages eux-mêmes, le logos c’est le temps qui les modifie. Dans la mythologie Ananké est la mère des moires. Mais, à part Freud et Lacan, qui peut de nos jours traduire la mythologie en termes modernes comme elle le mériterait ?

Lacan fait intervenir dans son séminaire des psychanalystes qui sont de fait de grands intellectuels, des universitaires, très honorables, de fins psychologues, mais des psychanalystes désabonnés de l’inconscient, sans connaissance de la pensée chinoise. À leur insu, ils ont provoqués le dernier séminaire de Lacan : « la dissolution ». Dissolution qu’il nous faut entendre comme « dit-solution », la solution du dit. Car comment pourrait-on au nom du conscient oublier le lalangue ? Les interventions de ces mandarins de la psychanalyse ne s’élèvent pas à la dimension où Lacan situe la topologie. Il n’y a que les passages où ils paraphrasent l’enseignement de Lacan qui pourraient être retenus. Mais ils n’apportent aucune ouverture, aucune avancée, aucune compréhension de ce qu’est le temps, le vide, l’inconscient, le logos et l’ananké. Ils restent des topologues et des psychologues classiques. Didier Weil, Wappereau et Nasio, étaient, sont et restent des intellectuels, des gens d’esprit, et pour faire court : sans aucun accès à la connerie.

Si Lacan n’avait dissout son école, il y aurait sans doute aujourd’hui un diplôme central de psychanalyse. Une mesure du sans mesure. La psychanalyse serait donc réduite à la psychologie, l’inconscient au conscient. On confondrait comme toujours la connerie et l’imbécillité. Il n’y a qu’un diplôme valable en psychanalyse c’est, dit en lalangue : « L’Œdipe l’homme » qu’on passe sur le divan. Avec la dissolution de son école Lacan a produit la dissémination créatrice de son enseignement. Il n’y a de solution que dans le dit de l’inconscient. C’est pourquoi de nos jours nos espoirs se tournent vers la Chine.

Les psychanalystes qui sont intervenus dans ce dernier séminaire n’utilisent pas l’objet petit a qui est pourtant ce qui fabrique les nouages de la topologie et qui les met en mouvement. Ils sont donc hors sujet.

Avec l’extinction de son école Lacan a ramené la psychanalyse à la pulsation temporelle qui la caractérise : le zéro, « le vide parfait », le « sans appui ».

Sur son lit de mort les dernières paroles de Lacan furent : « je suis obstiné… je disparais » : « Je suis obstiné je disparais » veut dire : je choisis le nirvana, le zéro créateur.

En conclusion : l’objet petit a est un rond. Discerner c’est, selon le lalangue, « le dit qui cerne » qui fait un rond. Comprendre c’est le con qui prend. Le con est un rond. Tout rond peut être absorber par un autre rond. C’est le mouvement de l’ensemble vide. Vacare être vide, être libre et vacare parler sont homonymes en latin. La langue elle-même nous dit que le vide parle.

Guy Massat, « La dit-solution : L’objet a “à la portée des caniches” », Huitième séance du séminaire sur « La Topologie et le Temps », au Cercle psychanalytique de Paris, le jeudi 26 juin 2008.

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