Si j’étais plus psychotique

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Pour occuper la place qui est la sienne, l’analyste s’enseigne assurément de l’expérience issue de son propre trajet psychopathologique, mais le réel qu’il a traversé dans sa cure le conduit également à côtoyer des registres inaccoutumés de la temporalité et de l’espace.
L’abord des psychoses oblige l’analyste à se confronter à des registres distincts de son habitus le plus quotidien.

« Si j’étais plus psychotique, je serais probablement meilleur analyste » affirme Jacques Lacan, en 1977.

On peut douter que le propos n’ait que la fonction d’une boutade, si l’on considère qu’il a été tenu lors de la discussion qui suivait l’ouverture de la section clinique, c’est à dire le lieu où les analystes avaient l’opportunité de se former à la clinique psychiatrique.

Que peut, en effet, apprendre l’analyste de sa fréquentation de la folie ?

L’analyste, dans son atopie, peut s’instruire du registre de l’entre-deux-morts voire de l’expérience mélancolique, pour occuper la place spécifique à laquelle il est sollicité dans le déroulement de la cure.

 

Tout conscient, un nouvel inconscient

Henri Michaux (1899 - 1984) Sans titre vers 1957 - Gouache, encre et crayon aquarelle sur papier

 

J’ai, plus d’une fois, senti en moi des « passages » de mon père. Aussitôt je me cabrais. J’ai vécu contre mon père (et contre ma mère et contre mon grand-père, ma grand-mère, mes arrière-grands-parents); faute de les connaître, je n’ai pu lutter contre de plus lointains aïeux.

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Faisant cela, quel ancêtre inconnu ai-je laissé vivre en moi ?

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En général, je ne suivais pas la pente. En ne suivant pas la pente, de quel ancêtre inconnu ai-je suivi la pente ? De quel groupe, de quelle moyenne d’ancêtres ? Je variais constamment, je les faisais courir, ou eux, moi. Certains avaient à peine le temps de clignoter, puis disparaissaient. L’un n’apparaissait que dans tel climat, dans tel lieu, jamais dans un autre, dans telle position. Leur grand nombre, leur lutte, leur vitesse d’apparition – autre gêne – et je ne savais sur qui m’appuyer.

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On est né de trop de Mères. – (Ancêtres : simples chromosomes porteurs de tendances morales, qu’importe ?). Et puis les idées des autres, des contemporains, partout téléphonées dans l’espace, et les amis, les tentatives à imiter ou à « être contre ».

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J’aurais pourtant voulu être un bon chef de laboratoire, et passer pour avoir bien géré mon « moi ». En lambeaux, dispersé, je me défendais et toujours il n’y avait pas de chef de tendances ou je le destituais aussitôt. Il m’agace tout de suite. Était-ce lui qui m’abandonnait ? Était-ce moi qui le laissais ? Était-ce moi qui me retenais ?

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Le jeune puma naît tacheté. Ensuite, il surmonte les tachetures. C’est la force du puma contre l’ancêtre, mais il ne surmonte pas son goût de carnivore, son plaisir à jouer, sa cruauté. Depuis trop de milliers d’années, il est occupé par les vainqueurs.

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MOI se fait de tout. Une flexion dans une phrase, est-ce un autre moi qui tente d’apparaître ? Si le OUI est mien, le NON est-il un deuxième moi ?

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Moi n’est jamais que provisoire (changeant face à un tel, moi ad hominem changeant dans une autre langue, un autre art) et gros d’un nouveau personnage, qu’un accident, une émotion, un coup sur le crâne libérera à l’exclusion du précédent et, à l’étonnement général, souvent instantanément formé. Il était donc déjà tout constitué.

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On n’est peut-être pas fait pour un seul moi. On a tort de s’y tenir. Préjugé de l’unité. (Là comme ailleurs la volonté, appauvrissante et sacrificatrice).

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Dans une double, triple, quintuple vie, on serait plus à l’aise, moins rongé et paralysé de subconscient hostile au conscient (hostilité des autres « moi » spoliés).

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La plus grande fatigue de la journée et d’une vie serait due à l’effort, à la tension nécessaire pour garder un même moi à travers les tentations continuelles de le changer.

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On veut trop être quelqu’un.

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Il n’est pas un moi. Il n’est pas dix moi. Il n’est pas de moi. MOI n’est qu’une position d’équilibre. (Une entre mille autres continuellement possibles et toujours prêtes.) Une moyenne de « moi », un mouvement de foule. Au nom de beaucoup je signe ce livre.

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Mais l’ai-je voulu ? Le voulions nous ?

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Il y avait de la pression (vis à tergo).

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Et puis ? J’en fis le placement. J’en fus assez embarrassé.

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Chaque tendance en moi avait sa volonté, comme chaque pensée dès qu’elle se présente et s’organise à sa volonté. Était-ce la mienne ? Un tel a en moi sa volonté, tel autre, un ami, un grand homme du passé, le Gautama Bouddha, bien d’autres, de moindres, Pascal, Hello ? Qui sait ? Volonté du plus grand nombre ? Volonté du groupe le plus cohérent ?

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Je ne voulais pas vouloir. Je voulais, il me semble, contre moi, puisque je ne tenais pas à vouloir et que néanmoins je voulais.

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… Foule, je me débrouillais dans ma foule en mouvement. Comme toute chose est foule, toute pensée, tout instant. Tout passé, tout ininterrompu, tout transformé, toute chose est autre chose. Rien jamais définitivement circonscrit, ni susceptible de l’être, tout : rapport, mathématiques, symboles ou musique. Rien de fixe. Rien qui soit propriété.

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Mes images ? Des rapports.

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Mes pensées ? Mais les pensées ne sont justement peut être que contrariétés du « moi », perte d’équilibre (phase 2), ou recouvrements d’équilibre (phase 3) du mouvement du « pensant ». Mais la phase 1 (l’équilibre) reste inconnue, inconsciente.

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Le véritable et profond flux pensant se fait sans doute sans pensée consciente, comme sans image. L’équilibre aperçu (phase 3) est le plus mauvais, celui qui après quelque temps paraît détestable à tout le monde. L’histoire de la Philosophie est l’histoire des fausses positions d’équilibre conscient adoptées successivement. Et puis…est-ce par le bout « flammes » qu’il faut comprendre le feu ? Gardons nous de suivre la pensée d’un auteur¹ (fût-il du type Aristote), regardons plutôt ce qu’il a derrière la tête, où il veut en venir, l’empreinte que son désir de domination et d’influence, quoique bien caché, essaie de nous imposer.

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D’ailleurs, QU’EN SAIT-IL DE SA PENSÉE ? Il en est bien mal informé. (Comme l’œil ne sait pas de quoi est composé le vert d’une feuille qu’il voit pourtant admirablement.)

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Les composantes de sa pensée, il ne les connaît pas; à peine parfois les premières; mais les deuxièmes ? Les troisièmes ? Les dixièmes ? Non, ni les lointaines, ni ce qui l’entoure, ni les déterminants, ni les « Ah ! » de son époque (que le plus misérable pion de collège dans trois cents ans apercevra).

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Ses intentions, ses passions, sa libido dominandi, sa mythomanie, sa nervosité, son désir d’avoir raison, de triompher, de séduire, d’étonner, de croire et de faire croire à ce qui lui plait, de tromper, de se cacher, ses appétits et ses dégoûts, ses complexes, et toute sa vie harmonisée sans qu’il le sache, aux organes, aux glandes, à la vie cachée de son corps, à ses déficiences physiques, tout lui est inconnu.

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Sa pensée « logique » ? Mais elle circule dans un manchon d’idées paralogiques et analogiques, sentier avançant droit en coupant des chemins circulaires, saisissant (on ne saisit qu’en coupant) des tronçons saignants de ce monde si richement vascularisé. (Tout jardin est dur pour les arbres.) Fausse simplicité des vérités premières (en métaphysique) qu’une extrême multiplicité suit, qu’il s’agissait de faire passer.

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En un point aussi, volonté et pensée confluent, inséparables, et se faussent. Pensée-volonté. En un point aussi, l’examen de la pensée fausse la pensée comme, en microphysique, l’observation de la lumière (du trajet du photon) la fausse.

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Tout progrès, toute nouvelle observation, toute pensée, toute création, semble créer (avec une lumière) une zone d’ombre.

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Toute science crée une nouvelle ignorance.

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Tout conscient, un nouvel inconscient.

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Tout apport crée un nouveau néant.

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Lecteur, tu tiens donc ici, comme il arrive souvent, un livre que n’a pas fait l’auteur, quoiqu’un monde y ait participé. Et qu’importe ?

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Signes, symboles, élans, chutes, départs, rapports, discordances, tout y est pour rebondir, pour chercher, pour plus loin, pour autre chose.

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Entre eux, sans s’y fixer, l’auteur poussa sa vie.

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Tu pourrais essayer, peut être, toi aussi ?

 

Henri Michaux« Postface » in Plume suivi de Lointain intérieur, Gallimard Poésie, 1963, p. 215-220

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C’est peut-être ça que je sens

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C’est peut-être ça que je sens, qu’il y a un dehors et un dedans et moi au milieu, c’est peut-être ça que je suis, la chose qui divise le monde en deux, d’une part le dehors, de l’autre le dedans, ça peut être mince comme une lame, je ne suis ni d’un côté ni de l’autre, je suis au milieu, je suis la cloison, j’ai deux faces et pas d’épaisseur, c’est peut-être ça que je sens, je me sens qui vibre, je suis le tympan, d’un côté c’est le crâne, de l’autre le monde, je ne suis ni de l’un ni de l’autre.
Samuel Beckett, l’Innommable

Antiphon, le déchagrineur

AntiphonAntiphon peut être considéré comme un des précurseurs de la psychanalyse. Il est l’inventeur d’une méthode d’interprétation des rêves ainsi que d’une thérapie de l’âme fondée sur le discours. Il prétendait guérir les maladies humaines par l’expression des sentiments par les mots, et l’interprétation rationaliste des rêves. Il se disait « déchagrineur »

Antiphon estimait que « chez tous les hommes, la pensée (gnomè) gouverne le corps pour la santé et la maladie et pour tout le reste. »

Théorie qu’on peut aujourd’hui retrouver dans l’effet placebo.

Concernant le thérapeute Antiphon, le pseudo-Plutarque nous dit (traduction Louis Gernet) :

« Au temps où il s’adonnait à la poésie, il institua un art de guérir les chagrins, analogue à celui que les médecins appliquent aux maladies : à Corinthe, près de l’agora, il disposa un local avec une enseigne où il se faisait fort de traiter la douleur morale au moyen de discours ; il s’enquérait des causes du chagrin et consolait ses malades. Mais, trouvant ce métier au-dessous de lui, il se tourna vers la rhétorique. »

Grâce à Lucien de Samosate, nous possédons le propos d’ouverture de son traité Sur l’art d’échapper à l’affliction :

« L’île des songes est proche de deux sanctuaires de Tromperie et de Vérité. C’est là que sur leur enceinte sacrée et leur oracle qu’elle domine l’interprète des rêves à qui Sommeil avait alloué ce privilège. »

— Histoire véritable II, 33.

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Dans le domaine strictement philosophique, Antiphon est un auteur original, mais méconnu.

Auteur d’un traité Sur la Vérité, un ouvrage Sur la Concorde, ainsi qu’un autre Sur la Politique, dont il ne reste rien que quelques fragments. Il s’est semble-t-il attaché à prendre une voie différente d’Aristote. Autant le stagirite affirmait la vérité ontologique de la forme dans la nature, autant Antiphon énonçait la supériorité de la Matière sur le Monde. Pour lui en effet la Matière constitue l’essence de la nature des êtres. Cette doctrine se caractérisait par le concept d’arrythmiston. À la même époque, les Atomistesutilisaient le mot grec de rythmos pour décrire les limites physiques des atomes.

L’arrytmiston est dans l’esprit d’Antiphon le substrat du monde « libre de structure ». Il utilisait pour illustrer sa théorie l’image du lit enterré d’après le témoignage d’Aristote : au livre I de son traité de la Vérité, Antiphon indiquait Si l’on enfouissait un lit et si le bois en se putréfiant donnait naissance à un rejeton vivant, on n’aurait pas un lit mais du bois.

L’essence du lit est végétal, son ordonnancement est un accident fait par l’homme. La vraie réalité est le support délié de toute structure, les figures particulières des choses ne sont que les agencements fugaces de l’opportunité du mouvement du Monde. Pour lui, le substrat libre de structure du Monde n’a besoin de rien, ni ne conçoit rien d’autre en plus, mais est indéterminé et sans manque. Même la notion de temps est à ses yeux à soustraire du substrat primordial du monde. Ainsi, il indiquait Le temps est pensée ou mesure, non le substrat des choses, théorie appliquée concrètement par notre philosophe dans la recherche de la résolution géométrique de la quadrature du cercle. La vision philosophique selon Antiphon de ce problème géométrique se retrouve dans sa tentative de la rectification géométrique de la courbe. La seule réalité étant alors l’homogénéité de l’espace, où se déploie cette courbure géométrique.

Antiphon met ses connaissances au service du peuple. Pour aller vers le bonheur, vers l’hédonisme libertaire, il prône une vie selon la Nature, il recommande d’aller à l’encontre des conventions sociales, idée qu’on retrouve également chez les Stoïciens, Diogène de Sinope, Aristippe de Cyrène et les Cyrénaïques.

Il recommande de tourner le dos aux richesses, aux honneurs et aux valeurs familiales car ces « fausses valeurs » éloignent du bonheur et de l’autonomie. Il veut privilégier l’être sur l’avoir.

« (Dans la vie) tout paraît petit et de courte durée. La vie, c’est un dé qu’on lance : on ne peut pas revenir en arrière. Il y a des gens qui ne vivent pas leur existence présente : ils mettent tout leur zèle à se préparer, pour ainsi dire, à vivre une autre vie qui n’est pas de ce monde ; en attendant, le temps file… »

Selon lui, pour vivre selon la Nature, pour se connaître soi-même, il faut connaitre les lois de la Nature. Cette connaissance ne peut passer que par la philosophie qui permet de comprendre les choses et ainsi de conjurer la peur et fabriquer de la rationalité et du plaisir.

Il est ainsi également un précurseur du concept de droit naturel que développeront plus tard Hobbes, Locke et Rousseau.

Antiphon, en grec ancien Ἀντιφῶν / Antiphôn (Rhamnos, Attique v.-480Athènes -410) est l’un des dix grands orateurs attiques. Ce sophiste hédoniste s’était spécialisé dans plusieurs domaines de la sagesse tels que le juridique, l’onirocrisie, la mantique, la thérapeutique par les mots, la rhétorique. Son fils Épigène est l’un des élèves de Socrate.

Plutôt que de me prétendre « psychanalyste » ( « Psychanalyste, je le dé-suis », disait Jacques Lacan) j’aime à devenir par mes patients leur « déchagrineur », ou « Chasse-Chagrin ».

 

La Bohême est au bord de la mer

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La Bohême est au bord de la mer

Si les maisons par ici sont vertes, je peux encore entrer dans une maison.

Si les ponts sont intacts, je marche sur un bon fond.
Si peine d’amour est à jamais perdue, je la perds ici de bon gré.

Si ce n’est pas moi, c’est quelqu’un qui vaut autant que moi.

Si un mot touche à mes frontières, je le laisse y toucher.
Si la Bohême est encore au bord de la mer, de nouveau je crois aux mers.
Et si je crois à la mer, alors j’ai espoir en la terre.

Si c’est moi, c’est tout un chacun qui est autant que moi.
Je ne veux plus rien pour moi. Je veux toucher le fond.

Au fond, c’est-à-dire en la mer, je retrouverai la Bohême.
Ayant touché le fond, je m’éveille paisiblement.
Ressurgissant du fond je sais maintenant et plus rien ne me perd.

Venez à moi, vous tous Bohémiens, navigateurs, filles des ports et navires
Jamais ancrés. Ne voulez-vous pas être Bohémiens, vous tous, Illyriens, Véronais
Et Vénitiens ? Jouez ces comédies qui font rire

Et qui sont à pleurer. Et trompez-vous cent fois, comme je me trompais et ne surmontais jamais les épreuves,
et pourtant les ai surmontées, chaque fois de nouveau.

Comme les surmonta la Bohême et un beau jour
reçu la grâce d’aller à la mer et maintenant se trouve au bord.

Ma frontière touche encore aux frontières d’un mot et d’un autre pays,
Ma frontière touche, fût-ce si peu, toujours plus aux autres frontières,

Un Bohémien, un nomade, qui n’a rien, que rien ne retient,
n’ayant pour seul don, depuis la mer, la mer contestée, que de voir
pays de mon choix.

Ingeborg Bachmann
Toute personne qui tombe a des ailes

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Tout est affaire de sang

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Nous vivons dans un monde plutôt désagréable, où non seulement les gens, mais les pouvoirs établis ont intérêt à nous communiquer des affects tristes. La tristesse, les affects tristes sont tous ceux qui diminuent notre puissance d’agir. Les pouvoirs établis ont besoin de nos tristesses pour faire de nous des esclaves. Le tyran, le prêtre, les preneurs d’âmes, ont besoin de nous persuader que la vie est dure et lourde. Les pouvoirs ont moins besoin de nous réprimer que de nous angoisser, ou, comme dit Virilio, d’administrer et d’organiser nos petites terreurs intimes. La longue plainte universelle qu’est la vie … On a beau dire « dansons », on est pas bien gai. On a beau dire « quel malheur la mort », il aurait fallu vivre pour avoir quelque chose à perdre. Les malades, de l’âme autant que du corps, ne nous lâcheront pas, vampires, tant qu’ils ne nous auront pas communiqué leur névrose et leur angoisse, leur castration bien-aimée, le ressentiment contre la vie, l’immonde contagion. Tout est affaire de sang. Ce n’est pas facile d’être un homme libre : fuir la peste, organiser les rencontres, augmenter la puissance d’agir, s’affecter de joie, multiplier les affects qui expriment un maximum d’affirmation. Faire du corps une puissance qui ne se réduit pas à l’organisme, faire de la pensée une puissance qui ne se réduit pas à la conscience.

Gilles Deleuze
Dialogues avec Claire Parnet
Paris, éditions Flammarion, 1977

Le monde ou rien

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La schizophrénie est à la fois le mur, la percée du mur et les échecs de cette percée:

« Comment doit-on traverser ce mur, car il ne sert de rien d’y frapper fort, on doit miner le mur et le traverser à la lime, lentement et avec patience à mon sens »

Vincent Van Gogh, Lettre du 8 septembre 1888

Et l’enjeu n’est pas seulement l’art ou la littérature. Car ou bien la machine artistique, la machine analytique et la machine révolutionnaire resteront dans des rapports extrinsèques qui les font fonctionner dans le cadre amorti du système répression-refoulement, ou bien elles deviendront pièces et rouages les unes des autres dans le flux qui nourrit une seule et même machine désirante, autant de feux locaux patiemment allumés pour une explosion généralisée – la schize et non pas le signifiant.

Deleuze & Guattari, L’Anti-Oedipe, page 165

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Le monde ou rien – #NuitDebout

Une politique de la folie par François Tosquelles

«La qualité essentielle de l’Homme c’est d’être fou (…). Tout le problème c’est de savoir comment il soigne sa folie». François Tosquelles

 

François Tosquelles est un psychiatre psychanalyste d’origine catalane, ou plutôt « psychiste », comme il aimait à le dire. Il ne fut pas seulement révolutionnaire politiquement parlant, il le fut aussi dans le champ de la psychiatrie, étant à l’origine d’un mouvement, dit de « psychothérapie institutionnelle», dont la caractéristique essentielle pourrait être justement celle d’être un mouvement. Créer un déséquilibre comme mode d’expression d’une volonté de voir la vie l’emporter sur les tendances mortifères que sécrètent les institutions et la pathologie, tel pourrait être le sens de son combat comme il le fut et l’est encore pour nombre de ceux qui, à un moment ou à un autre, devinrent ses compagnons de route.

Réfugié en France à la fin de la guerre d’Espagne, il travailla dès 1940 à l’hôpital de Saint-Alban, en Lozère. Le texte que nous présentons ici est la transcription intégrale d’un film , réalisé en 1989, sous forme d’un entretien avec celui qui fut le fondateur de la Psychothérapie institutionnelle.

Sa vie et son œuvre, traversées par la folie de l’Histoire, ont radicalement infléchi l’histoire de la folie.

« Ce qui caractérise la psychanalyse, c’est qu’il faut l’inventer. L’individu ne se rappelle de rien. On l’autorise à déconner. On lui dit : « Déconne, déconne mon petit ! ça s’appelle associer. Ici personne ne te juge, tu peux déconner, à ton aise ». Moi, la psychiatrie, je l’appelle la déconniatrie. Mais, pendant que le patient déconne, qu’est-ce que je fais ? Dans le silence ou en intervenant – mais surtout dans le silence -, je déconne à mon tour. Il me dit des mots, des phrases. J’écoute les inflexions, les articulations, où il met l’accent, où il laisse tomber l’accent… comme dans la poésie.

J’associe avec mes propres déconnages, mes souvenirs personnels, mes élaborations quelconques. Je suis presque endormi, il est presque endormi. On dit au type « Déconne! ». Mais ce n’est pas vrai, il s’allonge, il veut avoir raison, il fait des rationalisations, il raconte des histoires précises du réel : « Mon père par ci, ma mère par là… » Et il ne déconne jamais. Par contre, moi, je suis obligé de déconner à sa place. Et avec ce déconnage que je fais – à partir de l’accent et de la musique de ce qu’il dit, d’avantage que de ses paroles – je remplis mon ventre. Et alors, de temps en temps, je me dis : tiens, si je lui sortais ça maintenant, une petite interprétation.

Dès 1940, Saint-Alban devint le point de référence du mouvement de transformation des asiles, puis le lieu d’élaboration théorique et pratique de la Psychothérapie institutionnelle. Celle-ci se propose de traiter la psychose en s’inspirant de la pensée freudienne de l’aliénation individuelle et de l’analyse marxiste du champ social. Tosquelles s ‘engagea très jeune dans la lutte antifasciste, avant et pendant la guerre d’Espagne, puis dans la Résistance française.

« J’ai toujours eu une théorie : un psychiatre, pour être un bon psychiatre, doit être étranger ou faire semblant d’être étranger. Ainsi, ce n’est pas une coquetterie de ma part de parler si mal le français. Il faut que le malade – ou le type normal – fasse un effort certain pour me comprendre ; ils sont donc obligés de traduire et prennent à mon égard une position active ».

Homme de conviction et de terrain, Tosquelles a toujours fui les bénéfices et les inconvénients de la notoriété. Que peut-il penser d’une entreprise, qui au mépris de sa discrétion, pourrait lui faire une tardive publicité?

« De votre projet de faire un film à mon sujet ? Je suis d’accord. Ça doit me flatter quelque part. Mais, en fait, c’est une connerie. Non pas que vous soyez cons, pas plus que moi. Mais quand on essaie de raconter sa propre histoire, écrire des mémoires, expliquer des choses, comme on le fait dans la clinique psychiatrique ou psychanalytique, ce qu’on évoque, sans être radicalement faux, est toujours faux ou faussé.

Parfois, on met l’accent sur une sorte de ton épique, comme si on était un héros extraordinaire et qu’on s’en était tiré grâce à notre puissance narcissique magique et nos valeurs spirituelles caractérologiques. Et, parfois, on évoque le passé sur un mode misérabiliste. « Putain de vie! » – c’est plus clair. Héros ou zéro, en somme. Cependant, il est indispensable pour chacun de faire le point sur sa vie, de se tromper, ou de tromper les autres. Et l’analyste, d’ailleurs, n’est pas si naïf que, lorsque son patient lui raconte sa vie, il se sente obligé de le croire. Il sait très bien que c’est déformé, même si c’est très sincère. La sincérité est peut-être le pire des vices ».

 

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François Tosquelle & Jean Oury

 

Tosquelles est né à Reus en 1912, à 120 km au sud de Barcelone. Très vite il va être atteint de ce vice qu’il juge constitutionnel : la psychiatrie. Dès l’âge de sept ans, il se rend chaque dimanche avec son père à l’institut Pere Mata. Ce lieu de soins pour la folie est dirigé par le professeur Mira, un homme d’une grande culture européenne, épris de phénoménologie et de psychanalyse ; il aura sur Tosquelles une profonde influence. La Catalogne est déjà, depuis la fin du 19ème siècle, en pleine affirmation nationale. Il grandit au sein d’une vie culturelle, sociale et politique intense ; clubs de lecture, coopératives ouvrières, réunions politiques avec son père. Bien que la langue officielle fût le castillan, il apprit tout en catalan.

« Je parlais aussi le castillan, mais plus mal et même pire que je ne parle aujourd’hui le français. Comme les Arabes. Quand on vit dans un pays occupé, on parle naturellement la langue des oppresseurs, mais on la déforme. On parle « petit nègre », comme on dit ici. Là-bas, on disait « parler municipal » parce qu’il y avait des collaborateurs catalans qui étaient employés de l’État espagnol et qui, bien sûr, parlaient le castillan. Alors, nous imitions ces imbéciles qui parlaient si mal le castillan ».

En 1927, Tosquelles commence ses études de médecine; il a quinze ans. L’Espagne vit alors sous la royauté et, depuis 1921, sous la dictature de Primo de Rivera. Les Catalans ne peuvent être que rebelles. La vie politique catalane est animée par la lutte contre la dictature. Une alliance fragile rassemble les anarchistes de la CNT et de la FAI, le Front communiste catalano-baléarien et son émanation clandestine, le BOC, Bloc ouvrier et paysan, auquel Tosquelles appartient et qui développe déjà un communisme étranger à la ligne officielle du PCE.

« J’étais membre de la Fédération catalano-baléarien. Staline, à un moment donné, nous a envoyé un type, un Noir que l’on appelait Bréa. Je me souviendrai toujours de ces émissaires clandestins officiels de contrôle soviétiques. Ce type voulait que l’on aille à Madrid, que l’on fasse de la propagande en Espagne – avec la monarchie, avec les militaires au pouvoir – et que l’on dise : « tout-le-pouvoir-aux-soviets ». Pas de républicains, pas d’anarchistes, pas de socialistes, rien. « Tout le pouvoir aux soviets.  » Alors, nous avons été deux ou trois – pas le Parti, car il ne l’aurait pas fait officiellement – à écrire à Staline : Mon cher camarade, vous êtes un Guide très important, mais vous ne comprenez rien à ce qui se passe ici. En Espagne, il n’y a pas de soviets.

Alors, dire « tout-le pouvoir-aux-soviets » c’est réellement donner raison aux militaires et au roi. Une connerie. Pire. Par ailleurs nous n’allons pas parler castillan car les castillans sont nos oppresseurs. Si vous voulez une propagande qui ressemble à « tout-le-pouvoir-aux-soviets », il faudrait que vous disiez « tout-le-pouvoir-à-las-penas ». Las penas ce sont les bistrots, les discussions de bistrots, ceux qui font la guerre dans les cafés. Autrefois, quand on allait au café, que ce soit en France ou en Espagne, on y passait toute la journée ; car le plus important, c’est de travailler le moins possible. Ainsi, dès qu’on cesse de travailler, il faut aller au café. On y va pas pour se saouler ni former des partis, mais pour discuter. Il y avait des types de droite, du centre, de gauche et on parlait pendant des heures pour refaire le monde ».

En 1931, grâce à la lutte des Catalans, la République est proclamée à Barcelone avant de l’être dans le reste de l’Espagne. 1931-1936 est une période de grande créativité populaire. Pablo Casals développe ses concerts ouvriers catalans. Toutes les idées reçues et les hiérarchies sont remises en cause. En 1935, Tosquelles est déjà psychiatre à l’institut Pere Mata, de Reus, lorsqu’il participe à la création du POUM, Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, qui est le seul à dénoncer les procès de Moscou. De nombreux réfugiés fuyant le nazisme le rejoignent. L’hôtel Falcon, sur les ramblas, est le siège du POUM. Il sera plus tard, pour ses militants, une prison. Depuis 1931, les psychanalystes quittant Berlin et les pays d’Europe centrale viennent s’installer à Barcelone.

« On a oublié cette petite Vienne que fut Barcelone entre 1931 et 1936. Je rends ici hommage au professeur Mira et à cet ensemble de psychiatres et de psychanalystes des écoles les plus diverses que les angoisses paranoïdes incarnées par le nazisme amenèrent à cette ville : Szandor Reminger, Landsberg, Strauss, Brachfeld et d’autres. «

Parmi ces émigrés, Tosquelles rencontre, accueille et protège celui qui deviendra bientôt, malgré la barrière de la langue, son psychanalyste : Szandor Reminger.

« En 1933, j’ai attrapé une otite et mon analyste est venu me rendre visite. Un jour, mon père arrive aussi. On lui présente mon analyste et il lui dit à peu près ça : – Comment pouvez-vous analyser mon fils, puisque vous parlez si mal le catalan et si mal l’espagnol ? Mon analyste lui répond: – Il suffit d’être depuis quinze jours à Barcelone pour comprendre la moitié du catalan. – La moitié ? lui dit mon père. Je sais bien que vous, hommes d’Europe centrale, vous avez des dons pour les langues, mais tant que ça, je l’ignorais.

– Si, la moitié, poursuit mon analyste, car les Catalans, chaque deux mots disent « me cago en Deu » ou « mierda ». Il suffit donc de comprendre ces deux mots pour savoir la moitié du catalan. J’ai attendu un peu, avant de dire à mon analyste que je devais beaucoup à cette rencontre extra-analytique. Car, c’est là que j’ai compris que ce qui compte ce n’est pas tant ce que le malade dit, mais la coupure et la séquence. Mettre un point – mierda -, ou mettre un point-virgule – me cago en Deu -, c’est marquer des séquences. Et ce qui est intéressant, c’est d’écouter les séquences de cette musique ; ce que l’on dit à l’intérieur d’elles n’a pas d’importance. C’est pas mal !

En 1936 éclate la guerre civile. Tosquelles s’engage dans les milices antifascistes du POUM et part sur le front d’Aragon. Il a 24 ans. Toutes ses idées vont être mises à l’épreuve du feu. Très vite le POUM devient la cible privilégiée du Parti communiste espagnol, entièrement dépendant de Moscou ; dès 1937 nombre de ses militants sont ainsi tués ou emprisonnés. La guerre prend des allures surréalistes. La loi du déroulement surréaliste de la guerre, c’est qu’il y a toujours de l’imprévu de l’inattendu ; c’est-à-dire quelque chose qui, précisément, n’est pas susceptible d »être mis en science.

« La science est un trouble du comportement de certains types qui en font une obsession; ils veulent tout contrôler par la science. La guerre est incontrôlable. Mais comme diraient les surréalistes, il y apparaît des cadavres exquis, c’est-à-dire de l’imprévu, des associations libres, qui ne sont pas purement fantaisistes elles sont plus réelles que le réel. Mais, parlons de la guerre. J’insiste sur le fait qu’il ne s’agissait pas de n’importe quelle guerre, mais d’une guerre civile. La guerre civile, à la différence de la guerre d’une nation contre une autre nation, est en rapport avec la non-homogénéité du moi. Chacun de nous est fait de morceaux contre-posés, avec des unions paradoxales et des désunions. La personnalité n’est pas faite d’un bloc. Ça deviendrait une statue, dans ce cas.

Qu’est-ce que j’ai fait en Aragon ? Je n’avais pas quantité de malades ; j’évitais qu’ils soient envoyés a deux cents kilomètres de la ligne de front; je les soignais là où les choses s’étaient déclenchées, à moins de quinze kilomètres, selon un principe qui pourrait ressembler à celui de la politique de secteur. Si tu envoies un névrosé de guerre à cent-cinquante kilomètres de la ligne de front, tu en fais un chronique. Tu ne peux le soigner que près de la famille où il y a eu des emmerdements. A la place de soigner ces malades qui n’existaient pas , j’ai pris l’habitude de soigner les médecins pour que ces types perdent la peur et surtout quelque chose de plus important que la peur.

La guerre civile comporte un changement de perspective sur le monde. Les médecins, d’ordinaire, ont dans la tête la stabilité d’un mode bourgeois. Ce sont des petits ou des grands bourgeois qui veulent vivre tout seuls et faire de l’argent, être des savants.  » Or, dans la guerre civile telle que la notre, il fallait que le médecin puisse admettre un changement de perspective sur le monde ; qu’il puisse admettre que ce soit les clients qui déterminent sa clientè, et qu’il n’est pas tout puissant. Ainsi , je me suis occupé de la psychothérapie d’hommes normaux pour éviter la crise. On ne peut pas faire de psychiatrie dans un secteur ni dans un hôpital si on garde une idéologie bourgeoise et individualiste. Un bon citoyen est incapable de faire de la psychiatrie. La psychiatrie comporte une anti-culture, c’est-à-dire une culture ayant une autre perspective que celle du sujet. Sa nature n’a pas d’importance. C’est ce que j’ai appris dans ces premières années ».

Le professeur Mira obtient contre l’avis du Parti communiste, le maintien des services psychiatriques de l’armée et l’organisation des secteurs, tant sur la ligne de front qu’aux arrières. Tosquelles est nommé médecin-chef des services psychiatriques de l’armée. Il est envoyé sur le front du sud, qui s’étend de Valence à Alméria, en passant par Madrid. Il crée une communauté thérapeutique à Almodovar del Campo et organise le recrutement du personnel soignant, évitant d’y inclure des psychiatres qui, selon lui, ont une véritable phobie de la folie.

« Comme je devais faire la sélection pour l’armée, la première chose que j’ai faite ce fut de choisir pour moi. La charité bien comprise commence par soi-même. J’ai choisi des avocats qui avaient peur de faire la guerre mais qui n’avaient jamais traité un fou, des peintres, des hommes de lettres, des putains. Sérieusement ! J’ai menacé de fermer les maisons closes (déjà interdites, mais qui fonctionnaient comme partout), sauf s’il s’y trouvaient trois ou quatre putains qui connaissaient bien les hommes et qui préféraient se convertir en infirmières – à condition de ne pas coucher avec les malades. Je leur garantissais de ne pas fermer leur maison, si l’on pouvait leur envoyer des soldats.

Ces maisons de prostitution devinrent ainsi des annexes du service de psychiatrie. Certaines de ces putains se sont converties en infirmières du tonnerre de Dieu. C’est extraordinaire, non ? Et comme, par leur pratique des hommes, elles savaient que tout le monde est fou – même les hommes qui vont chez les putains -, leur formation professionnelle était rapide. En un mois, une putain, un avocat ou un curé devenait quelqu’un d’extraordinaire. Ainsi, toutes mes activités ont été une mise en place du secteur et des communautés thérapeutiques, une action auprès des politiciens locaux, auprès des types qui représentaient quelque pouvoir dans le pays. C’est ça, l’activité de secteur ! »

Mars 1939 voit la chute de la République espagnole. Tosquelles cherche alors à s’enfuir d’Andalousie. Il réussit à passer en France grâce à un réseau mis en place par sa femme, Hélène.

« Quand je suis entré en France, j’avais la certitude que l’on pouvait faire de la bonne psychiatrie. Pas une certitude théorique mais une certitude pratique ».

Il rejoint le camp de Sept-Fons, un de ces multiples lieux concentrationnaires mis en place par l’administration française pour parquer les 450 000 réfugiés espagnols. Les conditions de misère y sont atroces; beaucoup meurent de faim, ou d’épidémies diverses, d’autres se suicident. Tosquelles y crée un service de psychiatrie.  » Dans ce service aussi, c’était très comique. Une fois de plus, il y avait des militants politiques, des peintres, des guitaristes… Il n’y avait qu’un seul infirmier psychiatrique ; tous les autres étaient des gens normaux. Ce fut très efficace, j’ai créé un service. Je crois que c’est un des lieux où j’ai fait de la très bonne psychiatrie, dans ce camp de concentration, dans la boue. C’était magnifique. Et d’autre part, on s’en servait pour provoquer des évasions… des histoires comme ça. On ignore souvent que les républicains espagnols qui s’échappèrent des camps fournirent l’armature de la résistance dans tout le sud-ouest de la France ».

Tosquelles arrive à Saint-Alban. A la diversité des malades s’ajoute celle des réfugiés, des immigrés clandestins qui trouvent là un lieu d’accueil et de complicité. Parmi eux Tzara, Eluard, Canguilhem, Matarasso, Bardach… et d’autres encore. Bien qu’il soit médecin-chef et déjà célèbre dans son pays, l’administration n’accorde à cet étranger que le poste et la paie d’un infirmier-adjoint. C’est dans des conditions plus que précaires que Tosquelles va donc s’atteler à la transformation de l’hôpital.

» Je suis arrivé à Saint-Aban le 6 janvier 1940. Avant de parler de cette période, je voudrais dire quelques mots sur la situation culturelle et idéologique, dans l’après-guerre d’Espagne, des Français membres ou non (c’est pareil) du Parti communiste, c’est-à-dire des Français moyens. A mon avis, ils ont tous éprouvé un sentiment de culpabilité très important à cause de la non-intervention de la France dans la guerre d’Espagne. Ils se sont aperçu, après coup, que si le gouvernement ou les ouvriers français avaient appuyé la République, s’ils avaient converti le mouvement du Front populaire en mouvement révolutionnaire – et non en revendication des congés payés -, toute l’histoire du monde se serait déroulée différemment. Mais c’est comme le nez de Cléopâtre. Les choses sont comme elles sont.

La plupart des Français – et surtout ceux qui avaient un idéal de liberté – se sont sentis très coupables vis-à-vis des évènements de la guerre. A Saint-Aban, par exemple, Eluard, Bonnafé, Cordes, Chambrun et bien d’autres, qui étaient membres du Parti communiste, se comportaient avec moi comme s’ils étaient coupables. Ils se soulageaient en m’aidant. Cette culpabilité sociale collective française face à la révolution espagnole a été très importante, j’en ai bénéficié. Tout le monde m’aidait. Comme vous-même… vous venez me dire : « Mon pauvre Tosquelles, qu’est-ce que vous avez souffert! Il faut vous aider. Il faut que tu reprennes pied dans la vie. Tu ne va pas déprimer parce que tu as perdu la guerre. Une de perdue, dix de retrouvées ! »

Paul Eluard séjourna quelques temps à Saint-Alban.

« Eluard, c’était un ange, la dentellière de la parole. Il crochetait de la parole toute la journée parce qu’il avait froid. Eluard était un petit garçon qui avait froid, et Sa mère devait l’envelopper avec des linges chauds. Pour lui, le linge, c’était la parole. Il s’enveloppait de paroles chaudes ».

Poème de Paul Eluard extrait de Souvenirs de la maison des fous, recueil écrit à Saint-Alban pendant la Résistance :

« Ce cimetière enfanté par la lune Entre deux vagues de ciel noir Ce cimetière, archipel de la mémoire Vit de vent fou et d’esprit en ruine. Trois cents tombeaux réglés de terre nue Pour trois cents morts masqués de terre Des croix sans nom, corps de mystère La terre éteinte et l’homme disparu. Les inconnus sont sortis de la prison Coiffés d’absence et déchaussés N’ayant plus rien à espérer Les inconnus sont morts dans la prison. Leur cimetière est un lieu sans raison »

Avant même l’arrivée de Lucien Bonnafé, nommé médecin-chef en 1943, l’hôpital devient un lieu ouvert de rencontre et de confrontation. La psychanalyse, le communisme et le surréalisme, pendant les années critiques du pétainisme, vont alimenter des réunions quasi permanentes. La nuit, en attendant un visiteur ou un parachutage d’armes, en organisant les soins des blessés ou en préparant des éditions clandestines, ces réunions mettaient en chantier le monde de l’asile, s’occupaient déjà de « guérir la vie ». Ce fut la Société du Gévaudan, du nom de la célèbre et insaisissable bête. Il n’est de résistance que contre l’oppresseur.

« Tant qu’il n’y a pas un barrage, un obstacle plus ou moins violent, on ne s’aperçoit pas de la connerie de la vie normale, qui court, qui est un peu comme les eaux stagnantes. Alors s’organisent des modes de détour et de résistance pour pouvoir simplement vivre. Bien sûr, la Résistance est un fait politique situé, après la guerre, en 1940. Je veux dire, après la débâcle. Parce que s’il n’y avait pas eu la débâcle, il n’y aurait pas eu le réveil de Saint-Aban. La Résistance, c’est la confluence, à Saint-Aban, d’histoires et de personnes très différentes. Moi, j’étais déjà un étranger à Saint-Aban, un paysan du Danube. Mais c’est la Résistance qui, par-delà la diversité qu’imposent les malades, créa la variété de l’entourage, celle des soignants, qui d’ailleurs étaient des « soignants-soignés ».

Les religieuses, depuis si longtemps séparées du monde, sont reprises dans les mailles d’une société bouleversée par la guerre. Elles soignent les résistants blessés.

Tosquellesdecence« J’ai eu deux spécialités : celles de convertir les communistes en communistes et les religieuses en religieuses. Parce que la plupart des catholiques ne sont pas catholiques. Je n’ai rien contre le fait que l’on soit catholique ou communiste. Je suis contre ceux qui se disent communistes et qui sont radical-socialistes ou fonctionnaires publics ; et contre les religieuses qui croient l’être, alors qu’elles ne sont que des fonctionnaires de l’Eglise. Une partie de mon métier a donc consisté à convertir les individus en ce qu’ils sont réellement, au-delà de leur paraître, de ce qu’ils croient être, de leur moi idéal.

Les malades eux-mêmes étaient confrontés à la réalité de la guerre et savaient qu’au troisième étage du château se cachaient des résistants. Ils étaient cachés comme eux. Le mot asile est très bon ! Je préfère le mot asile à celui d’hôpital psychiatrique. On ne sait pas ce que cela signifie, hôpital psychiatrique. Asile veut dire que quelqu’un peut s’y réfugier ou qu’on l’y réfugie par force. Gentis a dit que les murs de l’asile, chacun les porte à l’intérieur de soi. C’est comme un écart protecteur, le clivage « de Mélanie Klein ».

Ainsi, les murs protégeaient les malades des méfaits de la société. Hélène Tosquelles venait d’arriver à Saint-Alban, après avoir traversé les Pyrénées seule avec son premier enfant. Saint-Alban fut un des seuls, sinon le seul hôpital psychiatrique en France où n’ait pas sévi la famine, cette « extermination douce » qui tua plus de 30 000 malades mentaux pendant la guerre. Comme le fait remarquer Jean Oury, la question de la survie fut tout à fait didactique.

« Les malades, les infirmières et même l’économe ou les médecins menaient la lutte contre la faim, sortaient de l’hôpital, allaient chez les paysans chercher du beurre et des navets, en échange de quelques travaux. On a mis les malades en rapport avec l’extérieur, non pour faire la guerre mais pour faire du marché noir. Nous avons organisé des expositions de champignons pour leur apprendre à les ramasser. Et comme il existait des cartes d’alimentation pour tuberculeux, on a inventé un service de tuberculeux. Lorsqu’un type commençait à avoir des oedèmes de carence, subitement on faisait un diagnostic de tuberculose. Il existe tout un enchaînement de choses qui fait que, finalement, la guerre ne fait que venir au bon moment… et la Résistance aussi ».

En 1940, Saint-Alban est un lieu misérable, sale et surpeuplé. Les malades en sortent rarement. Une vingtaine de gardiens et quelques soeurs en assurent lait surveillance et la survie.

Premier paradoxe : c’est dans l’asile vétuste d’un département déshérité que va s’élaborer la Psychothérapie institutionnelle. Le pari, réputé impossible, est de soigner les psychotiques avec les moyens de la psychanalyse. Sans divan, sans contrat imposé de paroles. Et là où ils se trouvent en nombre, hôpitaux et autres lieux d’écart et de ségrégation.

Deuxième rupture : l’hôpital sécrète sa propre pathologie, confine soignants et soignés dans la chronicité. C’est lui qu’il faut d’urgence traiter. Abattre les murs, enlever les barreaux, supprimer les serrures. Ce n’est pas suffisant. Il faut analyser, mais surtout combattre les pouvoirs, les hiérarchies, les habitudes, les féodalités locales, les corporatismes. « Rien ne va ja mais de soi », tout est prétexte à réunions. Chacun doit être consulté, chacun peut décider. Non simple souci de démocratie, mais conquête progressive de la parole, apprentissage réciproque du respect. Les malades doivent avoir prise sur leurs conditions de séjour et de soins, sur les droits d’échanges, d’expression et de circulation.

Troisième principe, de révolution permanente : le travail n ‘est jamais terminé, qui transforme un établissement de soins en institution, une équipe soignante en collectif. C’est l’élaboration constante des moyens matériels et sociaux, des conditions conscientes et inconscientes d’une psychothérapie. Et celle-ci n’est pas le fait des seuls médecins ou spécialistes, mais d’un agencement complexe où les malades eux-mêmes ont un rôle primordial.

« L’homme est un type qui va d’un espace à l’autre. Il ne peut rester tout le temps dans le même espace. C’est-à-dire que l’homme est toujours un pèlerin, un type qui va ailleurs. L’important, c’est ce trajet. Le Club était un lieu dans lequel les gens qui sortaient des différents quartiers de l’hôpital pouvaient se retrouver et établir des relations avec l’inconnu, l’inhabituel, le surprenant parfois. A partir de ce moment-là, leur discours et leurs actions ne restaient pas figés par la vie interne au quartier; l’important étant de se libérer de l’oppression caractérologique fatale du chef de quartier ! Finalement le psychiatre ne fait que rendre tout le monde prisonnier de la psychopathologie particulière de son caractère.

C’est pourquoi il faut – comme on dit à La Borde – qu’il y ait une liberté de promenade, que l’on puisse aller d’un endroit à l’autre. Sans ce vagabondage, ce « droit au vagabondage » – comme Gentis l’a proclamé un jour -, on ne saurait parler de Droits de l’Homme. Le premier droit de l’homme est le droit au vagabondage. Le Club était un lieu où les vagabonds pouvaient se retrouver, le lieu d’une pratique et d’une théorisation du vagabondage, de l’éclatement, de la déconstruction-reconstruction. Il faut d’abord Se Séparer de quelque part pour aller ailleurs, Se différencier pour rencontrer les autres, les éléments ou les choses… Le Club est un système autogestionnaire, si l’on veut utiliser un certain langage. On s’y exerce à l’autogestion, à sa pratique ».

Une des ses activités principales fut le comité de rédaction du journal, lieu de psychothérapie collective le plus important de l’hôpital. Ce journal s’appelait Le Trait d’Union. Une séance du comité de rédaction a été filmée par Mario Ruspoli dans un film consacré à l’expérience de Saint-Aiban : Images de la folie. Un patient prend la parole :

– Vous l’avez, ce poème que je vous ai offert ?

Je vais le lire, si vous voulez. Cela s’appelle La victoire de Samothrace. C’est pour cela que l’on a dit que j’étais fou. « Elle fend l’azur. La voyant, il est difficile de croire qu’elle soit sortie de la main des hommes. Non que l’homme ne soit capable de l’admirable, mais – et je ne sais pas d’où me vient cette certitude -, il y a en elle quelque chose qui dépasse l’oeuvre de l’homme. Un trait, une ligne, une lumière qui sort d’elle, y retourne et l’irradie. Elle n’est pas créée, elle crée. Personne ne voudrait dire que la montagne Sainte-Victoire, où Cézanne promena son admirable regard, fût son oeuvre .Mais la victoire de Samothrace, elle n’a pu sortir que de la main des Dieux. »

tosquelles[1]« L’art brut est la production spontanée des malades. Le plus souvent, c’est quelque chose qu’ils font seuls. D’ailleurs, quand je suis arrivé à Saint-Alban, Forestier, que tout le monde connaît, l’avait déjà inventé. A cette époque, à l’hôpital, bien qu’il y eût un mur, on ouvrait totalement les portes une fois par semaine. Les paysans qui allaient à la foire le traversaient avec leurs vaches, pour ne pas se fatiguer. Forestier faisait ses bateaux, ses petits maréchaux, mettait un étalage sur le chemin, et les gens de la Lozère, en passant, lui échangeaient ses oeuvres contre un paquet de cigarettes ou quelques sous. Ils lui achetaient l’art brut. Cet art, il est important de le convertir en marchandise. Dans ce que l’on a appelé, à tort, la « socialisation », il faut savoir dépasser l’exhibitionnisme pour rencontrer l’autre.

Ce n’est pas si mal de s’exhiber. Aujourd’hui je suis en train de m’exhiber ; je suis content, car cela me permet de vous rencontrer. Dans La fête prisonnière, film réalisé par Mario Ruspoli à l’hôpital de Saint-Alban, un patient se promène dans le bal annuel en disant : -Je n’ai personne au monde. Je suis seul. Je suis peut-être un peu fou, si l’on veut. Mais je me demande vraiment s’il existe des fous, s’il y a des malades mentaux partout. Je ne crois pas. Ils sont peut-être oubliés du monde, délaissés par tout le monde. Quand on se promène de par le monde, ce qui compte ce n’est pas la tête, mais les pieds ! Il faut savoir où on met les pieds. Ce sont eux les grands lecteurs de la carte du monde, de la géographie. Ce n’est pas sur la tête que tu marches ! Les pieds sont le lieu de ce qui deviendra le tonus. Voilà pourquoi toute mère commence par faire des chatouilles aux pieds. Il s’agit de tenir debout, de faire une distribution du tonus pour aller quelque part. Mais c’est avec les pieds que tu y vas, pas avec la tête!

De l’expérience de Saint-Alban, on pourrait retenir l’impression que la vie privée des soignants doit se fondre avec leur vie professionnelle. Est-ce que la psychothérapie institutionnelle prescrit de vivre avec les fous ?

« Tu sais, c’est comme les histoires d’amour. Il y a des actes d’amour où une fois très rapide suffit pour rester toute la vie. Il faut vivre avec les malades ; mais ce n’est pas parce qu’on reste dans l’hôpital psychiatrique jour et nuit, que l’on vit avec les malades. Je vis tout le temps avec eux, je les habite, ils m’habitent. Mes premiers malades sont encore vivants en moi. La meilleure façon d’habiter avec eux, c’est peut-être de s’en séparer. A Saint-Alban, il n’y avait pas un seul malade agité en 1950, bien que l’on n’utilisât aucun médicament contre l’agitation. On s’occupait du réseau.

Malheureusement, entre 1950 et 1960, ils ont découvert ce que l’on appelle les tranquillisants, ou quelque chose comme ça. A partir de ce moment-là, les psychiatres ont dit : « Chouette ! On n’a plus besoin de se préoccuper de la relation, du narcissisme, de l’érotisme » – du filet, en quelque sorte. « Il suffit de donner la pilule ». Ils sont tombés dans ce piège, bien volontiers. Ils étaient contents : « maintenant, grâce aux tranquillisants, on pourra avoir des rapports avec la « personne » du malade et on pourra parler comme à l’école : « Allez à droite, allez à gauche, allez en haut ! « …

Enfin, c’était faire le berger à coups de bâton. Après Saint-Alban, la psychothérapie institutionnelle a trouvé des relais dans de nombreux établissements publics ou privés. De ces divers foyers de soin et de recherche principalement axés sur le traitement des psychoses, la clinique de La Borde, avec Jean Oury et Félix Guattari, est sans nul doute, pour Tosquelles, le lieu qui perpétue le mieux sa démarche.

» C’est curieux mais, en France, je suis devenu Français illustre, Chevalier de la santé publique ou je ne sais quoi… Et chez moi, en Espagne, là où l’on m’aurait tué, je suis devenu Fils illustre. Français, mais Fils illustre de Reus. Les mêmes types qui m’auraient tué m’ont décoré. Si j’allais m’installer là-bas, ils me foutraient des coups de bâton. Je n’ai jamais prétendu retourner à Reus. J’ai eu quelque efficacité, parce que je suis étranger-catalan. J’ai déjà dit qu’il fallait être étranger toujours. Maintenant, je suis étranger en Catalogne. Et c’est pour ça que je suis efficace.

J’ai beaucoup plus de chagrin de la perte de Saint-Alban que de celle de la Catalogne ou de l’Espagne. Mes parents sont enterrés à Saint-Alban. Je ne suis pas partisan d’honorer ou d’ériger des tombes… Mais la destruction du cimetière de Saint-Alban et la disparition des cadavres vivants de mon père, de ma mère et de ma tante me fait mal au coeur. Cependant, cela me permet d’admettre parfaitement que l’on puisse parler de Saint-Alban et de la Thérapeutique institutionnelle comme si, moi, je n’avais pas existé. « On songeait, jusqu’en 1914 à peu près, à l’effet salutaire de la prise de conscience. On disait qu’il fallait que le sujet puisse devenir conscient de ses problèmes inconscients, inconnus de lui-même. Dès que la vérité ainsi connue serait formulée, la souffrance disparaîtrait. Avant 1930, Freud désenchanta à ce propos et, moi-même, Si j’avais à prophétiser, j’envisagerais que le prolétariat puisse rester branché sur l’inconscient et non sur la prise de conscience ».

François TOSQUELLES

Revue « CHIMÈRES » – Automne 1991, N°19

 

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