Divin sur divan

À l’origine, l’enseignement de Jésus ne parle ni de Dieu, ni de religion, mais de connaissance de soi et d’acceptation de soi, en décelant toutes les croyances, les projections, et les illusions du mental et de l’ego. Il parlait de posture thérapeutique. Son étude laïque corrèle un des manuscrits les plus anciens relatant les paroles de Jésus – l’évangile selon Thomas retrouvé en 1945 – avec la psychanalyse moderne et la spiritualité.

L’enfant est le Père de l’Homme

Les premières modifications du discours de Jésus ont lieu dès la fin du Ier siècle, notamment en changeant le « Royaume du Père » en « Royaume de Dieu » ou « des cieux », pourtant jamais cités dans l’évangile selon Thomas (une des premières sources de ses paroles).Il est intéressant de comprendre pourquoi : Le « Royaume du Père » d’origine fait référence au sens freudien du « père ». Freud disait : « L’enfant est le père de l’Homme » (Homme au sens d’adulte), en effet, l’adulte que nous sommes est une image, une création de l’enfant que nous avons été, et que nous sommes toujours dans l’essence. Sous cet angle, Jésus nous invite à dépasser notre ego et retrouver le royaume de notre « enfant intérieur » !

L’évangile selon Thomas

L’aventure commence en janvier 1897 par la découverte d’un grand nombre de papyrus anciens, dont un extrait de ce qui pourrait être une traduction grecque de paroles de Jésus jusqu’alors inconnues. Bernard Pyne Grenfell et Arthur Surridge Hunt, étudiants au Queen’s College d’Oxford, révèlent l’existence du papyrus d’Oxyrhynque 1 sur le site de fouilles archéologiques entreprises par les britanniques depuis 1882 près de la ville d’Oxyrhynque en Égypte. Cette copie pourrait dater du IIe ou IIIe siècle, et l’original de certains logia, (pluriel de logion, de logos « parole », prononcez log-yonne et log-ya), a sans doute été écrit avant l’année 200. Les deux britanniques ne se doutent pas à ce moment-là que ces paroles puissent appartenir à un recueil, encore moins à l’évangile selon Thomas découvert bien plus tard. De nouveaux rouleaux réapparaîtront également en novembre 1900, composés des papyrus 654 et 655 avec encore une traduction grecque d’une série de paroles attribuées à Jésus. Ce seront les trois seuls fragments dont on disposera jusqu’après la seconde guerre mondiale. En décembre 1945, à Nag Hammadi en Haute Égypte, deux bergers découvrent par hasard, dans une jarre enfouie dans le sol, treize codex (cahiers formés de pages manuscrites) contenant cinquante-deux manuscrits. Des papyrus reliés en cuir, en langue copte. Parmi ces écrits, issus pour la plupart du gnosticisme, entre le IIe et le IVe siècle, une copie, la seule complète à ce jour, de l’évangile selon Thomas, datant du IVe siècle. Il commence par un incipit, suivit de 114 logia. Le titre « Évangile selon Thomas » n’apparaît qu’à la fin du manuscrit. Comme tous les écrits anciens, il est écrit « lettres collées à la suite », scriptio continua, il n’y a ni coupure ni espace entre les mots, entre les phrases, ou entre les logia. (Le découpage réalisé ici pour faciliter la lecture, ainsi que la traduction, sont issus de la version d’Émile Gillabert). Dès 1948, l’historien Jean Doresse, Henri-Charles Puech, directeur à l’école des Hautes Études, et une équipe de coptologues, publient ce qui est alors supposé comme une traduction copte provenant du grec, venant elle-même d’un original en syriaque ou en araméen écrit sans doute au cours du Ier siècle. Le codex I fut offert, coïncidence pour notre sujet, à l’institut Carl Jung pour le psychanalyste lui-même, avant de retourner au musée copte du Caire. C’est pour cette raison qu’il est également nommé le « codex Jung ». Le codex II comporte sept manuscrits, le Livre des secrets de Jean (ou Apocryphe de Jean), l’évangile selon Philippe, l’Hypostase des archontes, l’Exégèse de l’âme, le Livre de Thomas l’athlète (ou Livre de Thomas), un écrit sans titre, et l’évangile selon Thomas, que l’on rapproche dès lors avec les manuscrits d’Oxyrhynque, malgré l’ordre différent des paroles et les sensibles différences pour certaines, avec des ajouts ou des transcriptions singulières. Une bonne moitié se retrouve dans les évangiles canoniques, avec parfois un sens différent. On a découvert à ce propos, parmi les manuscrits de la mer morte ou « manuscrits de Qumrân » mis à jour entre 1947 et 1956, un décret de l’hérésiologue Athanase d’Alexandrie ordonnant la destruction de ces textes jugés hérétiques. Cette version copte complète commence par l’incipit « Voici les paroles cachées que Jésus le Vivant a dites et qu’a transcrites Didyme Judas Thomas ». Didyme signifiant « le jumeau » ainsi que « Thomas » qui signifie également « jumeau » en grec ancien, en hébreux, et en araméen, et qui deviendra un prénom à partir du IIe siècle. La suite se compose de 114 logia précédées pour la plupart de « Jésus a dit ». Il ne parle aucunement de sa vie, de ses actes ou de ses miracles, pas plus que de sa mort ou de sa résurrection, (parfois remise en cause dans certains textes perses, d’historiens romains, ou d’hérésiologues, qui prétendent que Jésus a vécu en Inde après avoir survécu à sa crucifixion). Juste ses paroles, comme des sentences. Beaucoup d’entre elles trouvent leur parallèle dans les synoptiques Mathieu et Luc, moins dans Marc, et parfois dans Jean (appelés synoptiques car une vision et une structure relativement parallèles entre ces trois évangiles, plaçant Jean à part, d’une probable autre source et d’un caractère plus gnostique et spirituel). On se pose la question dès lors au sujet de l’antériorité, bien qu’il soit difficile d’avoir des certitudes, car que ce soient les traductions grecques d’Oxyrhynque ou le manuscrit copte de Nag Hammadi, nous n’avons aucune idée de la datation éventuelle de la version originale, ni de sa langue, bien que certains avancent qu’il puisse s’agir de syriaque et d’autres encore de l’araméen. De nombreux experts estiment de toute façon que les évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) avaient une source commune plus ancienne, appelée source Q (de l’allemand Quelle : source), supposée perdue, qui comporterait uniquement des paroles, plus eschatologiques. Après étude des trois premiers évangiles, il semblerait que Mathieu et Luc aient pris leur inspiration à la fois dans la source Q, dans Marc, qui est le plus ancien et le plus simpliste des synoptiques, ainsi que dans l’évangile selon Thomas. Encore est-il important de rappeler que l’on peut situer l’écriture de ces évangiles entre le Ier et le IVe siècle, en tout cas au moins quarante ans après la mort de Jésus, et qu’il est peu probable qu’ils aient été écrits par les personnages annoncés, qui selon toute vraisemblance étaient dans la transmission orale, mais qui étaient représentatifs de la tendance de l’évangile pour l’orientation que voulaient en donner les transcripteurs. Je ne citerai pas tous les évangiles connus à ce jour, mais l’on peut s’interroger sur le pourquoi de cette restriction à quatre seulement retenus par l’Église naissante, à partir du IIe siècle jusqu’au premier concile de Nicée en 325 avec l’aide de l’empereur Constantin 1er, après de nombreux débats entre le IIIe et le IVe siècle, en installant auprès de l’envahisseur romain les règles d’un christianisme qui pouvait cohabiter avec la tradition juive des livres de l’ancien testament. Thomas était un des disciples de Jésus, qui n’étaient pas forcément au nombre de douze d’ailleurs, ce chiffre a été décidé par la suite pour faire écho aux douze tributs d’Israël. On peut considérer plusieurs cercles autour de Jésus, allant des plus proches aux moins proches, mais il serait difficile d’avoir un nombre exact. Parmi les plus proches, la plupart signent des écrits qui deviendront apocryphes. Outre ceux de Thomas, l’apôtre qui ne croyait que ce qu’il voyait, (que l’on peut interpréter par « vivre l’expérience pour la comprendre »), il y ceux du frère de Jésus, Jacques le juste, de Jean, l’apôtre bien-aimé, (autorisé dans le canon du nouveau testament), mais on peut citer aussi, parmi ses disciples, l’évangile de Philippe, de Pierre, de Marie (qui était aussi sa compagne, appelée aussi Mariam ou Magdalena), et même de Judas ! Ces écrits sont pour la plupart issus du gnosticisme et sont très différents de l’évangile de Thomas. Quant aux auteurs des évangiles synoptiques, Marc (disciple de Pierre), et Luc (disciple de Paul), n’ont jamais connu Jésus, quant à l’apôtre Matthieu, les seules traces historiques que nous avons de lui se trouvent dans le nouveau testament… Jacques-E Ménard, disciple de Puech, proposa également une traduction avec une équipe de chercheurs canadiens, mais orientée, car, comme bon nombre de publications, basée sur le postulat de l’antériorité des synoptiques sur les écrits thomasiens. Cela mène à la fois à une tâche sans fin, et à l’évidence, à une tradition parallèle, comme en témoignait Puech qui finit par se contenter d’une lecture avec les yeux d’un « gnostique », une lecture indépendante de tous les autres textes contemporains de cette époque. La plupart des spécialistes actuels, April D. Conick par exemple, le préconisent. Ces travaux sont généralement difficiles d’accès pour le néophyte qui devra se contenter des interprétations classiques, influencées par les diverses religions et tendances métaphysiques ou ésotériques installées depuis moult siècles. Le prêtre philosophe français Jean-Yves Leloup en propose par exemple une traduction, mais n’est-elle pas sous l’influence de son appartenance à l’Église et de ses convictions, comme ce pourrait être le cas pour chacun d’entre nous ? Le spécialiste de l’histoire du christianisme ancien Paul-Hubert Poirier, de la faculté de théologie et de sciences religieuses à l’institut d’études anciennes de l’université Laval au Québec, a fait une synthèse de grande qualité pour la revue Laval théologique et philosophique en 2010 (volume 66, numéro 3, p. 599–615) à propos d’un colloque interdisciplinaire qui s’est tenu à Eisenach, en Allemagne, du 1er au 4 octobre 2006, et qui réunissait divers spécialistes des sciences bibliques, de la patristique, (étude des œuvres des Pères de l’Église), de la philologie, (étude linguistique des œuvres écrites), du grec ancien et de la coptologie. Parmi eux, Larry Hurtado remarque que les papyrus d’Oxyrhynque étaient sans doute réservés à un usage privé, non destinés à une communauté spécifique, dont le lectorat semble être moyen puisqu’on en a retrouvé seulement trois exemplaires, en comparaison avec le livre des Psaumes (16 exemplaires), le Pasteur d’Hermas (11 exemplaires), mais plus important que Marc, Pierre et Jean (1 exemplaire), témoignant de la production littéraire chrétienne des deux premiers siècles. Stephen Emmel invite à la prudence quant à la datation et le milieu d’origine de ces traductions, ainsi qu’au niveau des motivations des copistes. Il replace la situation de ces productions dans un contexte urbain et pas forcément monastique au contraire de certains historiens qui les pensent de cette origine. Stephen J. Patterson rapproche les écrits thomasiens avec le médio platonisme, alors que Wolf Peter Funk les inscrit dans la littérature manichéenne. Puech avait déjà identifié de possibles parallèles entre eux. Du reste, les hérésiologues de l’antiquité affirmaient que les manichéens les avaient composés et les utilisaient. Marina Janssen s’interroge sur les liens d’appartenance des écrits thomasiens avec d’autres écrits se révélant de Thomas, comme les Actes de Thomas ou le Livre de Thomas, connaissant le potentiel étymologique de ce nom qui exprime une idée, un symbole, celui de la gémellité. Le préfixe Didyme abonde en ce sens. La nature de la compréhension passe par une projection de soi sur le révélateur, un sentiment d’être le jumeau de Jésus, ou que Jésus est soi. Nicolas Perrin postulait en 2002 dans un ouvrage issu de sa thèse de doctorat, que l’original était sans doute en syriaque et inspiré du Diatessaron de Tatien, qui regroupe la plupart des paroles recensées dans les évangiles du nouveau testament. Alors que la spécialiste April D. De Conick identifie l’original en araméen, en tout cas pour un certain nombre de dits. Elle propose néanmoins une lecture « mystique », dans le sens d’une rédemption non pas dans l’au-delà, mais durant notre séjour terrestre, et y voit l’inspiration de la tradition orthodoxe au sens byzantin du terme. La traduction du grec au copte ou vice-versa pose des problèmes d’interprétation, fonctionnant parfois dans un sens, parfois dans l’autre, comme en témoigne Uwe-Karsten Plisch en 2007. D’autres, à mon sens plus fantaisistes, comme Simon Gathercole, proposent une influence de Paul de Tarse (Saint Paul) sur le texte de Thomas. Beaucoup, Jörg Frey en fait partie, cherchent à rapprocher les origines des synoptiques et de l’éventuelle source Q, avec l’évangile de Thomas, détectant parmi les phrases communes quelques réponses qui permettent d’établir une antériorité. Du reste, on peut s’interroger sur la nécessité de cette focalisation, l’intérêt serait plutôt de ressentir un miroir dans les idées qui en émanent. De quelle manière ce texte nous parle, intimement, et de façon intemporelle !

Même si les papyrus grecs d’Oxyrhynque sont datés du IIe et IIIe siècle alors que la copie copte de Nag Hammadi semble avoir été recopiée au IVe siècle, rien n’atteste de la date ni de la forme de l’original qui semble avoir été commencée peu de temps après la mort de Jésus, et qui a du subir des rajouts. Ph. de Suarez, Émile Gillabert, Yves Haas et Pierre Bourgeois considéraient la version copte antérieure à la version grecque, comme en témoignait le scientifique et historien Gérard Garitte après une étude comparative des deux versions. Il est remarquable de noter le nombre considérable d’ajouts dans le texte grec. Le simple royaume devient le Royaume de Dieu par exemple, et d’autres éléments invitent à penser que la version d’Oxyrhynque présentait déjà une modification. Il s’agissait de ramener des paroles trop gnosticisantes pour le contexte eschatologique d’alors, et de déplacer la notion d’un Dieu intérieur, d’un paradis « ici et maintenant », vers les évangiles prometteurs d’un paradis « ailleurs et plus tard », avec un Dieu, un démiurge « extérieur et tout puissant ». Une sorte de version intermédiaire qui prépare les synoptiques. Cela est appuyé par la constatation que la plupart des textes, notamment religieux, ont tendance à se rallonger avec le temps, chaque transcripteur ajoutant sa petite touche personnelle, ou contextuelle, voire politique. Il est donc raisonnable de penser que la version la plus simple est antérieure à la plus développée. Malgré tout, il semble évident que même la version copte a pu subir des rajouts et des réécritures au fil du temps, avant de nous arriver dans la version de Nag Hammadi. Il faudra attendre de nouvelles découvertes pour distinguer lesquels. Selon toute vraisemblance, les premiers textes du christianisme naissant témoignaient de la parole de Jésus. Ce n’est que plus tard, après la grande révolte juive de 66-73, qu’ils commencèrent à parler de sa vie, de ses miracles, de sa mort et de sa résurrection. Des éminents grammairiens coptologues tels que J. Vergote ou W. Till ont écrit que l’histoire de la langue copte s’étalait sur plus de 3000 ans, la plus longue qui soit. L’idée de l’antériorité des versions grecques d’Oxyrhynque ne fait donc pas consensus. Les historiens universitaires sont toujours sous l’influence des travaux universitaires précédents, dont ils se servent comme d’une base, et bon nombre de théologiens, issus du christianisme, prêtres ou sympathisants, ont des difficultés à inscrire les paroles de Jésus dans un cadre autre que celui dicté par l’Église romaine. Ou alors en les enfermant dans le gnosticisme sectaire et dualiste développé entre le IIe et le IVe siècle. Cette conception séduit par ailleurs quelques traductions en marge aujourd’hui des cercles d’historiens et de théologiens, cherchant à expliquer par tel éon, tel ange, ou tel démiurge, un monde bien mythologique et hiérarchisé, réservé à quelques élus. Il est facile de faire dire aux métaphores le message que l’on souhaite exprimer. Mais toujours avec cet accès volontairement difficile pour le néophyte, des paroles rendues paradoxalement élitistes et réservées aux seuls cercles d’initiés, qu’ils soient ésotériques, ecclésiastiques ou universitaires.

Quelques années sur le divan d’un psychanalyste met en lumière à quel point nous sommes toujours, au-delà de notre volonté et de notre perception, dans des présomptions et des projections. Quelles que soient notre tendance et notre volonté à être impartial, nous ne pouvons échapper au miroir que nous projetons sur nos recherches et nos connaissances, une manière de se reconnaître et d’investir notre existentialité à travers l’image des choses. Besoin de reconnaître, de se reconnaître. La psychanalyse nous permet, si ce n’est d’éviter l’inévitable, de prendre en considération cet élément essentiel qui voue à l’échec toute forme de certitude dans l’interprétation, et qui invite plutôt à une recherche de résonance intérieure et intuitive avec notre être profond. Cet être est lui-même en résonance avec la conscience humaine collective et la conscience cosmologique, si l’on s’ouvre à une psychanalyse que je propose de qualifier de « gnostique » (et non gnosticisante), c’est-à-dire en recherche de Connaissance universelle, grâce à la conscience absolue de la pulsion de vie qui nous traverse. Nous aurons toujours des projections, mais ce que nous devons chercher ne doit pas être une destination, une terminologie pour nous rassurer, à l’aide de certitudes et du pouvoir qu’il en incombe, ce qui reviendrait à s’installer à demeure sur le pont que l’on doit traverser. Un peu comme si chaque élément appris, compris, perçu, enrichissait notre mémoire génétique dans une partie d’ADN non codante, attendant un signe pour la coder définitivement dans notre génétique, tout en épanouissant notre âme qui ressent de mieux en mieux sa place. Le texte de Thomas a suscité beaucoup d’intérêt, mais chaque expert a une influence projective sur son travail, l’impartialité totale étant de par la nature humaine impossible, je n’y couperai donc pas plus que les autres. Le grand public s’est peu intéressé à cette découverte, le relais des médias a toujours été pauvre sur ce type de culture archéologique et ésotérique. Plus accessible aux personnes de catégorie sociale plus aisée et culturellement plus développée que la moyenne, qui ont fait notamment des études plus longues, souvent universitaires. Historiens et autres spécialistes apportent beaucoup de choses passionnantes, mais leur qualité d’interprétation n’est ouverte qu’à travers leur apprentissage « scolaire », et un parcours plus rarement semé de graves épreuves dans nos pays industrialisés que la population moyenne mondiale. D’autres lectures de ces paroles sont aujourd’hui éclairées par ce que je nommerai diverses mythologies, pour reprendre les critiques de Freud à l’égard de Jung, qui lui reprochait de sortir du cadre strictement scientifique de la psychanalyse en considérant diverses sources de spiritualités, métaphysiques, voire religieuses, puisque non mesurables et du coup trop subjectives et aléatoires. Car enfin, lorsqu’on sort ces paroles de leur unique contexte individuel et intrinsèque, pour les interpréter à partir des élucubrations sectaires, communautaires, des religions ou des traditions, nous cherchons par l’extérieur les explications que Jésus nous invite à ressentir de l’intérieur. Ces interprétations, parfois très complexes de par le nombre, la hiérarchie et le nom d’intervenants éoniques, angéliques ou bibliques, rend la voie à suivre obscure à tout non initié. Alors que Jésus rendait grâce aux pauvres d’esprit, qui seraient déjà dans le royaume, à l’instar des petits enfants. Il est dommage peut-être, et somme toute élitiste, de rendre difficile d’accès la compréhension de ces paroles. Jésus n’est-il pas « Amour » ? Toutes formes d’extrapolation sont en ce sens vouées à l’échec, parce qu’elles s’appuient sur des aspects subjectifs, discutables et indémontrables, en utilisant des connotations mythologiques, ou historiques au sens sociologique et politique du terme. Le sens dès lors est réservé aux seuls initiés et érudits, mais incapables de s’accorder sur une réalité commune, intemporelle, et qui puisse résonner en chacun d’entre nous, comme le suggérait Jésus.

Jésus enseigne la connaissance de soi, la reconnaissance de notre état, de notre nature intrinsèque, qu’elle soit divine ou cosmique. La gnose est la Connaissance Universelle, qui s’affranchit d’un mental contraint à envisager, imaginer, appréhender, ce que seule la perception humaine ne lui permet avec ses sens. Au-delà de la manifestation du « visible ». Se rendre compte que le monde est une image, à travers nos propres images, et retrouver le lien, la connexion, avec cette pulsion de vie à la fois universelle, intemporelle et individuelle, dans notre relation intime avec le Grand Mystère. Une situation qui implique une sorte de solitude mentale, pourtant liée à notre conscience universelle. Jésus parle du « monakhos », un terme grec qui signifie « solitaire », « unique », « celui qui a fait le deux Un ». Le gnostique est par définition celui qui s’interroge. « Qui suis-je ? » est la question qui sera sa direction, son chemin de vie. Le gnostique cherche à être au monde, sans être du monde. Sa conception du temps est cyclique, et non linéaire comme l’ont imposé l’Église et l’occident. « La transcendance s’opère dans l’immanence », disait Émile Gillabert. C’est dans la perpétuité et l’éternité de l’instant présent que l’on dépasse l’« espace-temps ». La matière, le monde manifesté, ne sont qu’images. Le mental est l’image du Soi. Le gnostique envisage trois états de notre esprit, l’esprit hylique, qui reste attaché et dépendant à la matière, le psychique, qui s’envisage de façon plus spirituelle et psychologique, avec la capacité d’évoluer mais aussi de régresser, et le pneumatique, (du grec pneuma, souffle), qui a transcendé la dépendance à la matière, au mental et à l’espace-temps, pour s’épanouir dans le souffle de Vie. Le but de la quête étant de connaître, non pas en permanence, mais des instants de connexion à cet état.

Quoi qu’il en soit, la tendance scientifique actuelle est une lecture indépendante des écrits de Thomas. Les différents débats entre les origines de lieu et d’époque restent sur les mêmes problématiques insolubles tant que l’on ne retrouve pas plus de textes anciens pour nous éclairer. Les spécialistes linguistiques en grec ancien et en copte se sont appropriés plus ou moins les recherches avec les théologiens, qui comparent les différents textes gnostiques et les évangiles en fonction des connaissances des milieux et des communautés contemporains de cette époque. Un peu comme s’ils se réservaient quelque pouvoir, un concept qui n’est pas sans nous rappeler quelques phrases de notre évangile, qui témoigne pourtant son ouverture aux « simples d’esprit ». Toute liberté est alors offerte pour d’autres formes de langage, et donc d’interprétations, dont la plus moderne, la psychanalyse, qui invite à entendre, au-delà des mots, l’idée originelle des propos. Le conscient se contentant de traduire par le langage parlé à travers le filtre restreint du mental, c’est grâce à la symbolisation que l’inconscient pourra être entendu. C’est peut-être en ce sens qu’il faut appréhender le sens des paroles « cachées », « secrètes », de Jésus. Les métaphores ne sont que des symbolisations de la pensée profonde, et invitent à faire jouer l’intuition plus que le mental. Une lecture originale peut dès lors s’opérer. Une lecture qui s’abstient de toute considération linguistique, théologique, ou historique. Une lecture qui, grâce aux outils modernes d’interprétations et de symbolisation, s’affranchit de la temporalité, en replaçant ces paroles dans un contexte universel.

La seule réalité du présent, de l’instant, dans notre pulsion de vie universelle, celle qui se meut en chaque chose, végétale, animale, loin de tout dualisme, c’est la voie de l’unification entre chaque chose qui se regarde elle-même, et voit l’autre comme intégré à lui, l’un donne naissance à l’autre, l’autre donne vie à l’un, et ils ne sont qu’Un, le Père et le Fils, le conscient et l’inconscient, le yin et le yang, le mouvement et le repos, la lumière et les ténèbres, le masculin et le féminin, la vie et la mort, la réalité et l’image de la réalité. La paix et la fin du conflit entre la raison et la passion ?

Jésus se place ici comme la réalité de nous-mêmes, et rebondit sur ce proverbe aborigène que n’aurait pas renié Freud : « La vie est un voyage de soi à soi, en passant par les autres ».

Paroles de divin sur le divan / Serge Sommer – Éditions SogaruS 2017

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