Au point immobile du monde en rotation

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« Au point immobile du monde en rotation
Ni chair, ni absence de chair
Ni venant de, ni allant vers
Au point immobile, là est la danse
Mais ni arrêt, ni mouvement
Et ne l’appelez pas fixité
Passé et futur s’y marient
Non pas mouvement de ou vers
Non pas ascension ni déclin
N’était le point, le point immobile
Là où il n’y aurait nulle danse
Là où il n’y aurait que danse. »

T S Eliot

Sous la peau des ténèbres

Jules Supervielle

Sous la peau des ténèbres,
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.

Me voici tout entier,
je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Épargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

Jules Supervielle – La fable du monde (extrait)

Vacuoles de solitude et de silence

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« La bêtise n’est jamais muette, ni aveugle. Si bien que le problème n’est plus de faire que les gens s’expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire. Les forces de répression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. Douceur de n’avoir rien à dire, droit de n’avoir rien à dire, puisque c’est la condition pour que se forme quelque chose de rare ou de raréfié qui mériterait un peu d’être dit. »
Gilles Deleuze –  « Les intercesseurs », Pourparlers, Paris, Minuit, 1990, p. 176-177.

Fight-Club ou la dimension politique de la psychanalyse

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La construction contemporaine du bonheur repose essentiellement sur l’incapacité pour le sujet à se confronter aux conséquences de son désir, le prix pour ce « bonheur » est que le sujet reste prisonnier de l’inconsistance de (ce qu’il croit être) ses désirs: dans nos vies quotidiennes, nous prétendons désirer des choses que nous ne désirons pas, et donc si ce que nous désirons « officiellement » nous arrive, nous réalisons alors que le bonheur est foncièrement hypocrite, qu’il consiste effectivement à rêver de choses que nous ne voulons pas réellement.

Un bonheur durable n’est accessible que dans une vie vouée au combat, ce qui implique un combat sans merci avec soi-même, contre ses tendances ou inclinations prétendument « naturelles »…

Pour le parlêtre, le « naturel » ne va pas de soi, puisque la nature elle-même est toujours déjà médiée a priori par le langage qui la présente comme nature.

Chaque notion est nécessairement colorée par le discours dominant dans lequel elle est prise, par exemple la notion de « liberté », dans le discours contemporain, peut être ramenée au « libre » choix suivant:

• soit tu acceptes ce qui t’est présenté comme la « réalité », à savoir les règles du jeu capitaliste, et tu choisis un « bord » souscrivant de facto aux fausses oppositions (les « abstractions réelles » de Marx) du discours ambiant: axe du Bien vs comportements archaïques, tolérance vs fondamentalisme, gauche vs droite, nature vs culture, etc.

• soit tu as choisi la violence, ce violent effort d’arrachement qui t’arrache au discours dominant en t’ouvrant la possibilité de nommer de façon plus juste le monde qui t’entoure – sans oublier de t’inclure toi-même dans cette description du monde! – et donc ta violence s’exerce toujours forcément, en premier lieu, contre toi-même.

Voilà le prix de la véritable subversion psychanalytique, et c’est aussi la leçon du film Fight-Club de David Fincher.

Christion Dubuis Santini

 

Présence de l’absence

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Il ne peut y avoir de sens sans la rencontre entre une présence et une absence. C’est la relation contradictionnelle présence-absence qui engendre le sens. Sans expérience intérieure il ne peut y avoir de sens. L’expérience intérieure révèle la présence de l’absence.

Basarab Nicolescu – Théorèmes Poétiques

Un être composé d’autres êtres

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« Un être composé d’autres êtres […].
« Deux merveilleuses fictions, l’une conçue en Italie, l’autre dans la ville de Nishapour.
La première est dans le dix huitième Chant du Paradis [dans la Divine Comédie].
Durant son voyage à travers les sphères célestes, Dante observe une joie grandissante dans les yeux de Béatrice, et un accroissement de sa beauté. […]
Dans l’arc le plus large de cette sphère céleste, où la lumière est blanche, des créatures célestes chantent et volent […] puis dessinent la forme d’une tête d’Aigle.
Puis la totalité de l’Aigle se met à briller. L’Aigle est composé de milliers de Rois justes. […]
L’Aigle parle d’une voix unique, et dit « Je », et non pas « nous ». […]
Que quiconque ait jamais été capable de surpasser l’une des grandes figures de la Divine Comédie semble inimaginable. […]
Et pourtant, le fait eut lieu.
Farid ud-Din Attar conçut l’étrange Simorgh, qui signifie Trente Oiseaux, et qui surpasse l’Aigle de Dante. […]

L’intrigue du Mantiq-al-Tayr [La Conférence des oiseaux] est la suivante :

Le lointain roi de tous les oiseaux, le Simorgh, fait tomber l’une de ses magnifiques plumes au centre de la Chine : les oiseaux décident de partir à sa recherche.
Ils savent que le nom de leur roi signifie Trente oiseaux ; ils savent que son palais est situé dans Kaf, la montagne circulaire qui entoure la Terre. Ils s’embarquent dans l’aventure presque sans fin.
Ils passent à travers sept vallées ou mers ; le nom de l’avant-dernière est Vertige, le nom de la dernière, Annihilation.
De nombreux pèlerins abandonnent, d’autres périssent. Trente, purifiés par leurs efforts, atteignent la montagne du Simorgh.
Enfin ils le voient : ils perçoivent qu’ils sont le Simorgh, et que le Simorgh est chacun d’entre eux, et eux tous.
Dans le Simorgh sont les trente oiseaux, et dans chaque oiseau est le Simorgh.

Silvana Ocampo a mis cet épisode en vers.

« L’oiseau était comme un gigantesque miroir
les contenant tous, et non un simple reflet
Dans ses plumes, chacun trouvait ses propres plumes…
dans ses yeux, ses propres yeux, avec le souvenir des plumes. »

La différence entre l’Aigle de Dante et le Simorgh d’Attar est aussi évidente que leur ressemblance. Les personnages qui constituent l’Aigle ne se perdent pas en lui. Mais les oiseaux qui contemplent le Simorgh sont en même temps le Simorgh. […]

Une observation finale. […] Les pèlerins avancent à la recherche d’un but inconnu ; ce but, qui ne leur sera révélé qu’à la fin, ne doit pas apparaître simplement comme un renseignement supplémentaire, mais doit faire naître l’émerveillement.
[En révélant que] les chercheurs sont ce qu’ils cherchent. »

***Jorge Luis Borges. Le Simorgh et L’Aigle. In : Neuf essais sur Dante.

« Ayant traversé les cercles de l’Enfer et les terrasses du Purgatoire, Dante voit enfin Béatrice. […]
Le matin du treizième jour d’Avril de l’année 1300, l’avant dernier jour de son périple, Dante, ayant accompli ses épreuves, entre dans le Paradis terrestre qui couronne le sommet du Purgatoire. Il a vu le feu temporel et le feu éternel, il a traversé un mur de flammes. […]
Par des chemins de l’ancien jardin, il atteint une rivière plus pure qu’aucune autre, bien que les arbres ne permettent ni au soleil ni à la lune de s’y refléter.
Une mélodie court à travers les airs, et sur l’autre rive, s’avance une mystérieuse procession. […] La procession s’arrête, et une femme voilée apparaît ; sa robe est de la couleur d’une flamme vivante. Pas par la vue, mais par la stupeur dans son esprit et la crainte dans son sang, Dante comprend que c’est Béatrice.
Au seuil de la Gloire, [comme un enfant perdu] il ressent soudain l’amour qui l’avait si souvent transpercé à Florence. […]
Avec la mort de Béatrice, Béatrice perdue pour toujours, Dante, pour atténuer son deuil et sa peine, joua avec la fiction de la rencontrer de nouveau.
[…] Je crois qu’il a construit l’entière architecture de son poème dans le seul but de pouvoir y insérer cette rencontre. »

***Jorge Luis Borges. La rencontre dans un rêve. In : Neuf essais sur Dante.

Devenir ensemble

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Paskya – Les Métamorphoses du Désir – Résines & pigments, huile sur toile – 100×81

Que ce qui apparaît extérieurement comme une personne ne soit en vérité qu’un complexe de forces hétérogènes n’est pas une idée nouvelle.

Les Indiens tzeltal du Chiapas disposent d’une théorie de la personne où sentiments, émotions, rêves, santé et tempérament de chacun sont régis par les aventures et les mésaventures de tout un tas d’esprits qui habitent en même temps dans notre coeur et à l’intérieur des montagnes, et se promènent.

Nous ne sommes pas de belles complétudes égotiques, des Moi bien unifiés, nous sommes composés de fragments, nous fourmillons de vies mineures. Le mot « vie » en hébreu est un pluriel comme le mot « visage ». Parce que dans une vie, il y a beaucoup de vies et que dans un visage, il y a beaucoup de visages. Les liens entre les êtres ne s’établissent pas d’entité à entité. Tout lien va de fragment d’être à fragment d’être, de fragment d’être à fragment de monde, de fragment de monde à fragment de monde. Il s’établit en deçà et au-delà de l’échelle individuelle. Il agence immédiatement entre elles des portions d’êtres qui d’un coup se découvrent de plain-pied, s’éprouvent comme continues. Cette continuité entre fragments, c’est ce qui se ressent « communauté ». Un agencement. C’est ce dont nous faisons l’expérience dans toute rencontre véritable. Toute rencontre découpe en nous un domaine propre où se mêlent indistinctement des éléments du monde, de l’autre et de soi. L’amour ne met pas en rapport des individus, il opère plutôt une coupe en chacun d’eux, comme s’ils étaient soudain traversés par un plan spécial où ils se retrouvent à cheminer ensemble de par le monde. Aimer, ce n’est jamais être ensemble mais devenir ensemble. Si aimer ne défaisait pas l’unité fictive de l’être, l' »autre » serait incapable de nous faire à ce point souffrir. Si dans l’amour une part de l’autre ne se retrouvait pas à faire partie de nous, nous n’aurions pas à en faire le deuil lorsque vient l’heure de la séparation. S’il n’y avait que des rapports entre les êtres, nul ne se comprendrait. Tout roulerait sur le malentendu. Aussi, il n’y a ni de sujet ni d’objet de l’amour, il y a une expérience de l’amour.

Maintenant – Comité Invisible

Destituere

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Destituere en latin signifie: placer debout à part, dresser isolément; abandonner; mettre à part, laisser tomber, supprimer; décevoir, tromper. Là où la logique constituante vient s’écraser sur l’appareil du pouvoir dont elle entend prendre le contrôle, une puissance destituante se préoccupe plutôt de lui échapper, de lui retirer toute prise sur elle, à mesure qu’elle gagne en prise sur le monde qu’à l’écart elle forme. Son geste propre est la sortie, tout autant que le geste constituant est la prise d’assaut. Dans une logique destituante, la lutte contre l’Etat et le capital vaut d’abord pour la sortie de la normalité capitaliste qui s’y vit, pour la désertion des rapports merdiques à soi, aux autres et au monde qui s’y expérimentent. Ainsi donc, là où les constituants se placent dans un rapport dialectique de lutte avec ce qui règne pour s’en emparer, la logique destituante obéit à la nécessité vitale de s’en dégager. Elle ne renonce pas à la lutte, elle s’attache à sa positivité. Elle ne se règle pas sur les mouvements de l’adversaire, mais sur ce que requiert l’accroissement de sa propre puissance. Elle n’a donc que faire de critiquer:  » C’est que ou bien l’on sort tout de suite, sans perdre son temps à critiquer, simplement parce que l’on se trouve placé ailleurs que dans la région de l’adversaire, ou bien on critique, on garde un pied dedans, tandis qu’on a l’autre dehors. Il faut sauter en dehors et danser par dessus », comme l’expliquait Jean-François Lyotard pour saluer le geste de l’Anti-Oedipe de Deleuze et Guattari. Deleuze faisait d’ailleurs cette remarque: « On reconnait sommairement un marxiste à ce qu’il dit qu’une société se contredit, se définit par ses contradictions, et notamment ses contradictions de classe. Nous disons plutôt que, dans une société, tout fuit, et qu’une société se définit par ses lignes de fuites. […] Fuir, mais en fuyant, chercher une arme. »
– in Maintenant – Comité Invisible #Maintenant

Frère

Paskya – Les Métamorphoses du Désir – Détail

« Alors, qu’est-ce qui nous lie à celui avec qui nous nous embar­quons, franchie la première appréhension du corps ?
Est-ce que l’ana­lyste est là pour lui faire grief de ne pas être assez sexué, de jouir assez bien ?
Et quoi encore ?
Qu’est-ce qui nous lie à celui qui, avec nous, s’embarque dans la position qu’on appelle celle du patient ?

Est-ce qu’il ne vous semble pas que, si on le conjoint à ce lieu, le terme frère qui est sur tous les murs, Liberté, Égalité, Fraternité, je vous le demande, au point de culture où nous en sommes, de qui sommes-nous frères ?
De qui sommes-nous frères dans tout autre discours que dans le discours analytique ?
Est-ce que le patron est le frère du prolétaire ?
Est­-ce qu’il ne vous semble pas que ce mot frère, c’est justement celui auquel le discours analytique donne sa présence, ne serait-ce que de ce qu’il ramène ce qu’appelle ce barda familial ?
Vous croyez que c’est simple­ment pour éviter la lutte des classes ? Vous vous trompez, ça tient à bien d’autres choses que le bastringue familial.
Nous sommes frères de notre patient en tant que, comme lui, nous sommes les fils du discours. […] Notre frère transfiguré, c’est cela qui naît de la conjuration analytique et c’est ce qui nous lie à celui qu’improprement on appelle notre patient.»

Lacan, …Ou pire, leçon du 21 juin 1972. Inédit.

L’épopée poétique

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La psychanalyse a partie liée avec la poésie. Une psychanalyse, c’est une invitation à parler, non pas à décrire, non pas à expliquer, non pas à justifier ou à répéter, et non pas vraiment à dire la vérité. Une psychanalyse est une invitation à parler, purement et simplement, et sans doute pour être écouté.
Lacan a désigné ce dont il s’agit dans une analyse par le terme d’épopée. Faire de sa vie, à la narrer, une épopée, cela consiste à faire un effort de poésie. La vie quotidienne de chacun peut être saisie, magnifiée, sublimée, par la poésie. Elle peut ne pas être considérée telle quelle, de façon réaliste, c’est-à-dire écrasée sur ce qu’elle est, mais au contraire être nimbée d’une aura que lui donne ce qu’on s’efforce à produire comme sens, et qui, par là, la dépasse. On dit « interpréter », entendant par là ce qu’elle voudrait dire dans les dessous. Mais interpréter, c’est aussi bien viser ce qu’elle veut dire au-delà d’elle-même.

On se fascine sur le « en-deçà », sur ce que le discours peut convoyer de ce qui se laisse saisir sur le mode du cynisme, mais ce cynisme n’est que la réplique ou la grimace du sublime. La réduction cynique de ce dont il s’agit dans l’existence pourrait bien n’être que l’envers, l’ombre portée de ce que l’existence veut dire au-delà d’elle-même. Le cynisme frayerait ainsi la voie de ce qui est sublime.
C’est ce que veut dire épopée, par où Lacan désignait cette narration de ce qui vous arrive, contingent, hasardeux, de rencontre, et que l’analyse vous invite à tisser, à faire signifier au-delà du fait brut. Et ce, dans chaque séance d’analyse, chaque séance qui en elle-même donne sa place, favorise, invite, à cet effort de poésie.

La substance d’une épopée n’est peut-être que ce qui se produit, ce qui se décrit, ce qui tombe comme un cas, ce qui advient. L’épopée est un effort pour donner un sens à ce qui vous tombe dessus, et donc un effort pour aller au-delà. Ce que la psychanalyse amène d’en-deçà, le souterrain que creuse l’interprétation, n’est peut-être pas séparable du surnaturel auquel s’efforce l’épopée.
Qui jouit dans l’opération analytique comme épopée ? Le dispositif analytique comporte que ce n’est pas l’analyste. La jouissance de l’opération n’est pas le bénéfice de celui qui écoute. La jouissance est de l’autre côté, du côté de celui qui parle.
Il s’ensuit une définition de l’être analysant qui enveloppe et le signifiant et la jouissance, à partir de ceci que l’analysant jouit du signifiant. L’expérience analytique met en valeur que le signifiant peut être, pour le sujet, tourné à des fins de jouissance.