Silence(s)

En amont du festival « Silence(s) » initié par le Théâtre de Chaillot au Collège international de philosophie du 28 janvier 2017, Anne Dufourmantellephilosophe et psychanalyste, explorait les vertus et les dangers du silence en psychanalyse.

Article publié le 12 nov. 2016 par Cédric Enjalbert sur le site de Philosophie Magazine. Lien vers l’article original : ici

  • La psychanalyse est fondée sur un double silence : le silence pesant du patient et le silence thérapeutique de l’analyste. Comment s’articulent ces deux formes de silence ?

Anne Dufourmantelle : Le plus souvent, des patients viennent en souffrance d’une parole empêchéeimpossible, qui n’a jamais été dite ou reconnue. Ils se trouvent dans un silence subi, un silence qui n’est pas heureux. Leur silence est assigné. Quand Freud a commencé la cure par la parole avec les hystériques, il n’avait pas encore opté pour l’option de silence, développée ensuite avec les lacaniens, mais son angle était le même, à savoir : comment faire pour qu’un entretien, une demande d’aide, ne tourne pas à la discussion, à l’entraide, à un exercice de soutien du moi, aujourd’hui très en vogue. La psychanalyse n’a pas a priori pour but d’aider à positiver, à faire le bilan. Son objectif est plutôt de révéler les loyautésdont vous n’avez pas idée : là où vous vous croyez libre, vous êtes assujettisEn revanche, il existe en vous une liberté dont vous ne savez rien, qui est refoulée. L’ambition du psychanalyste est de faire émerger cette autre parole par le silence, qui est bien souvent la seule possibilité de décaler la grande demande d’aide et de réponse, de fléchage, de conseil du patient. Ce dernier va d’abord se heurter à du silence. L’analyste n’a pas la réponse. Mais son silence est habité de rêveries, d’associations d’idée, de sensations, de perceptions, qu’il peut partager ou non avec le patient. S’il intervient trop, ce qui est donné entre en résistance avec l’élaboration de la propre parole du patient. J’ai été formée par des lacaniens et des winnicottiens. Je ne fais pas partie des analystes qui restent en silence toute une séance, ou très rarement. Mais le silence est bien le terreau ou l’humus dans le jardin de l’analyse.

  • Si le silence évoque plus spontanément une donnée temporelle – comme le silence en musique – vous montrez, en parlant de jardin, de terreau, de chemin, qu’il a aussi unedimension spatiale.

OuiPour Winnicott, l’inconscient du patient et de l’analyste ne sont pas deux espaces juxtaposés côte à côte, ils créent ensemble un troisième espace communoù prennent place des rêveries, des images, des sensations qui n’appartiennent qu’à cette interaction. Le psychanalyste doit ainsi avoir le courage d’être en rapport avec son propre inconscient, avec sa propre enfance. C’est son vivier. L’enjeu est d’être à la fois singulier et subjectif dans la relation avec le patient, sans pour autant se raconterIl n’est pas question de parler de soi, mais de dire « à partir de soi ». Dans cet espace inconscient commun s’assemblent aussi bien des éléments du conscient de chacun, les paroles échangées, que de l’inconscient. Et c’est pourquoi quand on change d’analyste, on change aussi d’inconscient. Le silence pourrait désigner tout cet espace d’inspiration, inexploré, qui demeure un work in progress, qui ne cesse de se faire et se défaire.

Il est difficile de parler du temps de la psychanalyse sans parler de l’époque, prise dans un processus de transformation rapide. Dans ce contexte, le temps devient une denrée rare hyperinvestie. La séance de psychanalyse symbolise plus que jamais un espace-temps suspendu. Rien que parvenir à ménager cet arrêt dans le flot ininterrompu qui nous emporte serait déjà thérapeutique. Une, deux, trois fois par semaine le patient se rend dans un espace-temps qui met en suspens le temps horizontal de nos vies pour accéder à un temps que l’on voudrait vertical, sinon spirituel, de descente en soi-même. Pour le dire autrement, le silence dans notre société est transgressifLa psychologisation des analyses en est un symptôme : il existe une telle détresse sociale aujourd’hui, que les patients préfèrent les réponses, le soutien, l’aide du coach au silence de l’analyste.

  • Comment transformer le silence anxieux en silence acceptable ?

Dans cet espace-temps, il faut respecter la récurrence des séances, leur temporalité et accepter qu’il y ait d’abord un certain désarroi dans le silence. Ensuite, il faut montrer qu’il ne s’agit pas d’un silence abandonnant mais d’un silence soutenant. Cependant, les vraies demandes d’analyse, au sens d’un trajet existentiel, d’une exploration du silence des « espaces infinis », sont beaucoup moins courantes. D’une certaine façon, les patients, de plus en plus contrariés par les impératifs d’une époque dans laquelle la pression sociale est énorme, ont tendance à privilégier la rapidité et une forme de pragmatisme. Aujourd’hui, avoir le luxe de se pencher profondément sur soi devient rare. La fin des derniers feux glorieux et insouciants de la société de consommation, après les années 1990, a laissé place à une angoisse. Pour caricaturer, en 1970 un étudiant faisait une psychanalyse par passion de comprendre, par curiosité intellectuelle. Aujourd’hui, il cherche d’abord à se loger.

  • Vous avez signé une « défense du secret ». Le secret et le silence ont-ils partie liée ?

Le secret est intimement lié au silence, d’abord par la loi absolue à laquelle est tenu le psychanalyste comme médecin de protéger toute parole qui surgit dans son cabinet, y compris la plus choquante et la plus transgressive. Car une règle freudienne est passée à l’épreuve du temps, géniale et toujours aussi transgressive, bien que difficile : dites tout ce qui vous passe par la tête, sans censureUne fois cette règle posée, qui est la seule sur un divan, ce qui saute aux yeux, c’est combien elle est difficile à appliquer : même si on a la liberté de tout dire, on n’y parvient pas. Ce constat d’impossibilité « travaille ». Il fait ressortir la censure dans laquelle nous sommes tous pris. L’analyste s’astreint à une règle tacite inverse : ne pas parler de soi pour permettre au patient un maximum de projection sur l’analyste, qui va successivement devenir le père, la mère, le frère, le patron, la petite sœur, l’amoureux… Et pourtant, dès que vous entrez dans un cabinet d’analyste, vous en savez déjà beaucoup sur lui car tout parle. Tout parle en nous.

  • Peut-on dire, globalement, que la « psychologisation » donne des réponses là où la psychanalyse travaille plutôt sur le silence ?

D’abord, j’insiste : dans un monde aussi violent, soutenir le moi est nécessaire. Ensuite, il est vrai que la société de consommation incite à consommer tout et partout. Donc on consomme aussi du moi, du mieux-être. Tout un marché du moi s’est établi sur les décombres d’une certaine vision judéo-chrétienne valorisant la souffrance. Ce type de coaching peut aider ponctuellement mais il n’atteint pas les mouvements profonds qui ont créé le problème, qui risque donc de se déplacer. Dans le même temps, les psychanalystes se sont enfermés dans des chapelles et dans des modes, dans des langages abscons, dans des cryptes qui en ont éloigné beaucoup de cette formidable aventure psychique et intellectuelle. Enfin, la facilité pousse les analystes à faire des formations au plus vite, en un ou deux ans, alors qu’une véritable analyse dure sept, huit, dix ans, comme un grand amour. Elle fait traverser des phases d’espoir et d‘exaltation, au contact des textes, de la pensée, de la philosophie, de la littérature.

En analyse, on a affaire à des anxiétés, qu’on peut traiter, et à de l’angoisse existentielle, qui ne s’efface pas. Avec cette dernière, on apprend à vivre autrement, à la soutenir sans y être englouti. Je fais partie de ceux qui pensent que la névrose et la psychose ne sont pas deux domaines « ou bien ou bien », mais qu’il existe du psychotique dans le plus archaïque de nous-même et que l’on s’achemine vers des négociations névrotiques avec la réalité. Dans ces négociations plus ou moins ratées, l’enjeu est de réaménager des aires de libertébien que des « plongées » ou des rappels de nos lignes de faille psychotiques, qui touchent notre premier rapport au monde et notre impossibilité d’être avec l’autre ou le réel, demeurent. Il s’agit de composer avec. Un analyste anglais disait : on change de scénario, on raconte une autre histoire avec les mêmes personnages, on se choisit une histoire plus vivable, plus heureuse. Pour Freud, l’aboutissement d’une psychanalyse était de pouvoir aimer et travailler, travailler au sens de créer et d’inventer. Je dirais un peu différemment que la névrose a horreur de l’inédit. Son idée est de préempter le futur au regard du passé. Dès lors, l’aboutissement d’une analyse serait de pouvoir supporter de l’inédit, de l’amour ou un succès inespérés.

  • Le silence présente-t-il des risques ?

L’empreinte lacanienne a mis des générations de psychanalystes à la diète du silence. Parfois, cette méthode a donné des résultats remarquables ; parfois, le silence est devenu un instrument de pouvoir terrible. Dès lors que vous commencez à ne pas répondre à la demande de l’autre et qu’il s’affole, vous avez une prise sur lui. S’établir dans ce rapport peut aboutir à des analyses dramatiques, dans lesquelles le patient reste bloqué avec cette demande non satisfaite qui le ramenait à une détresse infantile. Car le silence renvoie aussi à l’interrogatoire, à ce qui n’est pas donné, à la carence infantile de l’enfant face à la non-réponse du parent. Il existe des silences meurtriers, parce que certains mots n’ont pas été prononcés.

  • Depuis quand les psychanalystes sont-ils aussi silencieux ?

Le silence du psychanalyste est indissociable de la trouvaille de Lacan des séances ultra-courtes. Lacan a été un grand clinicien. Selon lui, en une heure une fois par semaine, tout se diluait dans un grand racontage. Il faisait revenir l’analysant cinq à quinze minutes tous les jours en l’empêchant constamment de se raconter. Il arrêtait la séance en parlant. Cette césure au bout d’un moment provoquait un mini-tremblement de terre chaque fois. Ajoutés à ces séances ultra-courtes, plus les deux heures à patienter dans la salle d’attente, où tout le monde se parlait, échangeait, érotisait, racontait les séances, vous finissiez par avoir une analyse qui prenait les trois quarts de votre journée et de votre vie ! Freud lui-même ne prenait que quatre patients par six mois, auquel il consacrait la moitié d’un après-midi tous les jours sauf le dimanche. Et ses patients devaient prendre un hôtel pour être près du cabinet, s’endetter, ne pas voir leur famille, suspendre toutes leurs décisions. Bref, ils prenaient la mesure de leur ambition : changer leur vie, et ils se donnaient l’espace-temps de cette révolution. Aujourd’hui, le patient loge un rendez-vous comme chez le dentiste, entre le coiffeur et une heure de cours. On fait avec.

Propos recueillis par Cédric Enjalbert.

  • A propos de l’auteur :

Philosophe et psychanalysteAnne Dufourmantelle a enseigné l’esthétique à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris et mené des séminaires à l’ENSAuteur de l’Intelligence du rêve (Payot, 2012), elle a aussi signé Puissance de la douceur (Payot, 2013) et Défense du secret (Payot, 2015). Elle collaborait depuis 2007 avec le quotidien Libération et avait manifesté à plusieurs reprises son soutien à l’action de STOP DSM. Elle est décédée le 21 juillet 2017 en tentant de sauver l’enfant d’une amie de la noyade.

L’héritage politique de la psychanalyse

Dépolitisée, la psychanalyse rouille aujourd’hui dans la boîte aux outils de la normalisation contemporaine, patauge dans le marécage du conformisme généralisé. Il n’en a pas toujours été ainsi.
S’appuyant sur une historiographie minutieuse, une lecture croisée de Deleuze, Guattari et Lacan et un matériel clinique foisonnant, Florent Gabarron-Garcia restitue à la pensée et à la pratique psychanalytique toute sa vitalité.
Le primat œdipien abandonné, c’est avec l’inconscient réel qu’il s’agit désormais de cheminer : un inconscient traversé par les aléas de nos histoires singulières et de la grande Histoire et capable de subversions à l’encontre du règne du spectacle et de la marchandise.

L’inconscient, c’est le social

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La formule de Lacan « l’inconscient, c’est le social » laisse à entendre que le complexe d’Œdipe n’est pas seul à organiser notre subjectivité, remettant ainsi en cause à travers cet acte la clinique psychanalytique elle-même. L’une des conséquences que l’on peut en tirer est que la famille ne serait pas l’unique déterminant de notre destin comme sujet. Il apparaît donc que les psychanalystes ne devraient pas limiter leur responsabilité à la seule sphère familiale, mais également prendre en compte le domaine social, pour rendre compte de ce qui affecte le sujet divisé par le langage et sujet aux discours (du maître, de l’hystérique, de l’universitaire, de l’analyste et du capitaliste) noués au sujet selon un mode singulier, particulier et contingent, en tension vis-à-vis de l’universel, de l’ample et du nécessaire.

Si j’étais plus psychotique

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Pour occuper la place qui est la sienne, l’analyste s’enseigne assurément de l’expérience issue de son propre trajet psychopathologique, mais le réel qu’il a traversé dans sa cure le conduit également à côtoyer des registres inaccoutumés de la temporalité et de l’espace.
L’abord des psychoses oblige l’analyste à se confronter à des registres distincts de son habitus le plus quotidien.

« Si j’étais plus psychotique, je serais probablement meilleur analyste » affirme Jacques Lacan, en 1977.

On peut douter que le propos n’ait que la fonction d’une boutade, si l’on considère qu’il a été tenu lors de la discussion qui suivait l’ouverture de la section clinique, c’est à dire le lieu où les analystes avaient l’opportunité de se former à la clinique psychiatrique.

Que peut, en effet, apprendre l’analyste de sa fréquentation de la folie ?

L’analyste, dans son atopie, peut s’instruire du registre de l’entre-deux-morts voire de l’expérience mélancolique, pour occuper la place spécifique à laquelle il est sollicité dans le déroulement de la cure.

 

Tout conscient, un nouvel inconscient

Henri Michaux (1899 - 1984) Sans titre vers 1957 - Gouache, encre et crayon aquarelle sur papier

 

J’ai, plus d’une fois, senti en moi des « passages » de mon père. Aussitôt je me cabrais. J’ai vécu contre mon père (et contre ma mère et contre mon grand-père, ma grand-mère, mes arrière-grands-parents); faute de les connaître, je n’ai pu lutter contre de plus lointains aïeux.

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Faisant cela, quel ancêtre inconnu ai-je laissé vivre en moi ?

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En général, je ne suivais pas la pente. En ne suivant pas la pente, de quel ancêtre inconnu ai-je suivi la pente ? De quel groupe, de quelle moyenne d’ancêtres ? Je variais constamment, je les faisais courir, ou eux, moi. Certains avaient à peine le temps de clignoter, puis disparaissaient. L’un n’apparaissait que dans tel climat, dans tel lieu, jamais dans un autre, dans telle position. Leur grand nombre, leur lutte, leur vitesse d’apparition – autre gêne – et je ne savais sur qui m’appuyer.

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On est né de trop de Mères. – (Ancêtres : simples chromosomes porteurs de tendances morales, qu’importe ?). Et puis les idées des autres, des contemporains, partout téléphonées dans l’espace, et les amis, les tentatives à imiter ou à « être contre ».

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J’aurais pourtant voulu être un bon chef de laboratoire, et passer pour avoir bien géré mon « moi ». En lambeaux, dispersé, je me défendais et toujours il n’y avait pas de chef de tendances ou je le destituais aussitôt. Il m’agace tout de suite. Était-ce lui qui m’abandonnait ? Était-ce moi qui le laissais ? Était-ce moi qui me retenais ?

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Le jeune puma naît tacheté. Ensuite, il surmonte les tachetures. C’est la force du puma contre l’ancêtre, mais il ne surmonte pas son goût de carnivore, son plaisir à jouer, sa cruauté. Depuis trop de milliers d’années, il est occupé par les vainqueurs.

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MOI se fait de tout. Une flexion dans une phrase, est-ce un autre moi qui tente d’apparaître ? Si le OUI est mien, le NON est-il un deuxième moi ?

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Moi n’est jamais que provisoire (changeant face à un tel, moi ad hominem changeant dans une autre langue, un autre art) et gros d’un nouveau personnage, qu’un accident, une émotion, un coup sur le crâne libérera à l’exclusion du précédent et, à l’étonnement général, souvent instantanément formé. Il était donc déjà tout constitué.

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On n’est peut-être pas fait pour un seul moi. On a tort de s’y tenir. Préjugé de l’unité. (Là comme ailleurs la volonté, appauvrissante et sacrificatrice).

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Dans une double, triple, quintuple vie, on serait plus à l’aise, moins rongé et paralysé de subconscient hostile au conscient (hostilité des autres « moi » spoliés).

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La plus grande fatigue de la journée et d’une vie serait due à l’effort, à la tension nécessaire pour garder un même moi à travers les tentations continuelles de le changer.

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On veut trop être quelqu’un.

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Il n’est pas un moi. Il n’est pas dix moi. Il n’est pas de moi. MOI n’est qu’une position d’équilibre. (Une entre mille autres continuellement possibles et toujours prêtes.) Une moyenne de « moi », un mouvement de foule. Au nom de beaucoup je signe ce livre.

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Mais l’ai-je voulu ? Le voulions nous ?

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Il y avait de la pression (vis à tergo).

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Et puis ? J’en fis le placement. J’en fus assez embarrassé.

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Chaque tendance en moi avait sa volonté, comme chaque pensée dès qu’elle se présente et s’organise à sa volonté. Était-ce la mienne ? Un tel a en moi sa volonté, tel autre, un ami, un grand homme du passé, le Gautama Bouddha, bien d’autres, de moindres, Pascal, Hello ? Qui sait ? Volonté du plus grand nombre ? Volonté du groupe le plus cohérent ?

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Je ne voulais pas vouloir. Je voulais, il me semble, contre moi, puisque je ne tenais pas à vouloir et que néanmoins je voulais.

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… Foule, je me débrouillais dans ma foule en mouvement. Comme toute chose est foule, toute pensée, tout instant. Tout passé, tout ininterrompu, tout transformé, toute chose est autre chose. Rien jamais définitivement circonscrit, ni susceptible de l’être, tout : rapport, mathématiques, symboles ou musique. Rien de fixe. Rien qui soit propriété.

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Mes images ? Des rapports.

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Mes pensées ? Mais les pensées ne sont justement peut être que contrariétés du « moi », perte d’équilibre (phase 2), ou recouvrements d’équilibre (phase 3) du mouvement du « pensant ». Mais la phase 1 (l’équilibre) reste inconnue, inconsciente.

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Le véritable et profond flux pensant se fait sans doute sans pensée consciente, comme sans image. L’équilibre aperçu (phase 3) est le plus mauvais, celui qui après quelque temps paraît détestable à tout le monde. L’histoire de la Philosophie est l’histoire des fausses positions d’équilibre conscient adoptées successivement. Et puis…est-ce par le bout « flammes » qu’il faut comprendre le feu ? Gardons nous de suivre la pensée d’un auteur¹ (fût-il du type Aristote), regardons plutôt ce qu’il a derrière la tête, où il veut en venir, l’empreinte que son désir de domination et d’influence, quoique bien caché, essaie de nous imposer.

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D’ailleurs, QU’EN SAIT-IL DE SA PENSÉE ? Il en est bien mal informé. (Comme l’œil ne sait pas de quoi est composé le vert d’une feuille qu’il voit pourtant admirablement.)

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Les composantes de sa pensée, il ne les connaît pas; à peine parfois les premières; mais les deuxièmes ? Les troisièmes ? Les dixièmes ? Non, ni les lointaines, ni ce qui l’entoure, ni les déterminants, ni les « Ah ! » de son époque (que le plus misérable pion de collège dans trois cents ans apercevra).

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Ses intentions, ses passions, sa libido dominandi, sa mythomanie, sa nervosité, son désir d’avoir raison, de triompher, de séduire, d’étonner, de croire et de faire croire à ce qui lui plait, de tromper, de se cacher, ses appétits et ses dégoûts, ses complexes, et toute sa vie harmonisée sans qu’il le sache, aux organes, aux glandes, à la vie cachée de son corps, à ses déficiences physiques, tout lui est inconnu.

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Sa pensée « logique » ? Mais elle circule dans un manchon d’idées paralogiques et analogiques, sentier avançant droit en coupant des chemins circulaires, saisissant (on ne saisit qu’en coupant) des tronçons saignants de ce monde si richement vascularisé. (Tout jardin est dur pour les arbres.) Fausse simplicité des vérités premières (en métaphysique) qu’une extrême multiplicité suit, qu’il s’agissait de faire passer.

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En un point aussi, volonté et pensée confluent, inséparables, et se faussent. Pensée-volonté. En un point aussi, l’examen de la pensée fausse la pensée comme, en microphysique, l’observation de la lumière (du trajet du photon) la fausse.

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Tout progrès, toute nouvelle observation, toute pensée, toute création, semble créer (avec une lumière) une zone d’ombre.

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Toute science crée une nouvelle ignorance.

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Tout conscient, un nouvel inconscient.

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Tout apport crée un nouveau néant.

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Lecteur, tu tiens donc ici, comme il arrive souvent, un livre que n’a pas fait l’auteur, quoiqu’un monde y ait participé. Et qu’importe ?

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Signes, symboles, élans, chutes, départs, rapports, discordances, tout y est pour rebondir, pour chercher, pour plus loin, pour autre chose.

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Entre eux, sans s’y fixer, l’auteur poussa sa vie.

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Tu pourrais essayer, peut être, toi aussi ?

 

Henri Michaux« Postface » in Plume suivi de Lointain intérieur, Gallimard Poésie, 1963, p. 215-220

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C’est peut-être ça que je sens

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C’est peut-être ça que je sens, qu’il y a un dehors et un dedans et moi au milieu, c’est peut-être ça que je suis, la chose qui divise le monde en deux, d’une part le dehors, de l’autre le dedans, ça peut être mince comme une lame, je ne suis ni d’un côté ni de l’autre, je suis au milieu, je suis la cloison, j’ai deux faces et pas d’épaisseur, c’est peut-être ça que je sens, je me sens qui vibre, je suis le tympan, d’un côté c’est le crâne, de l’autre le monde, je ne suis ni de l’un ni de l’autre.
Samuel Beckett, l’Innommable

D’un train, l’Autre

Le parler libérateur et thérapeutique pendant un voyage en train.

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D’UN TRAIN L’AUTRE, VOYAGE AVEC « MON MOI ».
FRANCE CULTURE – Dimanche 12 Novembre 2017 – 13:30
Un documentaire de Dominique Prusak, réalisé par Laurent Paulré. Prises de son : Laurent Lucas, Jean-Ghislain Maige, Mixage : Adrien Roch et Elise Leu, Archives INA : Annelore Veil

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Pascal Descaux-Desmoulains, Psychanalyste d’inspiration Schizo-analytique Crédits : Laurent Paulré – Radio France

Le psychanalyste Pascal Decaux-Desmoulains pratique in situ, sur la ligne D du RER Transilien, une clinique de psychanalyse d’inspiration schizo-analytique ouverte aux hommes et femmes de toutes origines.

Mais le voyage généralement programmé entre Châtelet-les Halles et Brunoy peut également se pratiquer sur une grande ligne nationale, ou s’improviser sur un quai de gare voire un buffet.

La « métaphore ferroviaire » chère à Freud et qui articule temps, espace et mémoire (la matérialisation du voyage et le train lui-même constituant, l’un comme l’autre, le véhicule vers l’inconscient), se prête à tous les lieux du transport… voire du transfert psychanalytique. L’important est d’atténuer la souffrance intérieure de l’analysant par la puissance d’évocation des paysages et des déplacements qui deviennent une véritable matière thérapeutique.

Pour le psychanalyste Pascal Decaux-Desmoulains, auteur avec le philosophe et sociologue Edgar Morin de « la Métamorphose du monde », il faut utiliser l’environnement entier pour « remettre en voix – et sur une bonne voie – » le patient demandeur de guérison.


https://www.franceculture.fr/emissions/une-histoire-particuliere-un-recit-documentaire-en-deux-parties/dun-train-lautre-voyage-avec-mon-moi

Au point immobile du monde en rotation

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« Au point immobile du monde en rotation
Ni chair, ni absence de chair
Ni venant de, ni allant vers
Au point immobile, là est la danse
Mais ni arrêt, ni mouvement
Et ne l’appelez pas fixité
Passé et futur s’y marient
Non pas mouvement de ou vers
Non pas ascension ni déclin
N’était le point, le point immobile
Là où il n’y aurait nulle danse
Là où il n’y aurait que danse. »

T S Eliot

Sous la peau des ténèbres

Jules Supervielle

Sous la peau des ténèbres,
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.

Me voici tout entier,
je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Épargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

Jules Supervielle – La fable du monde (extrait)

Vacuoles de solitude et de silence

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« La bêtise n’est jamais muette, ni aveugle. Si bien que le problème n’est plus de faire que les gens s’expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire. Les forces de répression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. Douceur de n’avoir rien à dire, droit de n’avoir rien à dire, puisque c’est la condition pour que se forme quelque chose de rare ou de raréfié qui mériterait un peu d’être dit. »
Gilles Deleuze –  « Les intercesseurs », Pourparlers, Paris, Minuit, 1990, p. 176-177.

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