Agir, je viens

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Paskya – Résines & Pigments sur carton Sennelier D340

Poussant la porte en toi, je suis entré
Agir, je viens
Je suis là
Je te soutiens
Tu n’es plus à l’abandon
Tu n’es plus en difficulté
Ficelles déliées, tes difficultés tombent
Le cauchemar d’où tu revins hagarde n’est plus
Je t’épaule
Tu poses avec moi
Le pied sur le premier degré de l’escalier sans fin
Qui te porte
Qui te monte
Qui t’accomplit

Je t’apaise
Je fais des nappes de paix en toi
Je fais du bien à l’enfant de ton rêve
Afflux
Afflux en palmes sur le cercle des images de l’apeurée
Afflux sur les neiges de sa pâleur
Afflux sur son âtre…. et le feu s’y ranime

AGIR, JE VIENS
Tes pensées d’élan sont soutenues
Tes pensées d’échec sont affaiblies
J’ai ma force dans ton corps, insinuée
…et ton visage, perdant ses rides, est rafraîchi
La maladie ne trouve plus son trajet en toi
La fièvre t’abandonne

La paix des voûtes
La paix des prairies refleurissantes
La paix rentre en toi

Au nom du nombre le plus élevé, je t’aide
Comme une fumerolle
S’envole tout le pesant de dessus tes épaules accablées
Les têtes méchantes d’autour de toi
Observatrices vipérines des misères des faibles
Ne te voient plus
Ne sont plus

Equipage de renfort
En mystère et en ligne profonde
Comme un sillage sous-marin
Comme un chant grave
Je viens
Ce chant te prend
Ce chant te soulève
Ce chant est animé de beaucoup de ruisseaux
Ce chant est nourri par un Niagara calmé
Ce chant est tout entier pour toi

Plus de tenailles
Plus d’ombres noires
Plus de craintes
Il n’y en a plus trace
Il n’y a plus à en avoir
Où était peine, est ouate
Où était éparpillement, est soudure
Où était infection, est sang nouveau
Où étaient les verrous est l’océan ouvert
L’océan porteur et la plénitude de toi
Intacte, comme un œuf d’ivoire.

J’ai lavé le visage de ton avenir

Henri Michaux « Face aux verrous »

Là où nous habitons

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Une certaine mystique chrétienne veut que la pensée commence lorsque le sujet tourne ses regards au plus profond de lui-même pour saisir une réalité plus intime à soi que soi-même.
« intimus intimo meo », disait Saint-Augustin (cette réalité étant Dieu bien entendu).
Renversons la proposition : on commence à penser quand on sort de soi et qu’on arrive à parvenir aux frontières de son monde pour trouver le monde : il s’agit au contraire d’aller au bord, aux frontières de soi-même…

Là où nous habitons, c’est toujours derrière l’horizon.

 

La Bohême est au bord de la mer

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La Bohême est au bord de la mer

Si les maisons par ici sont vertes, je peux encore entrer dans une maison.

Si les ponts sont intacts, je marche sur un bon fond.
Si peine d’amour est à jamais perdue, je la perds ici de bon gré.

Si ce n’est pas moi, c’est quelqu’un qui vaut autant que moi.

Si un mot touche à mes frontières, je le laisse y toucher.
Si la Bohême est encore au bord de la mer, de nouveau je crois aux mers.
Et si je crois à la mer, alors j’ai espoir en la terre.

Si c’est moi, c’est tout un chacun qui est autant que moi.
Je ne veux plus rien pour moi. Je veux toucher le fond.

Au fond, c’est-à-dire en la mer, je retrouverai la Bohême.
Ayant touché le fond, je m’éveille paisiblement.
Ressurgissant du fond je sais maintenant et plus rien ne me perd.

Venez à moi, vous tous Bohémiens, navigateurs, filles des ports et navires
Jamais ancrés. Ne voulez-vous pas être Bohémiens, vous tous, Illyriens, Véronais
Et Vénitiens ? Jouez ces comédies qui font rire

Et qui sont à pleurer. Et trompez-vous cent fois, comme je me trompais et ne surmontais jamais les épreuves,
et pourtant les ai surmontées, chaque fois de nouveau.

Comme les surmonta la Bohême et un beau jour
reçu la grâce d’aller à la mer et maintenant se trouve au bord.

Ma frontière touche encore aux frontières d’un mot et d’un autre pays,
Ma frontière touche, fût-ce si peu, toujours plus aux autres frontières,

Un Bohémien, un nomade, qui n’a rien, que rien ne retient,
n’ayant pour seul don, depuis la mer, la mer contestée, que de voir
pays de mon choix.

Ingeborg Bachmann
Toute personne qui tombe a des ailes

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Capitalisme et schizophrénie

Extraits audios d’après « délire et désir », France Culture.

Préface de Michel Foucault à la traduction américaine du livre de Gilles Deleuze et Felix Guattari,L’Anti-Oedipe : capitalisme et schizophrénie. http://1libertaire.free.fr/PrefaceFoucaultDeleuezGuattari.html

 » D’où les trois adversaires auxquels L’Anti-Œdipe se trouve confronté. Trois adversaires qui n’ont pas la même force, qui représentent des degrés divers de menace, et que ce livre combat par des moyens différents.

1) Les ascètes politiques, les militants moroses, les terroristes de la théorie, ceux qui voudraient préserver l’ordre pur de la politique et du discours politique. Les bureaucrates de la révolution et les fonctionnaires de la Vérité.

2) Les pitoyables techniciens du désir, les psychanalystes et les sémiologues qui enregistrent chaque signe et chaque symptôme, et qui voudraient réduire l’organisation multiple du désir à la loi binaire de la structure et du manque.

3) Enfin, l’ennemi majeur, l’adversaire stratégique (alors que l’opposition de L’Anti-Œdipe à ses autres ennemis constitue plutôt un engagement tactique): le fascisme. Et non seulement le fascisme historique de Hitler et de Mussolini qui a su si bien mobiliser et utiliser le désir des masses, mais aussi le fascisme qui est en nous tous, qui hante nos esprits et nos conduites quotidiennes, le fascisme qui nous fait aimer le pouvoir, désirer cette chose même qui nous domine et nous exploite. »

Je suis Poumiste

 

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L’apport politique de Jean Oury, Journée de l’élan retrouvé

Politiquement, Jean Oury se définissait comme POUMISTE, à la suite de son maitre et ami, François Tosquelles.

 

Le POUM et la Révolution espagnole

Etre poumiste, c’est rappeler que derrière le nom de guerre d’Espagne, c’est une vraie révolution qui s’est déroulée entre 1936 et 1938 dans les villes et les campagnes espagnoles. Et cette révolution a entrainé des millions de paysans et ouvriers anarchistes et poumistes qui ont transformé de fond en comble les relations de pouvoir et la production économique.

Etre poumiste, c’est affirmer que les hommes se transforment, se désaliènent, en révolutionnant le monde.

La contre révolution menée par le Parti Communiste Espagnol, stalinien, a commencé par réintroduire les grades dans l’armée, avec le vouvoiement obligatoire des plus gradés que soi, et l’interdiction faite aux femmes de continuer à porter des armes et à s’en servir. C’est aussi la destruction des collectivités agricoles durant l’été 1937 et la remise des terres et des usines aux propriétaires qui n’étaient pas passés du côté de Franco. Elle est allée ensuite jusqu’au massacre des anarchistes et des poumistes par le PCE et l’armée républicaine agissant main dans la main

 

Jean Oury disait ne pas être anarchiste ; il les trouvait trop naïfs, mais cela ne l’empêchait pas de leur tirer la révérence : la fonction Club n’est jamais mieux présentifiée que dans les expériences de collectivisations anarchistes pendant ces trois ans de liberté en Espagne. 
Jean n’était pas trotskiste, car non léniniste, mais comme lui, antistalinien de la première heure, et adepte de la Révolution permanente, dialectique de l’institutionnalisation permanente du Collectif, à laquelle on doit apporter la plus grande attention, sous peine de voir resurgir la gangrène des micro-nationalismes bureaucratiques les plus aliénants.

Jean Oury aimait rappeler que « Le POUM, c’est le comité hospitalier, et le Club thérapeutique, ce sont les expériences des collectivités agricoles ou urbaines pendant la Révolution espagnole ». Ces mêmes collectivités qui ont couvert le nord de l’Espagne dès la victoire électorale du Front Populaire, dépassant largement son programme et ont décuplé après le coup d’état de Franco.

On voit là toute l’importance des références à la Révolution espagnole au cœur de sa pratique à la clinique de La Borde et de sa théorisation d’une psychothérapie institutionnelle qui s’attache à instituer cette fonction Club, véritable poumons de la vie quotidienne de tous les lieux dits de soins ou pas.

 

Le travail comme essence de l’homme

Jean Oury nous renvoyait souvent au texte qu’un universitaire Danois, Niel Egebak, lui avait envoyé autour des années 2000, intitulé « le concept de travail en général chez Marx ».

Ce texte interroge le statut du travail dans ce qu’il nomme « l’économie générale », celle qui règle tous les rapports de travail dans la communauté humaine, même ceux qui ne sont pas objectivés dans la production marchande (ce qu’il appelle à la suite de George Bataille « l’économie restreinte »), et va le confronter à la genèse du de la conscience pour en conclure que le procès de travail est production de conscience.

Ce concept de travail est probablement un des apports fondamentaux que nous a transmis Jean Oury pour la pratique psychiatrique.

Pour Marx, le travail est l’essence de l’homme. C’est-à-dire que c’est par le travail que les hominidés, nos cousins les plus proches, se sont distingués du monde animal. Il y a Lucy, la première bipède, mais très vite ce sont les outils taillés par ces homo-archaïques, qui guident les paléontologues. Le plus connu est le biface dont le plus ancien remonte à 1,7 millions d’années.

La parole est même seconde dans la lignée des homos dont l’homo-sapiens que nous sommes est le dernier survivant.

Et François Tosquelles, dans son livre, Le travail en psychiatrie[1], nous livre une analyse similaire : « l’homme, en faisant les choses se fait lui-même ».

Il fait même plus, il crée un monde alors que l’animal n’a que deux alternatives : s’adapter ou disparaître. L’homme est sorti du monde animal par le travail qui s’organise immédiatement de façon collective. Et pour synchroniser toute cette entreprise de maitrise ou de possession de la nature, le langage était rendu nécessaire.

De ce fait, l’homo-sapiens est un animal doublement aliéné. Notre essence fait de nous des animaux aliénés par un travail socialisé et par le langage.  Mais nous souffrons tous d’une sur-aliénation sociale et psychopathologique. Et si l’on suit la naissance de l’aliénisme nous remarquons que ces aliénés que Pinel détachera sur les conseils de Pussin, le premier infirmier psychiatrique, et que Bleuler un siècle plus tard nommera schizophrènes, se singularisent depuis la Révolution industrielle, autant par leur incapacité à faire face aux cadences industrielles que par leur relation autistique au langage,  laquelle peut aller jusqu’à la jargonophasie que Kraepelin épingla comme démence précoce.

La grande différence entre Kraepelin et Bleuler, c’est que le premier n’imaginait pas une seconde qu’il puisse y avoir des effets de l’aliénation sociale sur l’évolution de ses déments précoces. Alors que le second, Bleuler, originaire du monde paysan de la région de Zurich, de tradition familiale révolutionnaire, première génération à pouvoir rentrer à l’université allemande de Zurich a choisi volontairement la psychiatrie pour qu’enfin un psychiatre de l’asile de Zurich, parle le même dialecte que la grande majorité des patients. Et il ouvrit les premières ergothérapies pour lutter contre la sédimentation asilaire, et nous livra une œuvre incontournable.

 

C’est pourquoi Jean Oury insistait sur le concept de pathoplastie : la clinique qui se présente à nous tous les jours, est le visage souvent terrible de cette intrication entre les troubles psychopathologiques et les effets plus ou moins ravageurs de l’aliénation sociale.

Toute la pratique de Jean Oury à la clinique de La Borde et toute son œuvre théorique est traversée de part en part par une critique radicale et permanente du travail aliéné, qui, dans notre société, est le travail salarié.

Car ce dernier n’a rien à voire avec la dialectique du désir ; il en est même à l’opposé.

Pour Jean Oury l’objet de notre travail est de soigner le désir de ceux qui sont payés  pour être là, préalable à toute possibilité de remettre en marche celui des patients, surtout les plus fragiles, les schizophrènes, sans quoi ces derniers errent dans un nulle part qui les fait disparaître du monde social.

Critique du travail aliéné

Qu’est donc le travail salarié ?

Paradoxe de l’histoire, l’essence du travail salarié, nécessitait de renverser le système des castes médiéval, où le paysan était attaché à la terre du seigneur.

Mais au nom de « Liberté, Egalité, Fraternité », c’est la liberté de circulation des marchandises, et des hommes quand il vient à en manquer dans les zones de production, qui est le moteur de cette nouvelle organisation sociale.

L’artisan est tout à son affaire lorsqu’il prépare ou répare un objet. Le paysan sait qu’il doit respecter les rythmes saisonniers s’il veut pouvoir nourrir ses proches une fois que le seigneur et  l’église se seront servis.

Alors que la vraie vie du salarié moderne commence en dehors des heures qu’il donne contre son salaire.
Et la  Liberté s’arrête à la porte des lieux de production.

En d’autres termes, quand le salarié signe son contrat de travail en homme libre, il s’engage par là-même à laisser dehors les deux autres devises de la république : Egalité et Fraternité, si tant est qu’elles existent au dehors. Le salarié s’engage à se soumettre totalement à la hiérarchie.

 

Jean Oury revenait régulièrement sur sa rencontre avec Damien Cru le pierreux, tailleur de Pierre. Il me semble qu’il tire de leur échange sa légendaire boite à outils. Car ce qui caractérise ce travail artisanal, c’est que chacun a dans sa boite des outils qu’il s’est personnalisé. Les pierreux ont de plus une expression qui a fait sa joie : louper. Un pierreux loupe son mur, le regarde de loin, fume une clope, l’étudie sous un autre angle et se met au travail quand il sent que ça y est. Ils habitent, en quelque sorte, le mur à tailler. Comment nos gestionnaires arpenteurs peuvent mesurer le temps qu’il faut pour louper un mur ? Dans leur cotation ubuesque des actes d’un poste de travail, il passent à côté de ce qui compte, le travail invisible[2]. « Comment coter un sourire ? »

Mais ce renversement du rapport qu’entretient le travailleur avec sa force de travail qu’il vend désormais et ceci pour la première fois dans l’histoire,  entraine un autre renversement tout aussi important, celui du rapport à l’objet de son travail.

Contre son salaire, le travailleur s’automutile de sa force de travail, qui lui devient, tout comme le produit du travail, totalement extérieure et même interchangeable, par la force de travail d’un autre salarié ou par une machine robotisée.

Et parallèlement, le fétichisme de la marchandise coupe définitivement tout lien entre le travailleur et ce qu’il produit. La loi du marché et sa main invisible, font tout pour cacher la valeur sociale de la marchandise : secret bancaire et secret commercial.

 

Et si l’on croit que travailler en psychiatrie nous protège de ce fétichisme de la marchandise, la réalité des lieux de soins le rappelle régulièrement à qui veut bien le voir. Uniformité d’un mobilier industriel, sans aucune trace d’un espace habité, aussi propre que vide de sens… Notre travail consiste pourtant à faire de nos lieux de soin des espaces habitables, ceci n‘étant aucunement prévu dans la logique managériale.

 

Mais qui va être en charge de faire fonctionner cet édifice ubuesque de salariés ? La hiérarchie, qui affectionne de transmettre ses ordres via des notes de service et sanctionne ses brebis galeuses dans celles de fin d’année !

Car le salariat s’accompagne d’une division du travail croissante à commencer par la division entre travail manuel et travail intellectuel.

 

La psychiatrie de secteur

Les trente glorieuses (qui ne furent ni trente, ni très glorieuses), commencèrent avec la reconstruction de notre continent. Un fort courant de psychiatres, d’infirmiers, de psychologues milita pour transformer les conditions de vie des malades mentaux ce qui a aboutit à la circulaire définissant la psychiatrie de secteur du 15 mars 1960.

On oublie trop souvent une autre circulaire, celle du 4 Février 1958, signée par Houphouët-Boigny (alors député apparenté PC), mais écrite par François Tosquelles, qui autorise la circulation de l’argent et la responsabilisation des malades mentaux dans le fonctionnement du secteur via une association 1901 — le club thérapeutique — qui passe contrat avec l’Etablissement grâce au Comité hospitalier. (Je vous ai déjà rappelé les propos de jean Oury sur ce sujet)

 

Le terme « Psychothérapie Institutionnelle » a été utilisée pour la première fois par Daumezon et Koechlin en 1952.  Mais historiquement, deux mouvements ou plutôt deux temps se sont réclamés de la psychothérapie institutionnelle.

Jusqu’en 1960, toutes les équipes cherchant à humaniser les asiles et les ouvrir sur la cité se retrouvaient dans des rencontres régulières autour de Henry Ey et Georges Daumezon.

Les CMEA s’engagèrent dans des stages de formation s’adressant aux gardiens devenus infirmiers psychiatriques. Mais en 57, voyant comment les infirmiers sortant des stages de formation qui se heurtaient douloureusement à l’immobilisme hiérarchique de leur service,  Daumezon organisa les rencontres du Groupe de Sèvre qui s’est réuni plusieurs fois par an jusqu’à la crise d’avril 1959. Ce groupe rassemblait des chefs de service engagés dans le mouvement de la psychothérapie institutionnelle et donc de la psychiatrie de secteur, afin que les stagiaires des CMEA puissent choisir des services allant dans le sens d’une psychiatrie moins aliénante. La circulaire sur le secteur psychiatrie de mars 60 a été discutée et élaborée en son sein.

Et de la dernière séance du groupe de Sèvre, autour de la place des infirmiers dans la psychothérapie, restera cette fameuse phrase de jean Oury aux psychanalystes qui refusaient d’élargir le concept de transfert hors de la pratique analytique duelle : « les infirmiers ne sont pas plus cons que les psychanalystes » ! La remise en question de la division du travail aliéné est ici mise en exergue.

Elle l’était déjà dans le choix d’une équipe unique d’infirmiers, organisant la prise en charge intra- et extra-hospitalière des patients tout en évitant le clivage artificiel entre lieux de « parole » et activités « occupationnelles ». L’équipe unique permettait que toutes les taches de la vie quotidienne soient organisées collectivement par l’équipe des infirmiers et des malades ainsi que la continuité du lien transférentiel lors de la sortie d’hospitalisation, et vice versa.

Elle l’était encore à travers l’ouverture des ateliers d’ergothérapie si ceux-ci sont coordonnés par le Club thérapeutique dans lequel soignants et soignés participent aux fonctions de gestion et de décision.

Mais c’est au travers des week-ends des GTPSY, autour de François Tosquelles et Jean Oury, qu’ont été élaboré les différents concepts chers aux psychothérapeutes institutionnels pour qui le Club thérapeutique est l’élément central qui permet de soigner l’hôpital, les soignants et les soignés.

Ainsi, ce que l’on peut appeler le second mouvement de psychothérapie institutionnelle, va se caractériser par un concept central de Jean Oury,  celui de la double aliénation, et donc de l’articulation entre les deux jambes, la jambe marxiste dont je viens d’exposer quelques traits, et la jambe analytique, celle de la science du transfert. Sur ce point, Jean Oury imprima particulièrement sa marque, étant dans le premier cercle de l’école que Jacques Lacan fonda en juin 1964, avec son compagnon des GTPSY, Jacques Schotte. Jacques Schotte était le seul universitaire de la bande des GTPSY et a fondé une anthropopsychiatrie, nosographie psychiatrique qui permet dans un même système dialectique, de faire s’articuler la théorie analytique et la psychiatrie phénoménologique que nombre de mouvements lacaniens vouent encore aux gémonies.

 

Quel secteur psychiatrique ?

L’Etablissement psychiatrique est malade et la psychiatrie de secteur y perdra son âme si elle s’en détourne en vantant les vertus du seul extrahospitalier.

Pour soigner l’hôpital où se rencontrent les schizophrènes les plus déstructurés, il faut traquer  sans relâche les effets aliénants du travail salarié.

Le salariat demande des ça-va-de-soi, ceux qui exécutent les ordres hiérarchiques et préparent leur vie après le travail. Jean nous invite à tenter de rester des ça-va-pas-de-soi, ceux pour qui, hiérarchie et transfert ne peuvent pas faire bon ménage. Et cette distinction est opératoire dans tout milieu professionnel, mais est particulièrement importante dans notre spécialité médicale, car le transfert est le concept central avec lequel nous travaillons.

Le transfert dissocié des schizophrènes justifie tout l’échafaudage institutionnel que les équipes de la FIAC[3] essayent de mettre en place au fil des ans dans leur lieu de rencontre avec les patients. Quand une équipe met en place un outil de soins, avec un nombre conséquent, toujours ouvert à la nouveauté, d’institutions en articulation permanentes entre elles, pour favoriser les greffes de transfert avec les patients les plus fragiles, la prise en charge des pathologies moins lourdes n’en est que facilitée. Mais encore faut-il accepter que les patients puissent être d’excellents thérapeutes, empiétant alors la frontière fétichisée des sains d’esprits, payés pour être là, et des autres.

 

La psychothérapie institutionnelle est, en ce sens, une sorte de mise en place d’une société thérapeutique cherchant à lutter contre ces deux dimensions de l’aliénation sociale.

Lutte contre la  hiérarchique statutaire, avec ouverture de réunions où chacun pourra parler sans crainte de riposte hiérarchique. Lutte contre le statut d’irresponsabilité du malade.

La remise en question du fétichisme de la marchandise en instituant une circulation d’objets institutionnels, objets symboliques, objets de transfert d’autant plus possible qu’ils ont été institutionnalisés, qu’ils ont la densité de leur histoire.

La fonction club, à l’image des collectivités anarchistes ou des collectifs de travailleur dans les fabriques de l’Espagne de 36, est cet outil institutionnel qui soigne l’aliénation que le salariat impose. Les espaces et les objets que le club investit acquièrent une historicité que le fétichisme de la marchandise récuse.

« A quoi sert d’acheter des chaises si ça ne sert pas à parler ? » Encore une phrase choc de Jean Oury qui nous invite à devenir et tenter de rester des ça-va-pas-de-soi.

 

Les réunions

Ce qui caractérise ce mode d’organisation sociale, est en effet la multiplicité des réunions. Réunions de discussion, réunions de décision, d’organisation, de gestion, de reprise, etc. Lorsque cette dynamique sociale est mise en œuvre, éclosent alors toutes sortes d’autres moments de rencontre, informels ou formels.

Plus on fait de choses en commun, et plus on a envie d’en parler et de se parler. Et l’on retrouve ici les caractéristiques du travail non aliéné, essence de l’homme, et moyen de reconstruction des corps dissociés.

Logique opposée à celle du système économique qui régit notre vie, le capitalisme, aujourd’hui au bord de la catastrophe : notes de services, traçabilité du temps de travail, pyramide inflexible qui transmet les ordres en cascade, sous-traitance, et surtout, tous ces petits abus de pouvoir qui induisent un mode de relation de type sadique-anal, quand ce n’est pas plus franchement pervers ou despotique, tout ceci envahissant les établissements où le silence fait loi.

Lorsque l’on demande à des infirmiers d’ouvrir des espaces de gestion de la vie quotidienne avec les patients, on les expose à une fragilisation psychique qu’entraine la rencontre avec ce transfert mal foutu des schizophrènes. Ils sont également pris dans des transferts de groupe, et seuls des lieux pour en parler et une formation régulière peut les aider à assumer cette position éthique : nous sommes là pour prendre en nous une part de cette angoisse qui habite tous nos patients, afin de les accompagner dans la reconstruction d’une vie psychique et sociale que leur maladie a souvent énormément réduite.

L’accueil de la folie, tout simplement…Merci Jean…

 

frank.drogoul@Icloud.com pour http://psysoinsaccueil.canalblog.com/archives/2016/04/28/33732171.html

 

Notes:

[1]                     1 François Tosquelles, 1967, Le travail thérapeutique à l’hôpital psychiatrique, Toulouse, érès.2009

 

[2]                     Pascale Moligner, le travail invisible, dans la Revue Institutions

[3]                     FIAC : Fédération inter associations culturelles, fédère les équipes essayant de mettre en place une politique de secteur ou une organisation de lieu de soin ou médico-sociaux, autour d’une fonction club. La FIAC publie une revue, INSTITIONS, Revue inter associations culturelles.

La dérive mystérieuse

Blanchot

 

« Qu’est-ce que cette fuite?

Le mot est mal choisi pour plaire. Le courage est pourtant d’accepter de fuir plutôt que de vivre quiètement et hypocritement en de faux refuges. Les valeurs, les morales, les patries, les religions et les certitudes privées que notre vanité et notre complaisance à nous-mêmes nous octroient généreusement, ont autant de séjours trompeurs que le monde aménage pour ceux qui pensent se tenir ainsi debout et au repos, parmi les choses stables. Ils ne savent rien de cette immense déroute où ils s’en vont, ignorants d’eux-mêmes, dans le bourdonnement monotone de leurs pas toujours plus rapides qui les portent impersonnellement par un grand mouvement immobile. Fuite devant la fuite. Soit un de ces hommes qui, ayant eu la révélation de la dérive mystérieuse, ne supportent plus de vivre dans les faux semblants du séjour. D’abord, il essaie de prendre ce mouvement à son compte. Il voudrait s’éloigner personnellement. Il vit en marge. Mais c’est peut-être cela, la chute, qu’elle ne puisse plus être un destin personnel, mais le sort de chacun en tous. »

A cet égard, la première thèse de la schizo-analyse est: tout investissement est social, et de toute manière porte sur un champ social historique.

Maurice Blanchot, L’Amitié, Gallimard, 1971, cité par Deleuze et Guattari in L’Anti-Oedipe, introduction à la schizo-analyse, pages 412/413.

Ce qui nous choque et nous courbe si souverainement

 

Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont
Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont

 

« Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les exceptions dans l’ordre physique ou moral, l’esprit de négation, les abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les romans, ce qui est inattendu, ce qu’il ne faut pas faire, les singularités chimiques de vautour mystérieux qui guette la charogne de quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées, les obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l’orgueil, l’inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies, les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les acrimonies, les incartades agressives, la démence, le spleen, les épouvantements raisonnés, les inquiétudes étranges, que le lecteur préférerait ne pas approuver, les grimaces, les névroses, les filières sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les exagérations, l’absence de sincérité, les scies, les platitudes, le sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les passions, le clan des romanciers de cours d’assises, les tragédies, les odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à perpétuité, la raison impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements, les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts, ce qui est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule, visqueux, phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque, anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène d’aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement taciturne, les fantaisies, les âcretés, les monstres, les syllogismes démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l’enfant, la désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les cuisses aux camélias, la culpabilité d’un écrivain qui roule sur la pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés, la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées comme celles de Cromwell, de Mademoiselle de Maupin et de Dumas fils, les caducités, les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les étouffements, les rages, – devant des charniers immondes, que je rougis de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe si souverainement. »

isidore

N’être rien

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Images issues du Richard III de Thomas Ostermeier

 

 

 » Je me suis évertué à égaler au monde la prison où je vis, mais comme le monde est populeux et que je suis ici la seule âme qui vive, j’y échoue; et pourtant cette égalité, je la ferai jaillir de force. Je prouverai que ma cervelle est la femelle de mon esprit, ledit esprit le père, et qu’à eux deux ils procréent toute une génération de pensées pullulantes: et ces mêmes pensées peupleront ce petit monde, pareilles pour les humeurs à la gent qui peuple le monde; car nulle pensée ne trouve en soi sa plénitude: les meilleures d’entre elles, celles-là, disons qui embrassent les choses divines, sont emmêlées de doutes et dressent le Verbe même contre le Verbe, opposent par exemple: « Laissez venir à moi les petits enfants » à cet autre passage: « Il est aussi malaisé d’advenir au Royaume des Cieux, qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille.»

Quant aux pensées nourries d’ambition, elles complotent d’impossibles prodiges, comme de prétendre, à l’aide de ces pauvres ongles sans force, se frayer un passage à travers les flancs rocheux de ce dur monde, les murs bourrus de ma prison, et, n’y parvenant point, meurent dans leur orgueil.

Celles qui visent à la sérénité persuadent les hommes qu’ils ne sont pas les premiers galériens de la fortune, ni n’en seront les derniers, comme ces malheureux au pilori, qui offrent niaisement ce refuge à leur honte que beaucoup y ont été, que d’autres encore y viendront, et trouvent dans cette pensée une manière de soulas, du fait qu’ils mettent leurs propres infortunes sur le dos de leurs prédécesseurs en ladite peine.

Je joue ainsi à moi tout seul maints personnages dont aucun n’est content: quelquefois je suis roi, alors des trahisons me font souhaiter d’être un mendiant, et mendiant me voilà; sur quoi l’accablement de la misère me persuade que j’étais mieux quand j’étais roi; et roi je redeviens, pour bientôt m’aviser que Bolingbroke me détrône, et retomber à rien…

Mais quoi que je puisse être, ni moi-même ni aucun homme qui n’est qu’homme ne saurions trouver contentement en rien, hormis dans le soulagement même de n’être rien… »

( Shakespeare, Richard II, cité par Zizek, Lacan & ses partenaires silencieux, Nous, 2012, p.22 )

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Un petit texte sur la destitution subjective, étape incontournable de la passe en psychanalyse…

  • Le sujet hystérique est le sujet dont l’existence même suscite un doute et un questionnement radicaux, son être entier est soutenu par l’incertitude de ce qu’il est pour l’Autre; dans la mesure où le sujet existe uniquement en tant que réponse à l’énigme du désir de l’Autre, le sujet hystérique est le sujet par excellence.

Contrairement à lui, l’analyste représente le paradoxe du sujet désubjectivisé, du sujet qui assume entièrement ce que Lacan appelle  » la destitution subjective », c’est -à-dire qui échappe au cercle vicieux de la dialectique intersubjective du désir, le sujet devient un être acéphale de pure pulsion.

Pour illustrer cette destitution subjective, Richard II de Shakespeare nous réserve une surprise: non seulement la pièce met en scène l’hystérisation progressive du malheureux roi, mais à l’apogée de son désespoir, avant sa mort, Richard met en œuvre un autre déplacement de son statut subjectif qui équivaut à une destitution subjective.

Christian Dubuis-Santini

Tout est affaire de sang

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Nous vivons dans un monde plutôt désagréable, où non seulement les gens, mais les pouvoirs établis ont intérêt à nous communiquer des affects tristes. La tristesse, les affects tristes sont tous ceux qui diminuent notre puissance d’agir. Les pouvoirs établis ont besoin de nos tristesses pour faire de nous des esclaves. Le tyran, le prêtre, les preneurs d’âmes, ont besoin de nous persuader que la vie est dure et lourde. Les pouvoirs ont moins besoin de nous réprimer que de nous angoisser, ou, comme dit Virilio, d’administrer et d’organiser nos petites terreurs intimes. La longue plainte universelle qu’est la vie … On a beau dire « dansons », on est pas bien gai. On a beau dire « quel malheur la mort », il aurait fallu vivre pour avoir quelque chose à perdre. Les malades, de l’âme autant que du corps, ne nous lâcheront pas, vampires, tant qu’ils ne nous auront pas communiqué leur névrose et leur angoisse, leur castration bien-aimée, le ressentiment contre la vie, l’immonde contagion. Tout est affaire de sang. Ce n’est pas facile d’être un homme libre : fuir la peste, organiser les rencontres, augmenter la puissance d’agir, s’affecter de joie, multiplier les affects qui expriment un maximum d’affirmation. Faire du corps une puissance qui ne se réduit pas à l’organisme, faire de la pensée une puissance qui ne se réduit pas à la conscience.

Gilles Deleuze
Dialogues avec Claire Parnet
Paris, éditions Flammarion, 1977