Queer Psychanalyse

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Le point de départ serait un constat : l’hétérocentrisme de la psychanalyse. Ou, puisque celui-ci perdure à travers l’histoire et les transformations : l’hétérocentrisme des psychanalyses. Le problème est double : cet hétérocentrisme empêche la psychanalyse de faire ce qu’elle prétend faire et empêche l’existence de celles et ceux qui ne sont pas conformes à l’idéal hétérosexuel.

Dans Queer psychanalyse, Fabrice Bourlez part de ce constat pour s’efforcer de penser les conditions d’un agencement entre les psychanalyses et les existences qui échappent aux normes hétéros du psychisme, du corps, du désir.

Que la psychanalyse soit hétérocentrée et hétérosexiste se vérifie autant dans la théorie que dans la pratique. Chez Freud ou Lacan, le point de vue du théoricien – et du praticien – est construit à partir de présupposés implicites ou explicites qui conduisent à penser le psychisme et le corps comme psychisme et corps hétérosexuels : la norme du normal est l’hétérosexualité et le monde impliqué par celle-ci, les catégories de l’intelligibilité mobilisant ce qui exclut tout ce qui ne correspond pas à la vie et à la psyché hétéros.

Il en est de même dans les pratiques et usages. Chacun a sans doute en tête la façon dont la psychanalyse est sans cesse convoquée comme loi indépassable, comme censure et juge de tribunal lorsqu’il s’agit de penser – de condamner – ce qui socialement inclut autre chose que le modèle hétérosexuel habituel : Pacs, mariage entre personnes de même sexe, transidentités, bisexualité, etc. Mais un même processus de déligimation et de condamnation est aussi souvent à l’œuvre dans le discours feutré des séances de psychothérapie psychanalytique : ici, le patient queer a moins affaire à ce qui peut l’accompagner dans la formulation de son désir et de sa subjectivité qu’à une impasse et une sentence qui l’objectifie et le nie.

On comprend le dilemme et le problème qui se posent à celui ou celle qui est à la fois queer et psychanalyste, celui ou celle qui « connaît non seulement les règles analytiques mais aussi le poids des discriminations ». Dans ce livre, ce problème est reconnu mais il devient surtout l’occasion d’un point de vue problématisant. Il ne s’agit pas pour Fabrice Bourlez de renoncer à la psychanalyse ou, en tant que psychanalyste, d’intérioriser et de reproduire les schémas hétérosexistes et policiers d’une psychanalyse au service d’une idéologie, d’un Etat, d’une société qui discriminent, rendent malade, ou tuent. Il ne s’agit pas de renoncer à sa double « identité » mais de problématiser chacune à partir de l’autre, de faire surgir à partir de l’autre ce que chacune exclut et de l’imposer comme cadre avec lequel penser. S’il faut réellement, pour le psychanalyste, « se taire pour laisser entendre », celui-ci doit commencer par écouter et entendre ce qu’il est habitué à forcer à se taire chez le patient. Comme le psychanalysé doit faire taire en lui ce qui le contraint à reproduire l’hétérocentrisme dominant et doit au contraire entendre et dire pour son compte ce qui existe hors des cadres hétéros. Et comme, enfin, le psychanalyste – qu’il soit straight ou non – doit lui-même interroger son propre hétérosexisme pour laisser exister autre chose qui ne serait ni normé ni normatif.

Il n’est pas du tout question pour Fabrice Bourlez de produire une jolie synthèse entre psychanalyse et théories queer, ou d’appeler de ses vœux une psychanalyse gayfriendly, compatissante et tolérante, mais de réflechir à la possibilité de construire un lieu de rencontre qui serait en même temps un lieu de problématisation non exempt de conflits, de tensions, en même temps qu’il permettrait des alliances. Celles-ci ne seraient possible qu’à condition que la psychanalyse soit mise en question, mise en cause, déconstruite, reformulée à partir des points de vue queer, comme, de leur côté, les existences queer pourraient être repensées à partir d’une psychanalyse dans laquelle seraient trouvés certains moyens pour une énonciation en propre, pour une articulation possible de subjectivités et de désirs singuliers. Une psychanalyse queer nécessiterait que la psychanalyse soit queerisée, et les existences queer auraient sans doute quelque chose à gagner à s’articuler – lorsque cela est nécessaire – à partir de certaines catégories d’une psychanalyse ainsi reconfigurée.

L’un des présupposés du livre de Fabrice Bourlez est que la psychanalyse implique un ordre des choses et du monde que la théorie reproduit, énonce, fait exister, et que la pratique, également, reproduit et produit. Le fait est que cet ordre ne va pas puisqu’il hiérarchise et trie les existences en niant, étouffant, massacrant des modes de vie pourtant vivables et bons pour soi comme pour les autres. Etre queer est une bonne chose. Etre homo, lesbienne, trans, bi, etc., est désirable et bon. La pluralité des genres est bonne, comme est bonne la pluralité des désirs – leurs inventions, leurs diversités, leur plasticité. Pourquoi légitimer un ordre social, un ordre politique et psychique qui repose sur la dévalorisation, l’effacement, l’empêchement de tous ces types d’existence ? Pourquoi en imposer un seul au détriment de tous les autres ? Queer psychanalyse repose sur l’affirmation éthique d’une pluralité des modes de vie et sur la mise en évidence que la négation de celle-ci ne peut qu’être liée à une violence incapable de se justifier autrement que par la violence. Posés en ces termes, les enjeux de ce livre, s’ils concernent la psychanalyse et les subjectivités queer, sont aussi et fondamentalement politiques autant qu’éthiques.

Pour mener sa réflexion qui est donc plurielle, Fabrice Bourlez interroge de manière précise certains des textes de Freud ou de Lacan. Il est de même conduit à repenser de manière critique certains concepts et certaines catégories de la psychanalyse, comme Œdipe ou le Réel, ou certains présupposés de celle-ci, en particulier son cadre d’interprétation familialiste, bourgeois, sa conception du psychisme comme représentation selon des figures et relations déterminées a priori. Mais cette approche théorique serait insuffisante si elle ne s’accompagnait pas d’une réflexion critique sur les usages et pratiques qui permettent habituellement le rapport entre patients et psychanalystes, sur ce qui est mobilisé et se joue à l’occasion de ce rapport : conditions de l’écoute et de la parole, le contre-transfert, etc. L’approche est autant matérielle qu’intellectuelle, puisque ce qui ne se dit pas – ou plus – forcément dans le discours peut pourtant être fait par la pratique : même les plus friendly des psychanalystes peuvent produire, au cours des séances, de la violence et une mise à mort du patient queer.

Parallèlement à cette lecture décapante de la psychanalyse, Fabrice Bourlez recherche dans celle-ci des moyens de s’extraire de son hétérocentrisme, de son acceptation enthousiaste d’un ordre du monde qui fait pourtant obstacle aux finalités qui sont celles de la psychanalyse, à savoir un traitement de la « souffrance », l’articulation de son propre désir, la reconnaissance ou la construction de soi en tant que sujet singulier, etc. En relisant Freud et Lacan, il s’agit de repérer chez eux ce qui permet, en quelque sorte de l’intérieur, de problématiser l’hégémonie hétéro, de pluraliser le désir, de valoriser la pluralité des corps et psychismes, de parler pour soi. La psychanalyse n’est plus ce qui produit des sentences et de la correction mais ce qui soutient la singularité du sujet.

Fabrice Bourlez convoque également, dans une série de lectures précises, pointues, subversives, certaines des figures de la production théorique queer : Butler, Bourcier, Bersani, Delphy, Halperin, Haraway, Katz, Preciado, Wittig, etc. Il s’agit, à partir de leurs énoncés, de considérer les directions possibles d’une queerisation de la pensée, d’une critique queer de la psychanalyse, de ce qu’impliquent des modes de vie queer. Il s’agit surtout de mettre en évidence les conditions et les grandes lignes d’une alliance entre psychanalyse et queer, et ceci, encore une fois, par-delà un simple réaménagement de la psychanalyse, une simple approche tolérante des désirs queer. Que serait une psychanalyse pensée et pratiquée à partir des queer ? C’est la question à partir de laquelle Fabrice Bourlez s’efforce de repenser la possibilité d’une psychanalyse qui autrement se condamne à fliquer et, au final, sans doute, à disparaître. A l’intérieur de ce questionnement, sont également convoquées des noms des sciences humaines et de la philosophie qui ne sont pas d’ordinaire rangés dans la catégorie des penseurs queer mais dont les œuvres permettent pourtant une subversion radicale de la pensée et des pratiques selon des modalités qui peuvent – et devraient – s’agencer avec les points de vue queer, comme elles permettent de repenser la psychanalyse : Bourdieu, Foucault, et surtout, bien sûr, Guattari et Deleuze.

Loin de ce qui aujourd’hui se présente dans le débat public comme la psychanalyse, en rupture avec les habitudes générales de la pratique psychanalytique, Queer psychanalyse pose la question d’autres rapports sociaux et politiques inclusifs et non fascisants, débarrassés de l’hétérocentrisme et de l’hétérosexisme mortifères que nous subissons. Fabrice Bourlez indique en quoi la psychanalyse pourrait et devrait avoir un statut à l’intérieur de ce processus de changement social et politique autant que subjectif. Et ce processus est déjà à l’œuvre dans le livre : les queer sont présents, ils et elles sont ce qui interroge, ce qui évalue, ce à partir de quoi la pensée est produite. Dans cette optique, ce livre ouvre des perspectives qui devraient être poursuivies et approfondies, par exemple : analyse critique et réflexion sur les conditions institutionnelles d’une psychanalyse queer ; inclusion des résultats théoriques et pratiques des racial studies en vue d’une nouvelle psychanalyse ; questionnement des imaginaires et catégories mobilisés ou tus lorsque la psychanalyse – autant du côté de l’analyste que de l’analysé – concerne les migrants, les déclassés, etc. C’est aussi par ces perspectives qu’en lui-même il appelle de ses vœux que Queer psychanalyse donne à penser, ouvre des voies importantes pour une psychanalyse mais aussi pour une politique, pour des désirs à venir.

Fabrice Bourlez, Queer psychanalyse – Clinique mineure et déconstructions du genre, éditions Hermann, octobre 2018, 316 p., 25 €

(publié pour la 1ère fois dans Diacritik)

L’inconscient, c’est le social

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La formule de Lacan « l’inconscient, c’est le social » laisse à entendre que le complexe d’Œdipe n’est pas seul à organiser notre subjectivité, remettant ainsi en cause à travers cet acte la clinique psychanalytique elle-même. L’une des conséquences que l’on peut en tirer est que la famille ne serait pas l’unique déterminant de notre destin comme sujet. Il apparaît donc que les psychanalystes ne devraient pas limiter leur responsabilité à la seule sphère familiale, mais également prendre en compte le domaine social, pour rendre compte de ce qui affecte le sujet divisé par le langage et sujet aux discours (du maître, de l’hystérique, de l’universitaire, de l’analyste et du capitaliste) noués au sujet selon un mode singulier, particulier et contingent, en tension vis-à-vis de l’universel, de l’ample et du nécessaire.

Si j’étais plus psychotique

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Pour occuper la place qui est la sienne, l’analyste s’enseigne assurément de l’expérience issue de son propre trajet psychopathologique, mais le réel qu’il a traversé dans sa cure le conduit également à côtoyer des registres inaccoutumés de la temporalité et de l’espace.
L’abord des psychoses oblige l’analyste à se confronter à des registres distincts de son habitus le plus quotidien.

« Si j’étais plus psychotique, je serais probablement meilleur analyste » affirme Jacques Lacan, en 1977.

On peut douter que le propos n’ait que la fonction d’une boutade, si l’on considère qu’il a été tenu lors de la discussion qui suivait l’ouverture de la section clinique, c’est à dire le lieu où les analystes avaient l’opportunité de se former à la clinique psychiatrique.

Que peut, en effet, apprendre l’analyste de sa fréquentation de la folie ?

L’analyste, dans son atopie, peut s’instruire du registre de l’entre-deux-morts voire de l’expérience mélancolique, pour occuper la place spécifique à laquelle il est sollicité dans le déroulement de la cure.

 

Tout conscient, un nouvel inconscient

Henri Michaux (1899 - 1984) Sans titre vers 1957 - Gouache, encre et crayon aquarelle sur papier

 

J’ai, plus d’une fois, senti en moi des « passages » de mon père. Aussitôt je me cabrais. J’ai vécu contre mon père (et contre ma mère et contre mon grand-père, ma grand-mère, mes arrière-grands-parents); faute de les connaître, je n’ai pu lutter contre de plus lointains aïeux.

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Faisant cela, quel ancêtre inconnu ai-je laissé vivre en moi ?

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En général, je ne suivais pas la pente. En ne suivant pas la pente, de quel ancêtre inconnu ai-je suivi la pente ? De quel groupe, de quelle moyenne d’ancêtres ? Je variais constamment, je les faisais courir, ou eux, moi. Certains avaient à peine le temps de clignoter, puis disparaissaient. L’un n’apparaissait que dans tel climat, dans tel lieu, jamais dans un autre, dans telle position. Leur grand nombre, leur lutte, leur vitesse d’apparition – autre gêne – et je ne savais sur qui m’appuyer.

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On est né de trop de Mères. – (Ancêtres : simples chromosomes porteurs de tendances morales, qu’importe ?). Et puis les idées des autres, des contemporains, partout téléphonées dans l’espace, et les amis, les tentatives à imiter ou à « être contre ».

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J’aurais pourtant voulu être un bon chef de laboratoire, et passer pour avoir bien géré mon « moi ». En lambeaux, dispersé, je me défendais et toujours il n’y avait pas de chef de tendances ou je le destituais aussitôt. Il m’agace tout de suite. Était-ce lui qui m’abandonnait ? Était-ce moi qui le laissais ? Était-ce moi qui me retenais ?

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Le jeune puma naît tacheté. Ensuite, il surmonte les tachetures. C’est la force du puma contre l’ancêtre, mais il ne surmonte pas son goût de carnivore, son plaisir à jouer, sa cruauté. Depuis trop de milliers d’années, il est occupé par les vainqueurs.

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MOI se fait de tout. Une flexion dans une phrase, est-ce un autre moi qui tente d’apparaître ? Si le OUI est mien, le NON est-il un deuxième moi ?

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Moi n’est jamais que provisoire (changeant face à un tel, moi ad hominem changeant dans une autre langue, un autre art) et gros d’un nouveau personnage, qu’un accident, une émotion, un coup sur le crâne libérera à l’exclusion du précédent et, à l’étonnement général, souvent instantanément formé. Il était donc déjà tout constitué.

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On n’est peut-être pas fait pour un seul moi. On a tort de s’y tenir. Préjugé de l’unité. (Là comme ailleurs la volonté, appauvrissante et sacrificatrice).

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Dans une double, triple, quintuple vie, on serait plus à l’aise, moins rongé et paralysé de subconscient hostile au conscient (hostilité des autres « moi » spoliés).

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La plus grande fatigue de la journée et d’une vie serait due à l’effort, à la tension nécessaire pour garder un même moi à travers les tentations continuelles de le changer.

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On veut trop être quelqu’un.

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Il n’est pas un moi. Il n’est pas dix moi. Il n’est pas de moi. MOI n’est qu’une position d’équilibre. (Une entre mille autres continuellement possibles et toujours prêtes.) Une moyenne de « moi », un mouvement de foule. Au nom de beaucoup je signe ce livre.

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Mais l’ai-je voulu ? Le voulions nous ?

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Il y avait de la pression (vis à tergo).

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Et puis ? J’en fis le placement. J’en fus assez embarrassé.

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Chaque tendance en moi avait sa volonté, comme chaque pensée dès qu’elle se présente et s’organise à sa volonté. Était-ce la mienne ? Un tel a en moi sa volonté, tel autre, un ami, un grand homme du passé, le Gautama Bouddha, bien d’autres, de moindres, Pascal, Hello ? Qui sait ? Volonté du plus grand nombre ? Volonté du groupe le plus cohérent ?

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Je ne voulais pas vouloir. Je voulais, il me semble, contre moi, puisque je ne tenais pas à vouloir et que néanmoins je voulais.

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… Foule, je me débrouillais dans ma foule en mouvement. Comme toute chose est foule, toute pensée, tout instant. Tout passé, tout ininterrompu, tout transformé, toute chose est autre chose. Rien jamais définitivement circonscrit, ni susceptible de l’être, tout : rapport, mathématiques, symboles ou musique. Rien de fixe. Rien qui soit propriété.

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Mes images ? Des rapports.

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Mes pensées ? Mais les pensées ne sont justement peut être que contrariétés du « moi », perte d’équilibre (phase 2), ou recouvrements d’équilibre (phase 3) du mouvement du « pensant ». Mais la phase 1 (l’équilibre) reste inconnue, inconsciente.

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Le véritable et profond flux pensant se fait sans doute sans pensée consciente, comme sans image. L’équilibre aperçu (phase 3) est le plus mauvais, celui qui après quelque temps paraît détestable à tout le monde. L’histoire de la Philosophie est l’histoire des fausses positions d’équilibre conscient adoptées successivement. Et puis…est-ce par le bout « flammes » qu’il faut comprendre le feu ? Gardons nous de suivre la pensée d’un auteur¹ (fût-il du type Aristote), regardons plutôt ce qu’il a derrière la tête, où il veut en venir, l’empreinte que son désir de domination et d’influence, quoique bien caché, essaie de nous imposer.

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D’ailleurs, QU’EN SAIT-IL DE SA PENSÉE ? Il en est bien mal informé. (Comme l’œil ne sait pas de quoi est composé le vert d’une feuille qu’il voit pourtant admirablement.)

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Les composantes de sa pensée, il ne les connaît pas; à peine parfois les premières; mais les deuxièmes ? Les troisièmes ? Les dixièmes ? Non, ni les lointaines, ni ce qui l’entoure, ni les déterminants, ni les « Ah ! » de son époque (que le plus misérable pion de collège dans trois cents ans apercevra).

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Ses intentions, ses passions, sa libido dominandi, sa mythomanie, sa nervosité, son désir d’avoir raison, de triompher, de séduire, d’étonner, de croire et de faire croire à ce qui lui plait, de tromper, de se cacher, ses appétits et ses dégoûts, ses complexes, et toute sa vie harmonisée sans qu’il le sache, aux organes, aux glandes, à la vie cachée de son corps, à ses déficiences physiques, tout lui est inconnu.

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Sa pensée « logique » ? Mais elle circule dans un manchon d’idées paralogiques et analogiques, sentier avançant droit en coupant des chemins circulaires, saisissant (on ne saisit qu’en coupant) des tronçons saignants de ce monde si richement vascularisé. (Tout jardin est dur pour les arbres.) Fausse simplicité des vérités premières (en métaphysique) qu’une extrême multiplicité suit, qu’il s’agissait de faire passer.

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En un point aussi, volonté et pensée confluent, inséparables, et se faussent. Pensée-volonté. En un point aussi, l’examen de la pensée fausse la pensée comme, en microphysique, l’observation de la lumière (du trajet du photon) la fausse.

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Tout progrès, toute nouvelle observation, toute pensée, toute création, semble créer (avec une lumière) une zone d’ombre.

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Toute science crée une nouvelle ignorance.

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Tout conscient, un nouvel inconscient.

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Tout apport crée un nouveau néant.

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Lecteur, tu tiens donc ici, comme il arrive souvent, un livre que n’a pas fait l’auteur, quoiqu’un monde y ait participé. Et qu’importe ?

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Signes, symboles, élans, chutes, départs, rapports, discordances, tout y est pour rebondir, pour chercher, pour plus loin, pour autre chose.

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Entre eux, sans s’y fixer, l’auteur poussa sa vie.

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Tu pourrais essayer, peut être, toi aussi ?

 

Henri Michaux« Postface » in Plume suivi de Lointain intérieur, Gallimard Poésie, 1963, p. 215-220

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C’est peut-être ça que je sens

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C’est peut-être ça que je sens, qu’il y a un dehors et un dedans et moi au milieu, c’est peut-être ça que je suis, la chose qui divise le monde en deux, d’une part le dehors, de l’autre le dedans, ça peut être mince comme une lame, je ne suis ni d’un côté ni de l’autre, je suis au milieu, je suis la cloison, j’ai deux faces et pas d’épaisseur, c’est peut-être ça que je sens, je me sens qui vibre, je suis le tympan, d’un côté c’est le crâne, de l’autre le monde, je ne suis ni de l’un ni de l’autre.
Samuel Beckett, l’Innommable

D’un train, l’Autre

Le parler libérateur et thérapeutique pendant un voyage en train.

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D’UN TRAIN L’AUTRE, VOYAGE AVEC « MON MOI ».
FRANCE CULTURE – Dimanche 12 Novembre 2017 – 13:30
Un documentaire de Dominique Prusak, réalisé par Laurent Paulré. Prises de son : Laurent Lucas, Jean-Ghislain Maige, Mixage : Adrien Roch et Elise Leu, Archives INA : Annelore Veil
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Pascal Descaux-Desmoulains, Psychanalyste d’inspiration Schizo-analytique Crédits : Laurent Paulré – Radio France

Le psychanalyste Pascal Decaux-Desmoulains pratique in situ, sur la ligne D du RER Transilien, une clinique de psychanalyse d’inspiration schizo-analytique ouverte aux hommes et femmes de toutes origines.

Mais le voyage généralement programmé entre Châtelet-les Halles et Brunoy peut également se pratiquer sur une grande ligne nationale, ou s’improviser sur un quai de gare voire un buffet.

La « métaphore ferroviaire » chère à Freud et qui articule temps, espace et mémoire (la matérialisation du voyage et le train lui-même constituant, l’un comme l’autre, le véhicule vers l’inconscient), se prête à tous les lieux du transport… voire du transfert psychanalytique. L’important est d’atténuer la souffrance intérieure de l’analysant par la puissance d’évocation des paysages et des déplacements qui deviennent une véritable matière thérapeutique.

Pour le psychanalyste Pascal Decaux-Desmoulains, auteur avec le philosophe et sociologue Edgar Morin de « la Métamorphose du monde », il faut utiliser l’environnement entier pour « remettre en voix – et sur une bonne voie – » le patient demandeur de guérison.


https://www.franceculture.fr/emissions/une-histoire-particuliere-un-recit-documentaire-en-deux-parties/dun-train-lautre-voyage-avec-mon-moi

Au point immobile du monde en rotation

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« Au point immobile du monde en rotation
Ni chair, ni absence de chair
Ni venant de, ni allant vers
Au point immobile, là est la danse
Mais ni arrêt, ni mouvement
Et ne l’appelez pas fixité
Passé et futur s’y marient
Non pas mouvement de ou vers
Non pas ascension ni déclin
N’était le point, le point immobile
Là où il n’y aurait nulle danse
Là où il n’y aurait que danse. »

T S Eliot

Sous la peau des ténèbres

Jules Supervielle

Sous la peau des ténèbres,
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.

Me voici tout entier,
je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Épargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

Jules Supervielle – La fable du monde (extrait)

Vacuoles de solitude et de silence

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« La bêtise n’est jamais muette, ni aveugle. Si bien que le problème n’est plus de faire que les gens s’expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire. Les forces de répression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. Douceur de n’avoir rien à dire, droit de n’avoir rien à dire, puisque c’est la condition pour que se forme quelque chose de rare ou de raréfié qui mériterait un peu d’être dit. »
Gilles Deleuze –  « Les intercesseurs », Pourparlers, Paris, Minuit, 1990, p. 176-177.

Fight-Club ou la dimension politique de la psychanalyse

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La construction contemporaine du bonheur repose essentiellement sur l’incapacité pour le sujet à se confronter aux conséquences de son désir, le prix pour ce « bonheur » est que le sujet reste prisonnier de l’inconsistance de (ce qu’il croit être) ses désirs: dans nos vies quotidiennes, nous prétendons désirer des choses que nous ne désirons pas, et donc si ce que nous désirons « officiellement » nous arrive, nous réalisons alors que le bonheur est foncièrement hypocrite, qu’il consiste effectivement à rêver de choses que nous ne voulons pas réellement.

Un bonheur durable n’est accessible que dans une vie vouée au combat, ce qui implique un combat sans merci avec soi-même, contre ses tendances ou inclinations prétendument « naturelles »…

Pour le parlêtre, le « naturel » ne va pas de soi, puisque la nature elle-même est toujours déjà médiée a priori par le langage qui la présente comme nature.

Chaque notion est nécessairement colorée par le discours dominant dans lequel elle est prise, par exemple la notion de « liberté », dans le discours contemporain, peut être ramenée au « libre » choix suivant:

• soit tu acceptes ce qui t’est présenté comme la « réalité », à savoir les règles du jeu capitaliste, et tu choisis un « bord » souscrivant de facto aux fausses oppositions (les « abstractions réelles » de Marx) du discours ambiant: axe du Bien vs comportements archaïques, tolérance vs fondamentalisme, gauche vs droite, nature vs culture, etc.

• soit tu as choisi la violence, ce violent effort d’arrachement qui t’arrache au discours dominant en t’ouvrant la possibilité de nommer de façon plus juste le monde qui t’entoure – sans oublier de t’inclure toi-même dans cette description du monde! – et donc ta violence s’exerce toujours forcément, en premier lieu, contre toi-même.

Voilà le prix de la véritable subversion psychanalytique, et c’est aussi la leçon du film Fight-Club de David Fincher.

Christion Dubuis Santini

 

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