Si j’étais plus psychotique

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Pour occuper la place qui est la sienne, l’analyste s’enseigne assurément de l’expérience issue de son propre trajet psychopathologique, mais le réel qu’il a traversé dans sa cure le conduit également à côtoyer des registres inaccoutumés de la temporalité et de l’espace.
L’abord des psychoses oblige l’analyste à se confronter à des registres distincts de son habitus le plus quotidien.

« Si j’étais plus psychotique, je serais probablement meilleur analyste » affirme Jacques Lacan, en 1977.

On peut douter que le propos n’ait que la fonction d’une boutade, si l’on considère qu’il a été tenu lors de la discussion qui suivait l’ouverture de la section clinique, c’est à dire le lieu où les analystes avaient l’opportunité de se former à la clinique psychiatrique.

Que peut, en effet, apprendre l’analyste de sa fréquentation de la folie ?

L’analyste, dans son atopie, peut s’instruire du registre de l’entre-deux-morts voire de l’expérience mélancolique, pour occuper la place spécifique à laquelle il est sollicité dans le déroulement de la cure.

 

Divers gens debouts

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Soigner la démocratie de ses folies normalisantes.

A l’heure où une mobilisation d’ampleur contre le projet de loi « travail » émerge, avec des formes nouvelles dépassant les structures traditionnelles de contestation et de mobilisation, il est temps de nous relever, de se mettre debout ensemble.

S’il est d’usage qu’un gouvernement élu sur des promesses et des valeurs ne les tienne pas, un pas est franchi quand il trahit de manière honteuse son mandat en créant des lois toujours plus régressives sous prétexte de « modernisation », de « responsabilité », de « réformes. »

Ces lois ou projets de lois sont sous-tendus désormais par cet Etat d’Urgence qui agit ou tente d’agir la peur dans tous les champs de nos vies, venant, souvent, paralyser la pensée – individuelle et collective – et nous faire accepter, parfois, ce que nous devrions fermement combattre.

À ce que l’on pourrait nommer sidération politique s’est adjointe une sidération traumatique, les attentats de janvier et novembre 2015 sont venus attaquer et/ou détruire un lien social que nous tentons, dans de multiples lieux, de soigner et/ou de reconstruire au travers de praxis d’altérité.

Alors qu’il s’agit aujourd’hui de faire avec cette part d’inconsolable, nous sommes convoqués à nous approprier autrement le champ politique, pour qu’aux régressions toujours plus réactionnaires, nous opposions des possibilités concrètes d’émancipation, jusque là inédites ou souterraines. 

Notre Santé toujours plus malade

Souvent, dans nos lieux de travail – ici dans nos lieux de soins -, quand le désespoir n’a pas pris le pas sur les initiatives, nous tentons d’agir microscopiquement pour ménager des marges de manœuvres là où les cadres légaux (en l’occurence la loi santé votée en décembre 2015) dictent à la fois la forme et le contenu du cadre de travail ; ici certaines pratiques et la façon de les appliquer. Les acteurs doivent s’approprier ces contraintes sous couvert de liberté contractuelle pour trouver entre eux la bonne forme promue par avance. C’est le cœur de la loi de « modernisation de la santé » qui crée des Groupements hospitaliers de territoire (GHT). Ces derniers doivent être mis en place au 1er juillet 2016 sinon des sanctions financières sont promises pour les établissements hospitaliers portant sur la suppression du financement des missions d’intérêt général !

Sur un territoire qui est bien souvent dessiné de manière unilatérale par les Agences Régionales de Santé, sans cohérence avec les réalités de terrain, plusieurs hôpitaux sont sommés de se regrouper à partir « d’un projet médical partagé », pierre soit disant « angulaire » du dispositif qui est en réalité imposé par le dispositif lui-même du GHT. Projet médical qui se résume à entériner le cadre général de la loi : générer des économies en fermant à terme toujours plus de services de soins sous prétexte d’excellence et de compétitivité des services.

Comment construire un tel « projet » quand les cultures de travail, les réalités de terrain diffèrent, quand le temps donné est dicté par l’urgence rendant impossible dans les faits toute délibération démocratique avec l’ensemble des acteurs : citoyens, usagers, professionnels, politiques ? « La concertation » répétée au fil des discours toujours plus creux de la Ministre et de ses représentants est déconcertante par sa vacuité. Il n’y a pas eu de concertation, juste des monologues à plusieurs avec des forces sociales à bout de souffle : des syndicats trop occupés par les défenses corporatistes, par les petits arrangements politiques allant contre un agir commun capable d’instituer un autre cadre de pensée et d’action. Notre système de santé est malade du cadre de société dans lequel nous vivons. Les dispositifs de notre société (qu’ils soient de soin, de travail, d’éducation etc.) visent selon la novlangue « à mettre l’usager au centre du dispositif ». L’usager est quadrillé, le dispositif n’est pas fait pour lui, pour ses besoins propres, il doit se conduire comme le dispositif l’a prévu par avance. Le renversement général qui s’est opéré depuis les avancées sociales d’Après Guerre est donc à son comble puisque ce sont désormais les citoyens qui doivent s’adapter aux dispositifs et non plus l’inverse. Pour ceux qui n’y arrivent pas, l’exclusion ou la précarisation comme forme de vie permanente : « fermeture des droits » sociaux, prestations précarisantes etc.

Il est demandé la même chose aux patients-usagers-citoyens du système de santé : ils doivent s’adapter à une offre de soin toujours plus pauvre nécessitant d’être toujours plus riche pour contre-carrer les restructurations qui, sous couvert de mutualisation, ferment toujours plus de postes, de services, d’hôpitaux. Si tous les citoyens, un jour, ont pu mesurer dans leur vie l’état de déliquescence de notre système de santé autrefois le plus performant du monde, ce qui arrive va aggraver cette situation. Quid de nous, de notre santé? Quid des plus pauvres, des plus précaires, des plus malades ?

Nous devons, nous aussi, sortir « la santé » de l’étau qui l’enserre et menace de l’étouffer encore un peu plus au premier juillet 2016, date à laquelle des conglomérats imposés doivent être formalisés qui, sous couvert de « fluidifier le parcours des patients », « promouvoir un meilleur accès aux soins », créent une nouvelle échelle bureaucratique et centralisatrice, toujours plus loin des attentes de la population, des besoins réels d’accès de proximité et d’humanité des soins.

Si, localement, la tactique de dégager des marges de manoeuvre est nécessaire, sur le plan général nous devons pulvériser ce cadre qui n’apportera que plus de destruction des soins eux-mêmes. Le cadre de la loi santé, sous prétexte de promouvoir une meilleure coordination, une meilleure horizontalité, crée de la déstructuration et une verticalité toujours plus importante.

Pour les soins psychiques publics

Dans notre champ de pratique, ici la psychiatrie publique, «  cette modernisation »  laisse en plan un héritage fécond, celui de la sectorisation psychiatrique qui n’a pas attendu 2016 pour mettre en acte la proximité des soins quelle que soit la gravité des pathologies mentales des personnes en souffrance. Le mouvement désaliéniste avait pour « pierre angulaire » un projet qui ne se limitait pas au médical mais avait pour ambition de traiter le rapport que la société avait dans son ensemble à un certain type d’altérité radicale comme celui de la grande souffrance psychique. Là où cette conception aurait pu servir de modèle pour penser des soins à taille humaine, démocratiques car accessibles à toutes et tous, tout en reprenant les mêmes mots, les politiques (et donc nous tous) ont décidé d’aller à rebours de ces pratiques en votant cette loi.

A l’heure actuelle, vu les « réformes » promues depuis des années, vu la pente néolibérale et sécuritaire toujours plus prononcée de nos gouvernants, qui peut encore croire que ces réformes auront un autre effet que la déconstruction des avancées sociales précédentes ?

Nous le répétons, la situation de la psychiatrie est particulière puisque l’offre de proximité sur l’ensemble du territoire existe depuis le mouvement de la sectorisation psychiatrique mise en place Après Guerre. Des pratiques se sont développées sur tout le territoire, s’originant d’une mise en question de l’hospitalo-centrisme, afin d’adapter le dispositif de soins psychiatriques à ce que les personnes en grande souffrance nécessitent au quotidien pour se relever de leurs impasses existentielles. L’enjeu était alors d’adapter le milieu, la cité, la société à leurs problématiques et non l’inverse.

A l’heure actuelle, soutenir cette spécificité mettant la construction de la relation humaine au cœur des soins psychiques est considéré comme « stigmatisante » car il faudrait que les troubles psychiatriques soient « des maladies commes les autres » avec des « techniques » de soin « comme les autres », réduisant au passage les maladies somatiques à leur aspect le plus strictement organique. Traiter une crise psychiatrique comme un infarctus du myocarde conduit à mettre le supposé organe problématique, ici le cerveau, au centre des techniques de soin. Tout concourt à ces amalgames : la recherche psychiatrique devient synonyme de recherche sur le cerveau alors même que la recherche au quotidien dans les pratiques de soin est délaissée voire « non recommandée ». Quoiqu’en disent la vulgate à la mode, les troubles psychiques ne peuvent se réduire aux troubles cérébraux. Pourtant ces modèles tout prêt, simplistes, exportés de la médecine techniciste (centre de référence pour tels et tels troubles, rôle toujours plus prononcé de l’expertise au nom de la science…) se trouvent renforcés par la loi santé. Quel citoyen n’a pas constaté la déshumanisation qui sévit dans les hôpitaux ? Du peu de considération fait à la relation humaine, à la personne du malade au delà de l’intérêt suscité par sa maladie ? Alors que la psychiatrie pourrait être l’âme de la médecine en ce qu’elle place les drames existentiels de la personne au cœur des soins, le mouvement est inverse : nous importons en psychiatrie ce qui déshumanise les soins dans les autres spécialités médicales.

Malgré les résistances, à leur corps défendants, de professionnels consciencieux, cette situation mettant la relation à la périphérie des soins n’est plus possible. En psychiatrie, exclure cette dimension relationnelle est au mieux une stupidité au pire un meurtre d’âme. C’est pourtant ce que va renforcer la loi de santé en psychiatrie sans que cela fasse grand problème pour les acteurs.

La question centrale, très peu souvent abordée, est de savoir quels sont les dispositifs à mettre en place pour accueillir ceux qui le plus souvent refusent ou s’excluent de tout dispositif. Cette exclusion pose peu de question puisque des « équipes mobiles » ou des « cellules spécialisées » sont supposées traiter ces problématiques au coup par coup. Mais combien de personnes sont exclues de ces découpages car ils sont trop « addicts » ou trop « psychotiques » pour l’équipe précarité ou quand ils sont trop « toxico » ou trop « précaire » pour les services de psychiatrie etc ? Depuis de nombreuses années nous fabriquons des patates chaudes. Cette purée toujours plus indigeste fabrique toujours plus de violence, de morts, d’invisibles. Si nous ne nous mobilisons pas pour replacer la réalité de ce qui se passe dans les pratiques au centre de nos préoccupations, nous deviendrons complices du déchaînement de la cruauté dans nos lieux de soins, dans notre espace démocratique.

Le déni de cette réalité que nous traversons au quotidien conduit à un délire organisationnel entérinant dans les pratiques toujours plus d’exclusion et de ségrégation, sous prétexte de « déstigmatisation ».

Le travail psychiatrique ne peut se faire sous état d’urgence clinique permanent. Il nécessite du temps, une construction commune, des outils variés pour que les personnes passant par des effondrements existentiels graves puissent se reconstruire une vie vivable. Si nous ne faisons rien, les personnes ayant besoin de la psychiatrie seront les premières victimes de ce dispositif. Puis viendront les autres malades… Et les citoyens dans leur ensemble. Est-ce ce que nous voulons ?

Si trouver des possibilités d’articulations viables entre le micropolitique et le macropolitique est le défi pour les années à venir, une brèche s’est ouverte depuis les nuits debouts. Nous appelons donc à la constitution d’une coordination nationale des citoyens, services, pôles, hôpitaux qui veulent dessiner un autre visage à la psychiatrie et à la santé comme vient de le faire des ciroyens de l’hôpital Ville Evrard. Nous appelons également à partager toutes les initiatives visant à nous sortir de ce marasme imposé pour fonder d’autres dispositifs, plus ouverts et plus humains.

Les divers gens debouts 

La percée

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William Turner – painting

 

Si l’espèce humaine survit, les hommes de l’avenir considéreront notre époque éclairée, j’imagine, comme un véritable siècle d’obscurantisme.

Ils seront sans doute capables de goûter l’ironie de cette situation avec plus d’amusement que nous. C’est de nous qu’ils riront.

Ils sauront que ce que nous appelions schizophrénie était l’une des formes sous lesquelles – souvent par le truchement de gens tout à fait ordinaires – la lumière a commencé à se faire jour à travers les fissures de nos esprits fermés… La folie n’est pas nécessairement un effondrement (breakdown); elle peut-être aussi une percée (breaktrough)…

L’individu qui fait l’expérience transcendantale de la perte de l’ego peut ou non perdre l’équilibre, de diverses façons. Il peut alors être considéré comme fou. Mais être fou n’est pas nécessairement être malade, même si dans notre monde les deux termes sont devenus complémentaires… A partir du point de départ de notre pseudo-santé mentale, tout est équivoque.

Cette santé n’est pas une vraie santé. La folie des autres n’est pas une vraie folie. La folie de nos patients est un produit de la destruction que nous leur imposons et qu’ils s’imposent eux-mêmes. Que personne n’imagine que nous rencontrons la vraie folie, pas plus que nous sommes sains d’esprit.

La folie à laquelle nous avons affaire chez nos « malades » est un déguisement grossier, un faux-semblant, une caricature grotesque de ce que pourrait être la guérison naturelle de cette étrange intégration.

La vraie santé mentale implique d’une manière ou d’une autre la dissolution de l’ego normal…

 

Ronald Laing – La politique de l’expérience, in l’Anti-Oedipe – page 159