Silence(s)

En amont du festival « Silence(s) » initié par le Théâtre de Chaillot au Collège international de philosophie du 28 janvier 2017, Anne Dufourmantellephilosophe et psychanalyste, explorait les vertus et les dangers du silence en psychanalyse.

Article publié le 12 nov. 2016 par Cédric Enjalbert sur le site de Philosophie Magazine. Lien vers l’article original : ici

  • La psychanalyse est fondée sur un double silence : le silence pesant du patient et le silence thérapeutique de l’analyste. Comment s’articulent ces deux formes de silence ?

Anne Dufourmantelle : Le plus souvent, des patients viennent en souffrance d’une parole empêchéeimpossible, qui n’a jamais été dite ou reconnue. Ils se trouvent dans un silence subi, un silence qui n’est pas heureux. Leur silence est assigné. Quand Freud a commencé la cure par la parole avec les hystériques, il n’avait pas encore opté pour l’option de silence, développée ensuite avec les lacaniens, mais son angle était le même, à savoir : comment faire pour qu’un entretien, une demande d’aide, ne tourne pas à la discussion, à l’entraide, à un exercice de soutien du moi, aujourd’hui très en vogue. La psychanalyse n’a pas a priori pour but d’aider à positiver, à faire le bilan. Son objectif est plutôt de révéler les loyautésdont vous n’avez pas idée : là où vous vous croyez libre, vous êtes assujettisEn revanche, il existe en vous une liberté dont vous ne savez rien, qui est refoulée. L’ambition du psychanalyste est de faire émerger cette autre parole par le silence, qui est bien souvent la seule possibilité de décaler la grande demande d’aide et de réponse, de fléchage, de conseil du patient. Ce dernier va d’abord se heurter à du silence. L’analyste n’a pas la réponse. Mais son silence est habité de rêveries, d’associations d’idée, de sensations, de perceptions, qu’il peut partager ou non avec le patient. S’il intervient trop, ce qui est donné entre en résistance avec l’élaboration de la propre parole du patient. J’ai été formée par des lacaniens et des winnicottiens. Je ne fais pas partie des analystes qui restent en silence toute une séance, ou très rarement. Mais le silence est bien le terreau ou l’humus dans le jardin de l’analyse.

  • Si le silence évoque plus spontanément une donnée temporelle – comme le silence en musique – vous montrez, en parlant de jardin, de terreau, de chemin, qu’il a aussi unedimension spatiale.

OuiPour Winnicott, l’inconscient du patient et de l’analyste ne sont pas deux espaces juxtaposés côte à côte, ils créent ensemble un troisième espace communoù prennent place des rêveries, des images, des sensations qui n’appartiennent qu’à cette interaction. Le psychanalyste doit ainsi avoir le courage d’être en rapport avec son propre inconscient, avec sa propre enfance. C’est son vivier. L’enjeu est d’être à la fois singulier et subjectif dans la relation avec le patient, sans pour autant se raconterIl n’est pas question de parler de soi, mais de dire « à partir de soi ». Dans cet espace inconscient commun s’assemblent aussi bien des éléments du conscient de chacun, les paroles échangées, que de l’inconscient. Et c’est pourquoi quand on change d’analyste, on change aussi d’inconscient. Le silence pourrait désigner tout cet espace d’inspiration, inexploré, qui demeure un work in progress, qui ne cesse de se faire et se défaire.

Il est difficile de parler du temps de la psychanalyse sans parler de l’époque, prise dans un processus de transformation rapide. Dans ce contexte, le temps devient une denrée rare hyperinvestie. La séance de psychanalyse symbolise plus que jamais un espace-temps suspendu. Rien que parvenir à ménager cet arrêt dans le flot ininterrompu qui nous emporte serait déjà thérapeutique. Une, deux, trois fois par semaine le patient se rend dans un espace-temps qui met en suspens le temps horizontal de nos vies pour accéder à un temps que l’on voudrait vertical, sinon spirituel, de descente en soi-même. Pour le dire autrement, le silence dans notre société est transgressifLa psychologisation des analyses en est un symptôme : il existe une telle détresse sociale aujourd’hui, que les patients préfèrent les réponses, le soutien, l’aide du coach au silence de l’analyste.

  • Comment transformer le silence anxieux en silence acceptable ?

Dans cet espace-temps, il faut respecter la récurrence des séances, leur temporalité et accepter qu’il y ait d’abord un certain désarroi dans le silence. Ensuite, il faut montrer qu’il ne s’agit pas d’un silence abandonnant mais d’un silence soutenant. Cependant, les vraies demandes d’analyse, au sens d’un trajet existentiel, d’une exploration du silence des « espaces infinis », sont beaucoup moins courantes. D’une certaine façon, les patients, de plus en plus contrariés par les impératifs d’une époque dans laquelle la pression sociale est énorme, ont tendance à privilégier la rapidité et une forme de pragmatisme. Aujourd’hui, avoir le luxe de se pencher profondément sur soi devient rare. La fin des derniers feux glorieux et insouciants de la société de consommation, après les années 1990, a laissé place à une angoisse. Pour caricaturer, en 1970 un étudiant faisait une psychanalyse par passion de comprendre, par curiosité intellectuelle. Aujourd’hui, il cherche d’abord à se loger.

  • Vous avez signé une « défense du secret ». Le secret et le silence ont-ils partie liée ?

Le secret est intimement lié au silence, d’abord par la loi absolue à laquelle est tenu le psychanalyste comme médecin de protéger toute parole qui surgit dans son cabinet, y compris la plus choquante et la plus transgressive. Car une règle freudienne est passée à l’épreuve du temps, géniale et toujours aussi transgressive, bien que difficile : dites tout ce qui vous passe par la tête, sans censureUne fois cette règle posée, qui est la seule sur un divan, ce qui saute aux yeux, c’est combien elle est difficile à appliquer : même si on a la liberté de tout dire, on n’y parvient pas. Ce constat d’impossibilité « travaille ». Il fait ressortir la censure dans laquelle nous sommes tous pris. L’analyste s’astreint à une règle tacite inverse : ne pas parler de soi pour permettre au patient un maximum de projection sur l’analyste, qui va successivement devenir le père, la mère, le frère, le patron, la petite sœur, l’amoureux… Et pourtant, dès que vous entrez dans un cabinet d’analyste, vous en savez déjà beaucoup sur lui car tout parle. Tout parle en nous.

  • Peut-on dire, globalement, que la « psychologisation » donne des réponses là où la psychanalyse travaille plutôt sur le silence ?

D’abord, j’insiste : dans un monde aussi violent, soutenir le moi est nécessaire. Ensuite, il est vrai que la société de consommation incite à consommer tout et partout. Donc on consomme aussi du moi, du mieux-être. Tout un marché du moi s’est établi sur les décombres d’une certaine vision judéo-chrétienne valorisant la souffrance. Ce type de coaching peut aider ponctuellement mais il n’atteint pas les mouvements profonds qui ont créé le problème, qui risque donc de se déplacer. Dans le même temps, les psychanalystes se sont enfermés dans des chapelles et dans des modes, dans des langages abscons, dans des cryptes qui en ont éloigné beaucoup de cette formidable aventure psychique et intellectuelle. Enfin, la facilité pousse les analystes à faire des formations au plus vite, en un ou deux ans, alors qu’une véritable analyse dure sept, huit, dix ans, comme un grand amour. Elle fait traverser des phases d’espoir et d‘exaltation, au contact des textes, de la pensée, de la philosophie, de la littérature.

En analyse, on a affaire à des anxiétés, qu’on peut traiter, et à de l’angoisse existentielle, qui ne s’efface pas. Avec cette dernière, on apprend à vivre autrement, à la soutenir sans y être englouti. Je fais partie de ceux qui pensent que la névrose et la psychose ne sont pas deux domaines « ou bien ou bien », mais qu’il existe du psychotique dans le plus archaïque de nous-même et que l’on s’achemine vers des négociations névrotiques avec la réalité. Dans ces négociations plus ou moins ratées, l’enjeu est de réaménager des aires de libertébien que des « plongées » ou des rappels de nos lignes de faille psychotiques, qui touchent notre premier rapport au monde et notre impossibilité d’être avec l’autre ou le réel, demeurent. Il s’agit de composer avec. Un analyste anglais disait : on change de scénario, on raconte une autre histoire avec les mêmes personnages, on se choisit une histoire plus vivable, plus heureuse. Pour Freud, l’aboutissement d’une psychanalyse était de pouvoir aimer et travailler, travailler au sens de créer et d’inventer. Je dirais un peu différemment que la névrose a horreur de l’inédit. Son idée est de préempter le futur au regard du passé. Dès lors, l’aboutissement d’une analyse serait de pouvoir supporter de l’inédit, de l’amour ou un succès inespérés.

  • Le silence présente-t-il des risques ?

L’empreinte lacanienne a mis des générations de psychanalystes à la diète du silence. Parfois, cette méthode a donné des résultats remarquables ; parfois, le silence est devenu un instrument de pouvoir terrible. Dès lors que vous commencez à ne pas répondre à la demande de l’autre et qu’il s’affole, vous avez une prise sur lui. S’établir dans ce rapport peut aboutir à des analyses dramatiques, dans lesquelles le patient reste bloqué avec cette demande non satisfaite qui le ramenait à une détresse infantile. Car le silence renvoie aussi à l’interrogatoire, à ce qui n’est pas donné, à la carence infantile de l’enfant face à la non-réponse du parent. Il existe des silences meurtriers, parce que certains mots n’ont pas été prononcés.

  • Depuis quand les psychanalystes sont-ils aussi silencieux ?

Le silence du psychanalyste est indissociable de la trouvaille de Lacan des séances ultra-courtes. Lacan a été un grand clinicien. Selon lui, en une heure une fois par semaine, tout se diluait dans un grand racontage. Il faisait revenir l’analysant cinq à quinze minutes tous les jours en l’empêchant constamment de se raconter. Il arrêtait la séance en parlant. Cette césure au bout d’un moment provoquait un mini-tremblement de terre chaque fois. Ajoutés à ces séances ultra-courtes, plus les deux heures à patienter dans la salle d’attente, où tout le monde se parlait, échangeait, érotisait, racontait les séances, vous finissiez par avoir une analyse qui prenait les trois quarts de votre journée et de votre vie ! Freud lui-même ne prenait que quatre patients par six mois, auquel il consacrait la moitié d’un après-midi tous les jours sauf le dimanche. Et ses patients devaient prendre un hôtel pour être près du cabinet, s’endetter, ne pas voir leur famille, suspendre toutes leurs décisions. Bref, ils prenaient la mesure de leur ambition : changer leur vie, et ils se donnaient l’espace-temps de cette révolution. Aujourd’hui, le patient loge un rendez-vous comme chez le dentiste, entre le coiffeur et une heure de cours. On fait avec.

Propos recueillis par Cédric Enjalbert.

  • A propos de l’auteur :

Philosophe et psychanalysteAnne Dufourmantelle a enseigné l’esthétique à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris et mené des séminaires à l’ENSAuteur de l’Intelligence du rêve (Payot, 2012), elle a aussi signé Puissance de la douceur (Payot, 2013) et Défense du secret (Payot, 2015). Elle collaborait depuis 2007 avec le quotidien Libération et avait manifesté à plusieurs reprises son soutien à l’action de STOP DSM. Elle est décédée le 21 juillet 2017 en tentant de sauver l’enfant d’une amie de la noyade.

D’un train, l’Autre

Le parler libérateur et thérapeutique pendant un voyage en train.

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D’UN TRAIN L’AUTRE, VOYAGE AVEC « MON MOI ».
FRANCE CULTURE – Dimanche 12 Novembre 2017 – 13:30
Un documentaire de Dominique Prusak, réalisé par Laurent Paulré. Prises de son : Laurent Lucas, Jean-Ghislain Maige, Mixage : Adrien Roch et Elise Leu, Archives INA : Annelore Veil

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Pascal Descaux-Desmoulains, Psychanalyste d’inspiration Schizo-analytique Crédits : Laurent Paulré – Radio France

Le psychanalyste Pascal Decaux-Desmoulains pratique in situ, sur la ligne D du RER Transilien, une clinique de psychanalyse d’inspiration schizo-analytique ouverte aux hommes et femmes de toutes origines.

Mais le voyage généralement programmé entre Châtelet-les Halles et Brunoy peut également se pratiquer sur une grande ligne nationale, ou s’improviser sur un quai de gare voire un buffet.

La « métaphore ferroviaire » chère à Freud et qui articule temps, espace et mémoire (la matérialisation du voyage et le train lui-même constituant, l’un comme l’autre, le véhicule vers l’inconscient), se prête à tous les lieux du transport… voire du transfert psychanalytique. L’important est d’atténuer la souffrance intérieure de l’analysant par la puissance d’évocation des paysages et des déplacements qui deviennent une véritable matière thérapeutique.

Pour le psychanalyste Pascal Decaux-Desmoulains, auteur avec le philosophe et sociologue Edgar Morin de « la Métamorphose du monde », il faut utiliser l’environnement entier pour « remettre en voix – et sur une bonne voie – » le patient demandeur de guérison.


https://www.franceculture.fr/emissions/une-histoire-particuliere-un-recit-documentaire-en-deux-parties/dun-train-lautre-voyage-avec-mon-moi

Au point immobile du monde en rotation

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« Au point immobile du monde en rotation
Ni chair, ni absence de chair
Ni venant de, ni allant vers
Au point immobile, là est la danse
Mais ni arrêt, ni mouvement
Et ne l’appelez pas fixité
Passé et futur s’y marient
Non pas mouvement de ou vers
Non pas ascension ni déclin
N’était le point, le point immobile
Là où il n’y aurait nulle danse
Là où il n’y aurait que danse. »

T S Eliot

Sous la peau des ténèbres

Jules Supervielle

Sous la peau des ténèbres,
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.

Me voici tout entier,
je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Épargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

Jules Supervielle – La fable du monde (extrait)

Vacuoles de solitude et de silence

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« La bêtise n’est jamais muette, ni aveugle. Si bien que le problème n’est plus de faire que les gens s’expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire. Les forces de répression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. Douceur de n’avoir rien à dire, droit de n’avoir rien à dire, puisque c’est la condition pour que se forme quelque chose de rare ou de raréfié qui mériterait un peu d’être dit. »
Gilles Deleuze –  « Les intercesseurs », Pourparlers, Paris, Minuit, 1990, p. 176-177.

Fight-Club ou la dimension politique de la psychanalyse

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La construction contemporaine du bonheur repose essentiellement sur l’incapacité pour le sujet à se confronter aux conséquences de son désir, le prix pour ce « bonheur » est que le sujet reste prisonnier de l’inconsistance de (ce qu’il croit être) ses désirs: dans nos vies quotidiennes, nous prétendons désirer des choses que nous ne désirons pas, et donc si ce que nous désirons « officiellement » nous arrive, nous réalisons alors que le bonheur est foncièrement hypocrite, qu’il consiste effectivement à rêver de choses que nous ne voulons pas réellement.

Un bonheur durable n’est accessible que dans une vie vouée au combat, ce qui implique un combat sans merci avec soi-même, contre ses tendances ou inclinations prétendument « naturelles »…

Pour le parlêtre, le « naturel » ne va pas de soi, puisque la nature elle-même est toujours déjà médiée a priori par le langage qui la présente comme nature.

Chaque notion est nécessairement colorée par le discours dominant dans lequel elle est prise, par exemple la notion de « liberté », dans le discours contemporain, peut être ramenée au « libre » choix suivant:

• soit tu acceptes ce qui t’est présenté comme la « réalité », à savoir les règles du jeu capitaliste, et tu choisis un « bord » souscrivant de facto aux fausses oppositions (les « abstractions réelles » de Marx) du discours ambiant: axe du Bien vs comportements archaïques, tolérance vs fondamentalisme, gauche vs droite, nature vs culture, etc.

• soit tu as choisi la violence, ce violent effort d’arrachement qui t’arrache au discours dominant en t’ouvrant la possibilité de nommer de façon plus juste le monde qui t’entoure – sans oublier de t’inclure toi-même dans cette description du monde! – et donc ta violence s’exerce toujours forcément, en premier lieu, contre toi-même.

Voilà le prix de la véritable subversion psychanalytique, et c’est aussi la leçon du film Fight-Club de David Fincher.

Christion Dubuis Santini

 

L’univers mental

Temps du Rêve - Univers mental
Le Temps du Rêve

« Une conclusion fondamentale de la nouvelle physique reconnaît également que l’observateur crée la réalité. En tant qu’observateurs, nous sommes personnellement impliqués dans la création de notre propre réalité. Les physiciens sont obligés d’admettre que l’univers est une construction « mentale ». Le physicien pionnier Sir James Jeans a écrit : « Le courant des connaissances se dirige vers une réalité non mécanique ; l’univers commence à ressembler davantage à une grande pensée qu’à une grande machine. L’esprit ne semble plus être un intrus accidentel dans le domaine de la matière, nous devons plutôt le saluer comme le créateur et gouverneur du royaume de la matière. »

(R.C. Henry, « The Mental Universe » ; Nature 436.29, 2005) (L’Univers Mental)

Comme une joie

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« La solution du problème que tu vois dans la vie, c’est une manière de vivre qui fasse disparaître le problème. Que la vie soit problématique, cela veut dire que ta vie ne s’accorde pas à la forme du vivre. Il faut alors que tu changes ta vie, et si elle s’accorde à une telle forme, ce qui fait problème disparaîtra. Mais n’avons-nous pas le sentiment que celui qui ne voit pas là le problème est aveugle à quelque chose d’important ? Voire à ce qu’il y a de plus important ? […] Ou ne dois-je pas dire que celui qui vit bien ne ressent pas le problème comme quelque chose d’affligeant, et donc non plus comme problématique, mais plutôt comme une joie – quelque chose de semblable à un éther lumineux autour de sa vie, et non à un arrière-plan douteux ? »

Ludwig Wittgenstein – Remarques Mêlées

Rien que des sillages sur la mer

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« Tout passe
et tout demeure
Mais notre affaire est de passer
De passer en traçant
Des chemins
Des chemins sur la mer
Voyageur, le chemin
C’est les traces
de tes pas
C’est tout ; voyageur,
il n’y a pas de chemin,
Le chemin se fait en marchant
Le chemin se fait en marchant
Et quand tu regardes en arrière
Tu vois le sentier
Que jamais
Tu ne dois à nouveau fouler
Voyageur! Il n’y a pas de chemins
Rien que des sillages sur la mer »

Antonio Machado

Nouvelles révélations de l’être

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Je dis ce que j’ai vu et ce que je crois ; et qui dira que je n’ai
pas vu ce que j’ai vu, je lui déchire maintenant la tête.
Car je suis une irrémissible Brute, et il en sera ainsi jusqu’à
ce que le Temps ne soit plus le Temps.
Ni le Ciel ni l’Enfer, s’ils existent, ne peuvent rien contre cette
brutalité qu’ils m’ont imposée, peut-être pour que je les
serve… Qui sait ?
En tout cas, pour m’en déchirer.

Ce qui est, je le vois avec certitude. Ce qui n’est pas, je le
ferai, si je le dois.

Voilà longtemps que j’ai senti le Vide, mais que j’ai refusé
de me jeter dans le Vide.
J’ai été lâche comme tout ce que je vois.
Quand j’ai cru que je refusais ce monde, je sais maintenant
que je refusais le Vide.
Car je sais que ce monde n’est pas et je sais comment il
n’est pas.
Ce dont j’ai souffert jusqu’ici, c’est d’avoir refusé le Vide.
Le Vide qui était déjà en moi.

Je sais qu’on a voulu m’éclairer par le Vide et que j’ai refusé
de me laisser éclairer. Si l’on a fait de moi un bûcher,
c’était pour me guérir d’être au monde.
Et le monde m’a tout enlevé.
J’ai lutté pour essayer d’exister, pour essayer de consentir
aux formes (à toutes les formes) dont la délirante illusion
d’être au monde a revêtu la réalité.

Je ne veux plus être un Illusionné.
Mort au monde ; à ce qui fait pour tous les autres le monde,
tombé enfin, tombé, monté dans ce vide que je refusais,
j’ai un corps qui subit le monde, et dégorge la réalité.
J’ai assez de ce mouvement de lune qui me fait appeler ce
que je refuse et refuser ce que j’ai appelé.
Il faut finir. Il faut enfin trancher avec ce monde qu’un Être en
moi, cet Être que je ne peux plus appeler, puisque s’il vient
je tombe dans le Vide, cet Être a toujours refusé.
C’est fait. Je suis vraiment tombé dans le Vide depuis que
tout, – de ce qui fait ce monde, – vient d’achever de me
désespérer.
Car on ne sait que l’on n’est plus au monde que quand on
voit qu’il vous a bien quitté.
Morts, les autres ne sont pas séparés : ils tournent encore
autour de leurs cadavres.
Et je sais comment les morts tournent autour de leurs
cadavres depuis exactement trente-trois Siècles que mon
Double n’a cessé de tourner.
Or, n’étant plus je vois ce qui est.
Je me suis vraiment identifié avec cet Être, cet Être qui a
cessé d’exister.
Et cet Être m’a tout révélé.
Je le savais, mais je ne pouvais pas le dire, et si je peux
commencer à le dire, c’est que j’ai quitté la réalité.

C’est un vrai Désespéré qui vous parle et qui ne connaît le
bonheur d’être au monde que maintenant qu’il a quitté ce
monde, et qu’il en est absolument séparé.
Morts, les autres ne sont pas séparés. Ils tournent encore
autour de leurs cadavres.
Je ne suis pas mort, mais je suis séparé.

Antonin Artaud – Les Nouvelles Révélations de l ’Etre