Si j’étais plus psychotique

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Pour occuper la place qui est la sienne, l’analyste s’enseigne assurément de l’expérience issue de son propre trajet psychopathologique, mais le réel qu’il a traversé dans sa cure le conduit également à côtoyer des registres inaccoutumés de la temporalité et de l’espace.
L’abord des psychoses oblige l’analyste à se confronter à des registres distincts de son habitus le plus quotidien.

« Si j’étais plus psychotique, je serais probablement meilleur analyste » affirme Jacques Lacan, en 1977.

On peut douter que le propos n’ait que la fonction d’une boutade, si l’on considère qu’il a été tenu lors de la discussion qui suivait l’ouverture de la section clinique, c’est à dire le lieu où les analystes avaient l’opportunité de se former à la clinique psychiatrique.

Que peut, en effet, apprendre l’analyste de sa fréquentation de la folie ?

L’analyste, dans son atopie, peut s’instruire du registre de l’entre-deux-morts voire de l’expérience mélancolique, pour occuper la place spécifique à laquelle il est sollicité dans le déroulement de la cure.

 

Tout conscient, un nouvel inconscient

Henri Michaux (1899 - 1984) Sans titre vers 1957 - Gouache, encre et crayon aquarelle sur papier

 

J’ai, plus d’une fois, senti en moi des « passages » de mon père. Aussitôt je me cabrais. J’ai vécu contre mon père (et contre ma mère et contre mon grand-père, ma grand-mère, mes arrière-grands-parents); faute de les connaître, je n’ai pu lutter contre de plus lointains aïeux.

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Faisant cela, quel ancêtre inconnu ai-je laissé vivre en moi ?

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En général, je ne suivais pas la pente. En ne suivant pas la pente, de quel ancêtre inconnu ai-je suivi la pente ? De quel groupe, de quelle moyenne d’ancêtres ? Je variais constamment, je les faisais courir, ou eux, moi. Certains avaient à peine le temps de clignoter, puis disparaissaient. L’un n’apparaissait que dans tel climat, dans tel lieu, jamais dans un autre, dans telle position. Leur grand nombre, leur lutte, leur vitesse d’apparition – autre gêne – et je ne savais sur qui m’appuyer.

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On est né de trop de Mères. – (Ancêtres : simples chromosomes porteurs de tendances morales, qu’importe ?). Et puis les idées des autres, des contemporains, partout téléphonées dans l’espace, et les amis, les tentatives à imiter ou à « être contre ».

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J’aurais pourtant voulu être un bon chef de laboratoire, et passer pour avoir bien géré mon « moi ». En lambeaux, dispersé, je me défendais et toujours il n’y avait pas de chef de tendances ou je le destituais aussitôt. Il m’agace tout de suite. Était-ce lui qui m’abandonnait ? Était-ce moi qui le laissais ? Était-ce moi qui me retenais ?

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Le jeune puma naît tacheté. Ensuite, il surmonte les tachetures. C’est la force du puma contre l’ancêtre, mais il ne surmonte pas son goût de carnivore, son plaisir à jouer, sa cruauté. Depuis trop de milliers d’années, il est occupé par les vainqueurs.

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MOI se fait de tout. Une flexion dans une phrase, est-ce un autre moi qui tente d’apparaître ? Si le OUI est mien, le NON est-il un deuxième moi ?

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Moi n’est jamais que provisoire (changeant face à un tel, moi ad hominem changeant dans une autre langue, un autre art) et gros d’un nouveau personnage, qu’un accident, une émotion, un coup sur le crâne libérera à l’exclusion du précédent et, à l’étonnement général, souvent instantanément formé. Il était donc déjà tout constitué.

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On n’est peut-être pas fait pour un seul moi. On a tort de s’y tenir. Préjugé de l’unité. (Là comme ailleurs la volonté, appauvrissante et sacrificatrice).

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Dans une double, triple, quintuple vie, on serait plus à l’aise, moins rongé et paralysé de subconscient hostile au conscient (hostilité des autres « moi » spoliés).

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La plus grande fatigue de la journée et d’une vie serait due à l’effort, à la tension nécessaire pour garder un même moi à travers les tentations continuelles de le changer.

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On veut trop être quelqu’un.

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Il n’est pas un moi. Il n’est pas dix moi. Il n’est pas de moi. MOI n’est qu’une position d’équilibre. (Une entre mille autres continuellement possibles et toujours prêtes.) Une moyenne de « moi », un mouvement de foule. Au nom de beaucoup je signe ce livre.

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Mais l’ai-je voulu ? Le voulions nous ?

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Il y avait de la pression (vis à tergo).

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Et puis ? J’en fis le placement. J’en fus assez embarrassé.

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Chaque tendance en moi avait sa volonté, comme chaque pensée dès qu’elle se présente et s’organise à sa volonté. Était-ce la mienne ? Un tel a en moi sa volonté, tel autre, un ami, un grand homme du passé, le Gautama Bouddha, bien d’autres, de moindres, Pascal, Hello ? Qui sait ? Volonté du plus grand nombre ? Volonté du groupe le plus cohérent ?

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Je ne voulais pas vouloir. Je voulais, il me semble, contre moi, puisque je ne tenais pas à vouloir et que néanmoins je voulais.

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… Foule, je me débrouillais dans ma foule en mouvement. Comme toute chose est foule, toute pensée, tout instant. Tout passé, tout ininterrompu, tout transformé, toute chose est autre chose. Rien jamais définitivement circonscrit, ni susceptible de l’être, tout : rapport, mathématiques, symboles ou musique. Rien de fixe. Rien qui soit propriété.

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Mes images ? Des rapports.

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Mes pensées ? Mais les pensées ne sont justement peut être que contrariétés du « moi », perte d’équilibre (phase 2), ou recouvrements d’équilibre (phase 3) du mouvement du « pensant ». Mais la phase 1 (l’équilibre) reste inconnue, inconsciente.

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Le véritable et profond flux pensant se fait sans doute sans pensée consciente, comme sans image. L’équilibre aperçu (phase 3) est le plus mauvais, celui qui après quelque temps paraît détestable à tout le monde. L’histoire de la Philosophie est l’histoire des fausses positions d’équilibre conscient adoptées successivement. Et puis…est-ce par le bout « flammes » qu’il faut comprendre le feu ? Gardons nous de suivre la pensée d’un auteur¹ (fût-il du type Aristote), regardons plutôt ce qu’il a derrière la tête, où il veut en venir, l’empreinte que son désir de domination et d’influence, quoique bien caché, essaie de nous imposer.

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D’ailleurs, QU’EN SAIT-IL DE SA PENSÉE ? Il en est bien mal informé. (Comme l’œil ne sait pas de quoi est composé le vert d’une feuille qu’il voit pourtant admirablement.)

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Les composantes de sa pensée, il ne les connaît pas; à peine parfois les premières; mais les deuxièmes ? Les troisièmes ? Les dixièmes ? Non, ni les lointaines, ni ce qui l’entoure, ni les déterminants, ni les « Ah ! » de son époque (que le plus misérable pion de collège dans trois cents ans apercevra).

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Ses intentions, ses passions, sa libido dominandi, sa mythomanie, sa nervosité, son désir d’avoir raison, de triompher, de séduire, d’étonner, de croire et de faire croire à ce qui lui plait, de tromper, de se cacher, ses appétits et ses dégoûts, ses complexes, et toute sa vie harmonisée sans qu’il le sache, aux organes, aux glandes, à la vie cachée de son corps, à ses déficiences physiques, tout lui est inconnu.

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Sa pensée « logique » ? Mais elle circule dans un manchon d’idées paralogiques et analogiques, sentier avançant droit en coupant des chemins circulaires, saisissant (on ne saisit qu’en coupant) des tronçons saignants de ce monde si richement vascularisé. (Tout jardin est dur pour les arbres.) Fausse simplicité des vérités premières (en métaphysique) qu’une extrême multiplicité suit, qu’il s’agissait de faire passer.

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En un point aussi, volonté et pensée confluent, inséparables, et se faussent. Pensée-volonté. En un point aussi, l’examen de la pensée fausse la pensée comme, en microphysique, l’observation de la lumière (du trajet du photon) la fausse.

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Tout progrès, toute nouvelle observation, toute pensée, toute création, semble créer (avec une lumière) une zone d’ombre.

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Toute science crée une nouvelle ignorance.

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Tout conscient, un nouvel inconscient.

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Tout apport crée un nouveau néant.

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Lecteur, tu tiens donc ici, comme il arrive souvent, un livre que n’a pas fait l’auteur, quoiqu’un monde y ait participé. Et qu’importe ?

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Signes, symboles, élans, chutes, départs, rapports, discordances, tout y est pour rebondir, pour chercher, pour plus loin, pour autre chose.

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Entre eux, sans s’y fixer, l’auteur poussa sa vie.

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Tu pourrais essayer, peut être, toi aussi ?

 

Henri Michaux« Postface » in Plume suivi de Lointain intérieur, Gallimard Poésie, 1963, p. 215-220

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La cure analytique à distance

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Nous pensons que les souffrances des sujets non- sujets, issues des troubles du lien précoce, peuvent être aidées par les objets de médiation, notamment numériques, pour retrouver un chemin vers la naissance psychique du sujet.

Bien sûr, ce soin ne va pas sans la présence de l’analyste, véritable témoin, bienveillant et prenant soin de l’autre, comme le dirait Alberto Eiger (2013). L’autre est un double pour le patient, mais aussi un espace intermédiaire avec sa fonction de tiers qui va introduire l’étranger, le différent et l’inconnu. C’est dans le travail d’élaboration analytique sur le transfert et le contre-transfert, qui implique une régression et un retour aux craintes de l’enfance, que l’analyste et son patient émergeront à part entière.

Le travail du virtuel et l’utilisation des écrans seraient-ils une aubaine dans la cure analytique ?

Les patients se trouvent en quelque sorte dans une expérience proche d’une situation originaire où ils ont découvert leur Moi par l’intermédiaire d’un autre, d’un double et des autres. On a aussi découvert que les images virtuelles, ou la voix au bout du fil, ont un fort pouvoir d’attraction et d’incitation à la rêverie. […]

André Rouffiot (1981), qui parlait de holding onirique familial, avait proposé l’utilisation du rêve comme mode de communication et d’échange, dans un creuset groupal en interfantasmatisation. Il ajoutait que la fonction mythopoëtique de la rêverie est un terreau nécessaire et indispensable pour construire l’appareil psychique familial.

La communication par internet n’est-elle pas un outil opérant pour la rêverie et la naissance psychique des sujets ?

Skype semble favorable pour contenir les sujets et les accompagner vers des horizons futurs.

Nos appréhensions et nos craintes sur la question de nouveaux outils en psychanalyse, nos a priori sur le virtuel et les écrans et nos fausses idées envers les médiateurs et objets numériques doivent être visités et éclairés. Notre connaissance psychanalytique peut certes être chamboulée, mais au total nous sommes étonnés de cette ouverture psychanalytique que ce domaine numérique explore. Nous ne devrions pas rejeter ces nouveaux outils, mais au contraire tenter de nouvelles théorisations psychanalytiques sur ces dispositifs. L’utilisation du numérique devrait devenir une évidence, une révolution psychanalytique.

Car s’intéresser aux richesses de ces zones nouvelles, c’est paradoxalement retrouver nos poésies anciennes et faire fructifier notre créativité ludique pour la partager; c’est aussi éviter le clivage avec nos jeunes patients et qui pourrait creuser un jour un fossé, voire un gouffre entre les générations. Faut-il annoncer à nos patients qui ont leurs objets connectés: « Cachez cet objet que je ne saurais voir ! » ou bien faut-il s’ajuster et en fzire des objets de communication, de continuité des liens et même au delà un soin psychanalytique ?

Reste que le cadre doit rester psychanalytique en s’appuyant sur la considération du transfert et du contre-transfert. L’inconscient sera là, incontournable, dans ces nouvelles situations et il en ressortira des signaux forts de l’implication émotionnelle de l’analyste, de son empathie, de sa capacité de jeux avec ses patients, mais aussi avec lui-même.

Reste que pour ce monde des technologies nouvelles, et comme pour d’autres domaines, il y a une réflexion éthique à mener. La bienveillance du psychanalyste y a une place à tenir. Il pourra accompagner cet avenir car il aura été y voir en comprenant nos appréhensions et nos fantasmes de dépossession, d’influences, de machinations ou de machineries.

La cure analytique à distance, Skype sur le divan – Sous la direction de Frédéric Tordo et Elisabeth Darchis – Préface de Serge Tisseron – L’Harmattan, 2017

 

 

 

Au point immobile du monde en rotation

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« Au point immobile du monde en rotation
Ni chair, ni absence de chair
Ni venant de, ni allant vers
Au point immobile, là est la danse
Mais ni arrêt, ni mouvement
Et ne l’appelez pas fixité
Passé et futur s’y marient
Non pas mouvement de ou vers
Non pas ascension ni déclin
N’était le point, le point immobile
Là où il n’y aurait nulle danse
Là où il n’y aurait que danse. »

T S Eliot

Sous la peau des ténèbres

Jules Supervielle

Sous la peau des ténèbres,
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.

Me voici tout entier,
je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Épargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

Jules Supervielle – La fable du monde (extrait)

Vacuoles de solitude et de silence

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« La bêtise n’est jamais muette, ni aveugle. Si bien que le problème n’est plus de faire que les gens s’expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire. Les forces de répression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. Douceur de n’avoir rien à dire, droit de n’avoir rien à dire, puisque c’est la condition pour que se forme quelque chose de rare ou de raréfié qui mériterait un peu d’être dit. »
Gilles Deleuze –  « Les intercesseurs », Pourparlers, Paris, Minuit, 1990, p. 176-177.

Fight-Club ou la dimension politique de la psychanalyse

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La construction contemporaine du bonheur repose essentiellement sur l’incapacité pour le sujet à se confronter aux conséquences de son désir, le prix pour ce « bonheur » est que le sujet reste prisonnier de l’inconsistance de (ce qu’il croit être) ses désirs: dans nos vies quotidiennes, nous prétendons désirer des choses que nous ne désirons pas, et donc si ce que nous désirons « officiellement » nous arrive, nous réalisons alors que le bonheur est foncièrement hypocrite, qu’il consiste effectivement à rêver de choses que nous ne voulons pas réellement.

Un bonheur durable n’est accessible que dans une vie vouée au combat, ce qui implique un combat sans merci avec soi-même, contre ses tendances ou inclinations prétendument « naturelles »…

Pour le parlêtre, le « naturel » ne va pas de soi, puisque la nature elle-même est toujours déjà médiée a priori par le langage qui la présente comme nature.

Chaque notion est nécessairement colorée par le discours dominant dans lequel elle est prise, par exemple la notion de « liberté », dans le discours contemporain, peut être ramenée au « libre » choix suivant:

• soit tu acceptes ce qui t’est présenté comme la « réalité », à savoir les règles du jeu capitaliste, et tu choisis un « bord » souscrivant de facto aux fausses oppositions (les « abstractions réelles » de Marx) du discours ambiant: axe du Bien vs comportements archaïques, tolérance vs fondamentalisme, gauche vs droite, nature vs culture, etc.

• soit tu as choisi la violence, ce violent effort d’arrachement qui t’arrache au discours dominant en t’ouvrant la possibilité de nommer de façon plus juste le monde qui t’entoure – sans oublier de t’inclure toi-même dans cette description du monde! – et donc ta violence s’exerce toujours forcément, en premier lieu, contre toi-même.

Voilà le prix de la véritable subversion psychanalytique, et c’est aussi la leçon du film Fight-Club de David Fincher.

Christion Dubuis Santini

 

Présence de l’absence

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Il ne peut y avoir de sens sans la rencontre entre une présence et une absence. C’est la relation contradictionnelle présence-absence qui engendre le sens. Sans expérience intérieure il ne peut y avoir de sens. L’expérience intérieure révèle la présence de l’absence.

Basarab Nicolescu – Théorèmes Poétiques

Un être composé d’autres êtres

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« Un être composé d’autres êtres […].
« Deux merveilleuses fictions, l’une conçue en Italie, l’autre dans la ville de Nishapour.
La première est dans le dix huitième Chant du Paradis [dans la Divine Comédie].
Durant son voyage à travers les sphères célestes, Dante observe une joie grandissante dans les yeux de Béatrice, et un accroissement de sa beauté. […]
Dans l’arc le plus large de cette sphère céleste, où la lumière est blanche, des créatures célestes chantent et volent […] puis dessinent la forme d’une tête d’Aigle.
Puis la totalité de l’Aigle se met à briller. L’Aigle est composé de milliers de Rois justes. […]
L’Aigle parle d’une voix unique, et dit « Je », et non pas « nous ». […]
Que quiconque ait jamais été capable de surpasser l’une des grandes figures de la Divine Comédie semble inimaginable. […]
Et pourtant, le fait eut lieu.
Farid ud-Din Attar conçut l’étrange Simorgh, qui signifie Trente Oiseaux, et qui surpasse l’Aigle de Dante. […]

L’intrigue du Mantiq-al-Tayr [La Conférence des oiseaux] est la suivante :

Le lointain roi de tous les oiseaux, le Simorgh, fait tomber l’une de ses magnifiques plumes au centre de la Chine : les oiseaux décident de partir à sa recherche.
Ils savent que le nom de leur roi signifie Trente oiseaux ; ils savent que son palais est situé dans Kaf, la montagne circulaire qui entoure la Terre. Ils s’embarquent dans l’aventure presque sans fin.
Ils passent à travers sept vallées ou mers ; le nom de l’avant-dernière est Vertige, le nom de la dernière, Annihilation.
De nombreux pèlerins abandonnent, d’autres périssent. Trente, purifiés par leurs efforts, atteignent la montagne du Simorgh.
Enfin ils le voient : ils perçoivent qu’ils sont le Simorgh, et que le Simorgh est chacun d’entre eux, et eux tous.
Dans le Simorgh sont les trente oiseaux, et dans chaque oiseau est le Simorgh.

Silvana Ocampo a mis cet épisode en vers.

« L’oiseau était comme un gigantesque miroir
les contenant tous, et non un simple reflet
Dans ses plumes, chacun trouvait ses propres plumes…
dans ses yeux, ses propres yeux, avec le souvenir des plumes. »

La différence entre l’Aigle de Dante et le Simorgh d’Attar est aussi évidente que leur ressemblance. Les personnages qui constituent l’Aigle ne se perdent pas en lui. Mais les oiseaux qui contemplent le Simorgh sont en même temps le Simorgh. […]

Une observation finale. […] Les pèlerins avancent à la recherche d’un but inconnu ; ce but, qui ne leur sera révélé qu’à la fin, ne doit pas apparaître simplement comme un renseignement supplémentaire, mais doit faire naître l’émerveillement.
[En révélant que] les chercheurs sont ce qu’ils cherchent. »

***Jorge Luis Borges. Le Simorgh et L’Aigle. In : Neuf essais sur Dante.

« Ayant traversé les cercles de l’Enfer et les terrasses du Purgatoire, Dante voit enfin Béatrice. […]
Le matin du treizième jour d’Avril de l’année 1300, l’avant dernier jour de son périple, Dante, ayant accompli ses épreuves, entre dans le Paradis terrestre qui couronne le sommet du Purgatoire. Il a vu le feu temporel et le feu éternel, il a traversé un mur de flammes. […]
Par des chemins de l’ancien jardin, il atteint une rivière plus pure qu’aucune autre, bien que les arbres ne permettent ni au soleil ni à la lune de s’y refléter.
Une mélodie court à travers les airs, et sur l’autre rive, s’avance une mystérieuse procession. […] La procession s’arrête, et une femme voilée apparaît ; sa robe est de la couleur d’une flamme vivante. Pas par la vue, mais par la stupeur dans son esprit et la crainte dans son sang, Dante comprend que c’est Béatrice.
Au seuil de la Gloire, [comme un enfant perdu] il ressent soudain l’amour qui l’avait si souvent transpercé à Florence. […]
Avec la mort de Béatrice, Béatrice perdue pour toujours, Dante, pour atténuer son deuil et sa peine, joua avec la fiction de la rencontrer de nouveau.
[…] Je crois qu’il a construit l’entière architecture de son poème dans le seul but de pouvoir y insérer cette rencontre. »

***Jorge Luis Borges. La rencontre dans un rêve. In : Neuf essais sur Dante.

Devenir ensemble

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Paskya – Les Métamorphoses du Désir – Résines & pigments, huile sur toile – 100×81

Que ce qui apparaît extérieurement comme une personne ne soit en vérité qu’un complexe de forces hétérogènes n’est pas une idée nouvelle.

Les Indiens tzeltal du Chiapas disposent d’une théorie de la personne où sentiments, émotions, rêves, santé et tempérament de chacun sont régis par les aventures et les mésaventures de tout un tas d’esprits qui habitent en même temps dans notre coeur et à l’intérieur des montagnes, et se promènent.

Nous ne sommes pas de belles complétudes égotiques, des Moi bien unifiés, nous sommes composés de fragments, nous fourmillons de vies mineures. Le mot « vie » en hébreu est un pluriel comme le mot « visage ». Parce que dans une vie, il y a beaucoup de vies et que dans un visage, il y a beaucoup de visages. Les liens entre les êtres ne s’établissent pas d’entité à entité. Tout lien va de fragment d’être à fragment d’être, de fragment d’être à fragment de monde, de fragment de monde à fragment de monde. Il s’établit en deçà et au-delà de l’échelle individuelle. Il agence immédiatement entre elles des portions d’êtres qui d’un coup se découvrent de plain-pied, s’éprouvent comme continues. Cette continuité entre fragments, c’est ce qui se ressent « communauté ». Un agencement. C’est ce dont nous faisons l’expérience dans toute rencontre véritable. Toute rencontre découpe en nous un domaine propre où se mêlent indistinctement des éléments du monde, de l’autre et de soi. L’amour ne met pas en rapport des individus, il opère plutôt une coupe en chacun d’eux, comme s’ils étaient soudain traversés par un plan spécial où ils se retrouvent à cheminer ensemble de par le monde. Aimer, ce n’est jamais être ensemble mais devenir ensemble. Si aimer ne défaisait pas l’unité fictive de l’être, l' »autre » serait incapable de nous faire à ce point souffrir. Si dans l’amour une part de l’autre ne se retrouvait pas à faire partie de nous, nous n’aurions pas à en faire le deuil lorsque vient l’heure de la séparation. S’il n’y avait que des rapports entre les êtres, nul ne se comprendrait. Tout roulerait sur le malentendu. Aussi, il n’y a ni de sujet ni d’objet de l’amour, il y a une expérience de l’amour.

Maintenant – Comité Invisible

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