Tout conscient, un nouvel inconscient

Henri Michaux (1899 - 1984) Sans titre vers 1957 - Gouache, encre et crayon aquarelle sur papier

 

J’ai, plus d’une fois, senti en moi des « passages » de mon père. Aussitôt je me cabrais. J’ai vécu contre mon père (et contre ma mère et contre mon grand-père, ma grand-mère, mes arrière-grands-parents); faute de les connaître, je n’ai pu lutter contre de plus lointains aïeux.

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Faisant cela, quel ancêtre inconnu ai-je laissé vivre en moi ?

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En général, je ne suivais pas la pente. En ne suivant pas la pente, de quel ancêtre inconnu ai-je suivi la pente ? De quel groupe, de quelle moyenne d’ancêtres ? Je variais constamment, je les faisais courir, ou eux, moi. Certains avaient à peine le temps de clignoter, puis disparaissaient. L’un n’apparaissait que dans tel climat, dans tel lieu, jamais dans un autre, dans telle position. Leur grand nombre, leur lutte, leur vitesse d’apparition – autre gêne – et je ne savais sur qui m’appuyer.

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On est né de trop de Mères. – (Ancêtres : simples chromosomes porteurs de tendances morales, qu’importe ?). Et puis les idées des autres, des contemporains, partout téléphonées dans l’espace, et les amis, les tentatives à imiter ou à « être contre ».

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J’aurais pourtant voulu être un bon chef de laboratoire, et passer pour avoir bien géré mon « moi ». En lambeaux, dispersé, je me défendais et toujours il n’y avait pas de chef de tendances ou je le destituais aussitôt. Il m’agace tout de suite. Était-ce lui qui m’abandonnait ? Était-ce moi qui le laissais ? Était-ce moi qui me retenais ?

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Le jeune puma naît tacheté. Ensuite, il surmonte les tachetures. C’est la force du puma contre l’ancêtre, mais il ne surmonte pas son goût de carnivore, son plaisir à jouer, sa cruauté. Depuis trop de milliers d’années, il est occupé par les vainqueurs.

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MOI se fait de tout. Une flexion dans une phrase, est-ce un autre moi qui tente d’apparaître ? Si le OUI est mien, le NON est-il un deuxième moi ?

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Moi n’est jamais que provisoire (changeant face à un tel, moi ad hominem changeant dans une autre langue, un autre art) et gros d’un nouveau personnage, qu’un accident, une émotion, un coup sur le crâne libérera à l’exclusion du précédent et, à l’étonnement général, souvent instantanément formé. Il était donc déjà tout constitué.

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On n’est peut-être pas fait pour un seul moi. On a tort de s’y tenir. Préjugé de l’unité. (Là comme ailleurs la volonté, appauvrissante et sacrificatrice).

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Dans une double, triple, quintuple vie, on serait plus à l’aise, moins rongé et paralysé de subconscient hostile au conscient (hostilité des autres « moi » spoliés).

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La plus grande fatigue de la journée et d’une vie serait due à l’effort, à la tension nécessaire pour garder un même moi à travers les tentations continuelles de le changer.

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On veut trop être quelqu’un.

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Il n’est pas un moi. Il n’est pas dix moi. Il n’est pas de moi. MOI n’est qu’une position d’équilibre. (Une entre mille autres continuellement possibles et toujours prêtes.) Une moyenne de « moi », un mouvement de foule. Au nom de beaucoup je signe ce livre.

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Mais l’ai-je voulu ? Le voulions nous ?

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Il y avait de la pression (vis à tergo).

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Et puis ? J’en fis le placement. J’en fus assez embarrassé.

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Chaque tendance en moi avait sa volonté, comme chaque pensée dès qu’elle se présente et s’organise à sa volonté. Était-ce la mienne ? Un tel a en moi sa volonté, tel autre, un ami, un grand homme du passé, le Gautama Bouddha, bien d’autres, de moindres, Pascal, Hello ? Qui sait ? Volonté du plus grand nombre ? Volonté du groupe le plus cohérent ?

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Je ne voulais pas vouloir. Je voulais, il me semble, contre moi, puisque je ne tenais pas à vouloir et que néanmoins je voulais.

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… Foule, je me débrouillais dans ma foule en mouvement. Comme toute chose est foule, toute pensée, tout instant. Tout passé, tout ininterrompu, tout transformé, toute chose est autre chose. Rien jamais définitivement circonscrit, ni susceptible de l’être, tout : rapport, mathématiques, symboles ou musique. Rien de fixe. Rien qui soit propriété.

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Mes images ? Des rapports.

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Mes pensées ? Mais les pensées ne sont justement peut être que contrariétés du « moi », perte d’équilibre (phase 2), ou recouvrements d’équilibre (phase 3) du mouvement du « pensant ». Mais la phase 1 (l’équilibre) reste inconnue, inconsciente.

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Le véritable et profond flux pensant se fait sans doute sans pensée consciente, comme sans image. L’équilibre aperçu (phase 3) est le plus mauvais, celui qui après quelque temps paraît détestable à tout le monde. L’histoire de la Philosophie est l’histoire des fausses positions d’équilibre conscient adoptées successivement. Et puis…est-ce par le bout « flammes » qu’il faut comprendre le feu ? Gardons nous de suivre la pensée d’un auteur¹ (fût-il du type Aristote), regardons plutôt ce qu’il a derrière la tête, où il veut en venir, l’empreinte que son désir de domination et d’influence, quoique bien caché, essaie de nous imposer.

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D’ailleurs, QU’EN SAIT-IL DE SA PENSÉE ? Il en est bien mal informé. (Comme l’œil ne sait pas de quoi est composé le vert d’une feuille qu’il voit pourtant admirablement.)

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Les composantes de sa pensée, il ne les connaît pas; à peine parfois les premières; mais les deuxièmes ? Les troisièmes ? Les dixièmes ? Non, ni les lointaines, ni ce qui l’entoure, ni les déterminants, ni les « Ah ! » de son époque (que le plus misérable pion de collège dans trois cents ans apercevra).

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Ses intentions, ses passions, sa libido dominandi, sa mythomanie, sa nervosité, son désir d’avoir raison, de triompher, de séduire, d’étonner, de croire et de faire croire à ce qui lui plait, de tromper, de se cacher, ses appétits et ses dégoûts, ses complexes, et toute sa vie harmonisée sans qu’il le sache, aux organes, aux glandes, à la vie cachée de son corps, à ses déficiences physiques, tout lui est inconnu.

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Sa pensée « logique » ? Mais elle circule dans un manchon d’idées paralogiques et analogiques, sentier avançant droit en coupant des chemins circulaires, saisissant (on ne saisit qu’en coupant) des tronçons saignants de ce monde si richement vascularisé. (Tout jardin est dur pour les arbres.) Fausse simplicité des vérités premières (en métaphysique) qu’une extrême multiplicité suit, qu’il s’agissait de faire passer.

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En un point aussi, volonté et pensée confluent, inséparables, et se faussent. Pensée-volonté. En un point aussi, l’examen de la pensée fausse la pensée comme, en microphysique, l’observation de la lumière (du trajet du photon) la fausse.

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Tout progrès, toute nouvelle observation, toute pensée, toute création, semble créer (avec une lumière) une zone d’ombre.

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Toute science crée une nouvelle ignorance.

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Tout conscient, un nouvel inconscient.

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Tout apport crée un nouveau néant.

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Lecteur, tu tiens donc ici, comme il arrive souvent, un livre que n’a pas fait l’auteur, quoiqu’un monde y ait participé. Et qu’importe ?

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Signes, symboles, élans, chutes, départs, rapports, discordances, tout y est pour rebondir, pour chercher, pour plus loin, pour autre chose.

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Entre eux, sans s’y fixer, l’auteur poussa sa vie.

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Tu pourrais essayer, peut être, toi aussi ?

 

Henri Michaux« Postface » in Plume suivi de Lointain intérieur, Gallimard Poésie, 1963, p. 215-220

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L’Homme et ses trois éthiques

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Stéphane Lupasco

 

Ce qui est intéressant, c’est l’introduction d’une éthique du contradictoire dans le domaine de la psychanalyse. Comment, pratiquement, dans un dialogue à deux, éveiller la contradiction ?

Il est plus facile d’éveiller les sens de quelqu’un, de provoquer ce qui est du domaine de la matière ou de la macrophysique, mais il est très difficile d’éveiller « l’âme », d’éveiller l’esprit quand il est complètement conditionné dans un schéma. Comment être ce provocateur qui permette de déclencher quelque chose de nouveau ?

La compréhension de cette éthique du contradictoire, de cette triéthique, conduit à la conclusion de l’abandon de l’idée d’une personnalité unique de l’homme, de moi unique. S’il y a trois éthiques qui fonctionnent dans l’homme et que l’on arrive pas à maîtriser l’équilibre entre ces trois matières, entre ces trois éthiques, on verra inévitablement des personnalités différentes se former en nous. Mais la maîtrise est-elle le but ?

Soit l’homogénéisation, soit l’hétérogénéisation, soit l’état T de ce « Tiers Inclus », cet équilibre en devenir entre semi-homogénéisation et semi-hétérogénéisation, soit différentes combinaisons entre les trois aspects vont créer une multitude, une légion de personnalités qui vont agir à des moments différents au nom de ce même moi unique, une sorte « d’usurpateur » du moi unique. Cette triéthique amène la psychanalyse à penser que l’homme est multiple.

Considérons aussi l’idée de la potentialité comme siège de la conscience. Là aussi, opérons un renversement. Ce n’est pas le subconscient qui doit être amené au niveau de ce qu’on appelle le conscient éveillé, mais plutôt l’inverse. Il s’agit de mener une vie subconsciente de plus en plus riche. Parce que la vie subconsciente est le siège de la potentialité, elle est le siège de la conscience, le siège du vrai moi.

Il y a donc un double renversement de sens. Le subconscient devient la réalité, l’élément qui est le siège de ce qui est la réalité de l’homme.

Stéphane Lupasco in L’Homme et ses trois éthiques

Chan, physique quantique et psychanalyse

Le chat de Schrödinger - 2011 - Techniques mixtes - 42 x 60 cm
Le chat de Schrödinger – 2011 – Techniques mixtes – 42 x 60 cm

 

« Le chat de Schrödinger », depuis 1935 dans sa boîte, présente la particularité d’être mort et vivant. Non pas mort ou vivant comme dans le monde conscient mais à la fois mort et vivant.

Le chat de Schrödinger n’est pas, pour ainsi dire, « coupé en deux ».

 

Au huitième siècle en Chine le Maître de Chan Nan Quan coupa un chat en deux parce que des moines se disputaient sur une aporie de ce genre : le khât (le cri duchan, 示) celui de l’hôte et celui visiteur ne sont ni identique ni distinct, enseignait le Maître Lin Ji, niant fondamentalement, comme Schrödinger avec son chat, l’évidence du principe de la logique du tiers exclu. Même un roi (de n’importe quoi) n’est jamais, tout en étant roi, qu’un bon repas pour un tigre. Esse est percipiexpliquait au XVIIIe siècle l’Irlandais Berkeley : Être ce n’est qu’être perçu. Le surréalisme, Lewis Caroll et le Chan illustrent par des propos stupéfiants la négation des principes premiers de notre logique. Ils considèrent comme possible le principe de non-identité : « A n’est pas A », « A n’a jamais été A », « A ne sera jamais A », ou encore « ce qui est n’est pas » et « ce qui n’est pas est », ou encore « A n’est jamais où est A ». Ils affirment la négation du principe de non-contradiction : « la même chose peut à la fois être et n’être pas », « le vrai n’est pas le contraire du faux », et par là même la négation du principe du tiers exclu : « Entre deux propositions contradictoires il y a toujours la troisième hypothèse : elles peuvent être vraies et fausses simultanément ». Bref, l’inverse des principes de la Métaphysique d’Aristote.

Chan 示, étymologiquement signifie absorption, absorption des contradictoires. Ici nous ne sommes plus par conscience d’être mais par l’inconscient, par le wu nian无念 [無-], le non penser. Avec Schrödinger et la physique contemporaine nous plongeons donc dans le monde quantique, dans le monde du ça, du wu ming 无名 [無-], du « sans nom » de Laozi, dans le monde de l’inconscient, c’est-à-dire dans « l’aire du non-né », dans le monde paradoxal d’Héraclite : « Les immortels sont mortels, les mortels immortels vivant de ceux-là la mort, mourant de ceux-là la vie » (62), nous sommes dans l’absorption des contradictoires brefs, nous sommes dans le monde du réel, selon Lacan, celui de « l’achose », du « désêtre » de « l’appensée », et non plus dans le cadre de nos petites réalités hallucinées par le principe d’identité. Ce sont les dimensions de l’impermanence totale et du zéro absolu. Il s’agit dans notre culture d’un extraordinaire « saut conceptuel », d’une rupture épistémologique, d’une mise en abîme des principes premiers de la logique d’Aristote sur lesquels repose dans notre monde toute conscience réfléchie.

Les physiciens quantiques nous rapportent qu’ils expérimentent continuellement des phénomènes « d’intrication ». Les phénomènes d’intrication désignent le fait que les particules communiquent entre elles alors qu’elles sont séparées par des distances pouvant se compter en années lumière. « Les particules semblent agir par télépathie, instantanément, c’est-à-dire plus vite que la vitesse de la lumière, malgré les kilomètres qui les séparent » démontrent les physiciens (Michel Raimond, physicien à l’ENS). « Comment telle particule « sait » qu’elle est intriquée avec telle autre, à des dizaines de kilomètres, cela continue à m’échapper » confesse le physicien suisse Nicolas Gisin « […] mais cela finira bien par entrer dans nos esprits ».

Ces expériences, testées en laboratoire, notamment à l’université de Genève depuis vingt-cinq ans, fonctionnent quel que soit le système référentiel. Ainsi le chat de Schrödinger serait une superposition d’états. C’est-à-dire, comme toute chose, une sorte de millefeuille temporel de photons se trouvant dans plusieurs états parfaitement contradictoires. Ce phénomène appelé phénomène de « décohérence » ressemble à s’y méprendre au « ça » décrit par la psychanalyse. Les quanta sont des quantités discontinues d’énergie, on pourrait les assimiler à la théorie des pulsions et des pulsions partielles de la psychanalyse.

C’est sur le couple inséparable pulsion de mort et pulsion de vie que repose la technique psychanalytique. Ne nous faut-il pas inclure la mort dans notre propre vie ? Voilà qui diffère de l’exclusif principe d’identité. On devrait maintenant, avec l’inconscient et la physique quantique, dire et penser : « la même chose peut être et n’être pas en même temps et sous le même rapport ». Comme le chat de Schrödinger ou comme celui de Nan Quan elle peut avoir deux états ou se situer en deux endroits différents. Le « un » dans le Chan, la psychanalyse et la physique quantique n’est pas le un dont nous avons conscience, le un qui exclue tout ce qui n’est pas lui, mais le un comme absorption des contradictoires. C’est le un d’Héraclite, de Laozi et de Lacan lorsqu’il dit « y a d’l’un ».

Pour la physique moderne le contradictoire est un fait, celui d’être à la fois « onde et corpuscule ». Les électrons, sans substance, sur lesquels repose notre civilisation électronique se comportent à la fois comme des billes et comme des ondes. Nos physiciens appellent ça le « concept de dualité », à comprendre comme « concept de dualité contradictoire ». « L’arrêt entre en mouvement sans qu’il y ait mouvement. Le mouvement s’arrête sans qu’il y ait arrêt. […] [Sinon] comment y aurait-il de l’un ? ».

Certes, dans le monde conscient les choses et les états restent parfaitement localisés, identifiés et non contradictoires : « Vous êtes ici ou vous êtes là, à Paris ou à Marseille etc. mais non pas dans les deux villes en même temps » et « Vous ne sauriez prendre le métro et l’avion au même instant ». Mais, de même qu’en rêve on peut être à sa fenêtre et se voir passer dans la rue, en physique quantique les particules ont des identités contradictoires, c’est-à-dire des non-identités, et de plus le don d’ubiquité.

La « matière noire » ressemble beaucoup à l’inconscient de Freud et de Lacan. Elle est aussi indétectable sinon par ses effets inattendus, comme l’inconscient qui ne se manifeste que par ses bévues, ses trous, ses masses manquantes et son énergie, dite du vide. Cette énergie du vide produirait des particules ayant une durée infiniment éphémère, disparaissant juste après être nées. C’est cette brièveté qui les rend indétectables, mais leur énergie, semblable aux affects de la psychanalyse, subsisterait, emplissant toutes choses. Les particules, les atomes, les électrons sont comparés par les physiciens modernes au fameux « poisson soluble » inventé par André Breton. Tant qu’ils ne sont pas nommés et mesurés les électrons peuvent se trouver dans plusieurs endroits en même temps. Ils ne sont pas où ils sont. La science désigne ce phénomène par « énoncé de non-localité ». C’est dire, en conclusion, qu’il n’y a pas de lieu, qu’il n’y a pas de substance autre que ce que l’on dit.

Comme l’avait remarqué Jacob von Uexküll  : « chaque espèce invente son environnement ». Einstein expliquait : « En supprimant la matière on avait cru qu’il resterait l’espace mais on s’est aperçu quand supprimant la matière on avait également supprimé l’espace ». Pourtant Einstein n’admettait pas l’indéterminisme quantique que son collègue Niels Bohr défendait. Aujourd’hui toutes les expériences confirment Bohr et les étrangetés paradoxales de la physique quantiques. C’est la praxis du non-sens. « Une particule n’est nulle part avant qu’on la nomme et la mesure ». D’une certaine manière la particule revisite le « je pense donc je suis » cartésien : quand je ne pense pas, je ne suis pas, donc « je suis et je ne suis pas ». Notre monde conscient est unitaire et local, tandis que l’inconscient, comme le monde quantique, est non-local et dual.

« Comprendre est ne pas comprendre », enseigne Lin Ji. La véritable compréhension ne se distingue pas de son contraire. Les physiciens modernes se rangent donc, qu’ils le veuillent ou non, aux expériences du contradictoire, au nihil negativum de Kant, c’est-à-dire à l’impossible contradictoire.

Le contradictoire c’est le feu héraclitéen. C’est le feu du réel, c’est-à-dire le feu de l’inconscient, selon Lacan : « L’inconscient c’est le Réel ». « D’où vient le feu ? Le feu c’est le Réel. Ça met le feu à tout, le Réel. Mais c’est un feu froid (soulignons l’énoncé contradictoire de Lacan « un feu froid »). Le feu qui brûle est un masque, si je puis dire, du Réel. Le Réel est à chercher de l’autre côté, du côté du zéro absolu ». On ne sait pas ce qu’est l’inconscient si on ne brûle pas avec lui. Rappelons Héraclite : « Le feu surgissant sépare et se saisit de tout » (66).

Dans « La Transmission de la Lampe » (ou la transmission du feu) le premier écrit sur le Chan (1004) Bodhidharma, le fondateur historique, est appelé « celui qui contemple le mur » Bi Guan 壁观 [-觀] ou le précipice, c’est-à-dire le vide. Les physiciens appellent justement « mur de Planck » ce qui sépare la physique classique de la physique quantique, autrement dit l’inconscient du conscient, le principe de non-identité du principe d’identité. Ceci rappelle le premier vers duXinxing Ming 心性銘 (De la nature du cœur) le premier écrit sur le Chan du Maître Seng Zan (VIe s.) : « La grande voie est simple il suffit de ne pas choisir », ne pas choisir entre « je suis » et « je ne suis pas » car, selon le réel, « je suis et je ne suis pas », tel le chat de Schrödinger.

Guy Massat et Xiao Xiaoxi

in CPP

 

Transdisciplinarité

Basarab Nicolescu
Basarab Nicolescu

Lorsque l’on s’intéresse aux systèmes de représentation collectifs qui eurent cours avant l’apparition de la science moderne, on constate souvent à quel point les principes qui fondent la religion, l’art, la morale, la médecine, se rapportent les uns aux autres pour former une unité de la culture assurant la cohérence des différents domaines de l’expérience et de la connaissance. Or, il est généralement admis qu’en Occident le XVIIe siècle introduit une scission entre, d’une part, ce qui assurait jusqu’alors l’unité de la culture – la religion, la métaphysique – et, d’autre part, la science moderne qui, pour se constituer, évacue de son champ d’études tout ce qui n’est pas rationalisable, et se donne une méthode prétendant bannir l’influence de l’imagination, considérée comme source d’erreur. Si la seconde moitié du XIXe siècle voit l’apogée du scientisme – auquel aboutit cette fracture –, il est tout à fait surprenant de constater que cette conception, qui fait du mesurable la seule source légitime de connaissance, a largement survécu jusqu’à nos jours, en dépit des découvertes de la physique quantique qui, dès le début du XXe siècle, en remettaient radicalement en cause les prémisses. Ce n’est donc certainement pas un hasard si c’est un physicien qui nous propose de surmonter la schizophrénie caractérisant notre culture depuis plus de trois siècles : avec la transdisciplinarité, c’est à un véritable changement de paradigme culturel que nous convie Basarab Nicolescu, paradigme apte à répondre à l’urgence de refonder une unité de la connaissance.

Fonction de l’inconscient

sitting-lacan

 

« Nous avons une science qui est organisée sur des bases qui ne sont pas du tout celles que vous croyez.
C’est pas parce que c’est une genèse, notre science, c’est pas dans la pulsation de la nature que nous sommes rentrés, non, nous avons fait jouer des petites lettres, des petits chiffres et puis avec ces petites lettres et ces petits chiffres, c’est avec eux que nous construisons des machines qui marchent, qui volent, qui se déplacent dans le monde, qui vont très loin.
Ça n’a plus, absolument plus rien à faire avec ce qu’on a pu rêver sous le registre de la connaissance.
C’est une chose qui a son organisation propre et l’organisation de ce qui finit par en sortir comme étant son essence même, à savoir nos fameux petits ordinateurs de diverses espèces, électroniques ou pas.
C’est ça l’organisation de la science.
Bien sûr, naturellement, ça ne marche pas tout seul, mais c’est quand même ça ce que je peux vous faire remarquer, c’est qu’il n’y a pour l’instant et jusqu’à nouvel ordre, aucun moyen de faire un pont, précisément entre les formes les plus évoluées des organes d’un organisme vivant et cette organisation de la science.
Pourtant, ce n’est pas tout à fait sans rapport.
Là aussi, il y a des lignes, des tubes, des connexions, mais c’est tellement plus riche que tout ce que nous avons pu encore construire comme machine, un cerveau humain.
Pourquoi ne se poserait-on pas la question de savoir pourquoi est-ce que ça ne fonctionne pas de la même façon.
Pourquoi est-ce que nous aussi nous ne faisons pas en vingt secondes trois milliards d’opérations, d’additions, de multiplications et autres opérations usuelles comme le fait la machine.
Nous avons encore beaucoup plus de choses qui convoient dans notre cerveau.
Chose curieuse, ça fonctionne quelques fois comme ça un court instant, sur l’ensemble de ce que nous pouvons constater, c’est chez les débiles.
Nous trouvons ce qui est bien connu les débiles calculateurs.
Ils calculent eux comme des machines.
Ça suggère peut-être autre chose, à savoir que peut-être tout ce qui est de l’ordre de notre pensée est quelque chose qui est comme la prise d’un certain nombre d’effets, des effets de langage que, comme tels, ce sont ceux sur lesquels nous pouvons opérer ; je veux dire que nous pouvons construire des machines qui en sont en quelque sorte l’équivalent, mais dans un registre évidemment plus court que ce que nous pourrions attendre d’un rendement comparable s’il s’agissait vraiment d’un cerveau qui fonctionne de la même façon.
Tout ça simplement, non pas pour appuyer quoi que ce soit là-dessus de ferme, mais pour vous suggérer une certaine prudence qui est particulièrement valable là où justement la fonction pourrait paraître se faire dans ce qu’on appelle «parallélisme».
Non pas, bien entendu, pour réfuter le fameux parallélisme psycho-physique qui est comme chacun sait bien une foutaise depuis bien longtemps démontrée, mais pour suggérer que ce n’est pas entre le physique et le psychique que la coupure serait à faire, mais entre «le psychique» et «le logique».
Quand on en est arrivé là, on voit quand même un petit peu ce que je veux dire quand je dis que mettre en question ce qu’il en est du langage est quelque chose qui parait indispensable à éclairer des premiers abords de ce dont il s’agit quant à la fonction de l’inconscient.
Car, c’est peut-être bien vrai que l’inconscient ne fonctionne pas selon la même logique que la pensée consciente.
Il s’agit, dans ce cas-là, de savoir laquelle, à savoir comment ça fonctionne – non pas moins logiquement – ce n’est pas une prélogique, non, c’est une logique plus souple, une logique plus faible comme on dit chez les logiciens.
Mais il ne faut pas se tromper «plus faible» ça indique la présence ou l’absence de certaines corrélations fondamentales sur lesquelles s’édifie la tolérance de cette logique ; mais une logique plus faible, ce n’est pas du tout moins intéressant qu’une logique plus forte, c’est même beaucoup plus intéressant parce que c’est beaucoup plus difficile à faire tenir, mais ça tient quand même.
Cette logique, on peut s’y intéresser, ça peut même être expressément notre objet de nous y intéresser à nous, psychanalystes, enfin si tant est qu’il y en ait.
Il faut que vous pensiez un petit peu à tout ça comme ça grossièrement, l’appareil langagier qui est là quelque part sur le cerveau comme une araignée – c’est lui qui a la prise ; ça peut vous choquer, je veux dire vous pouvez vous demander, mais alors tout de même, qu’est-ce que vous nous racontez, d’où vient-il ce langage ?
Je n’en sais rien.
Je ne suis pas forcé de tout savoir moi.
Vous n’en savez rien non plus d’ailleurs.
Vous n’allez pas imaginer que l’homme a inventé le langage.
Vous n’en êtes pas sûr, vous n’avez aucune preuve.
Vous n’avez vu aucun animal humain devenir devant vous homosapiens comme ça – quand il est homosapiens, il l’a déjà le langage.
Quand on a voulu s’intéresser à ce qu’il en est de la linguistique – un Monsieur Helmholtz en particulier – on s’est interdit de poser la question des origines.
C’était une décision sage ; ça ne veut pas dire que c’est une interdiction qu’il faudra toujours maintenir, mais il est sage de ne pas trop fabuler et on fabule toujours au niveau des origines.
Cela n’empêche pas qu’il se fait tout un tas d’ouvrages méritoires dont nous pouvons tirer des aperçus tout à fait amusants.
Rousseau a écrit là-dessus.
Il y a même certains de mes chers nouveaux amis de la génération de l’École Normale qui veulent bien me prêter l’oreille de temps en temps qui ont édité un certain essai sur l’origine du langage chez Jean-Jacques Rousseau, c’est très amusant, je vous le conseille. »

Jacques Lacan, 1967, PLACE, ORIGINE ET FIN DE MON ENSEIGNEMENT

Ce texte circule avec l’introduction suivante :

« En 1967, Jacques Lacan tenait, dans le cadre des « Mardis du Vinatier » une conférence où il développait, à l’usage d’un public provincial, les grandes lignes de son enseignement.
Il nous a paru intéressant, en introduction à un débat sur sa pensée, de publier ici un texte reconstitué à partir de l’enregistrement de cette conférence et de la discussion avec H. Maldiney qui lui fit suite. Reproduction, avec quelques blancs aujourd’hui inaudibles, de ce qui fut ce soir-là entendu ou que les auditeurs crurent saisir d’un discours spontané et associatif, ce texte ne saurait représenter un écrit lacanien inédit et n’engage donc ni Lacan ni Maldiney »

 

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