Queer Psychanalyse

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Le point de départ serait un constat : l’hétérocentrisme de la psychanalyse. Ou, puisque celui-ci perdure à travers l’histoire et les transformations : l’hétérocentrisme des psychanalyses. Le problème est double : cet hétérocentrisme empêche la psychanalyse de faire ce qu’elle prétend faire et empêche l’existence de celles et ceux qui ne sont pas conformes à l’idéal hétérosexuel.

Dans Queer psychanalyse, Fabrice Bourlez part de ce constat pour s’efforcer de penser les conditions d’un agencement entre les psychanalyses et les existences qui échappent aux normes hétéros du psychisme, du corps, du désir.

Que la psychanalyse soit hétérocentrée et hétérosexiste se vérifie autant dans la théorie que dans la pratique. Chez Freud ou Lacan, le point de vue du théoricien – et du praticien – est construit à partir de présupposés implicites ou explicites qui conduisent à penser le psychisme et le corps comme psychisme et corps hétérosexuels : la norme du normal est l’hétérosexualité et le monde impliqué par celle-ci, les catégories de l’intelligibilité mobilisant ce qui exclut tout ce qui ne correspond pas à la vie et à la psyché hétéros.

Il en est de même dans les pratiques et usages. Chacun a sans doute en tête la façon dont la psychanalyse est sans cesse convoquée comme loi indépassable, comme censure et juge de tribunal lorsqu’il s’agit de penser – de condamner – ce qui socialement inclut autre chose que le modèle hétérosexuel habituel : Pacs, mariage entre personnes de même sexe, transidentités, bisexualité, etc. Mais un même processus de déligimation et de condamnation est aussi souvent à l’œuvre dans le discours feutré des séances de psychothérapie psychanalytique : ici, le patient queer a moins affaire à ce qui peut l’accompagner dans la formulation de son désir et de sa subjectivité qu’à une impasse et une sentence qui l’objectifie et le nie.

On comprend le dilemme et le problème qui se posent à celui ou celle qui est à la fois queer et psychanalyste, celui ou celle qui « connaît non seulement les règles analytiques mais aussi le poids des discriminations ». Dans ce livre, ce problème est reconnu mais il devient surtout l’occasion d’un point de vue problématisant. Il ne s’agit pas pour Fabrice Bourlez de renoncer à la psychanalyse ou, en tant que psychanalyste, d’intérioriser et de reproduire les schémas hétérosexistes et policiers d’une psychanalyse au service d’une idéologie, d’un Etat, d’une société qui discriminent, rendent malade, ou tuent. Il ne s’agit pas de renoncer à sa double « identité » mais de problématiser chacune à partir de l’autre, de faire surgir à partir de l’autre ce que chacune exclut et de l’imposer comme cadre avec lequel penser. S’il faut réellement, pour le psychanalyste, « se taire pour laisser entendre », celui-ci doit commencer par écouter et entendre ce qu’il est habitué à forcer à se taire chez le patient. Comme le psychanalysé doit faire taire en lui ce qui le contraint à reproduire l’hétérocentrisme dominant et doit au contraire entendre et dire pour son compte ce qui existe hors des cadres hétéros. Et comme, enfin, le psychanalyste – qu’il soit straight ou non – doit lui-même interroger son propre hétérosexisme pour laisser exister autre chose qui ne serait ni normé ni normatif.

Il n’est pas du tout question pour Fabrice Bourlez de produire une jolie synthèse entre psychanalyse et théories queer, ou d’appeler de ses vœux une psychanalyse gayfriendly, compatissante et tolérante, mais de réflechir à la possibilité de construire un lieu de rencontre qui serait en même temps un lieu de problématisation non exempt de conflits, de tensions, en même temps qu’il permettrait des alliances. Celles-ci ne seraient possible qu’à condition que la psychanalyse soit mise en question, mise en cause, déconstruite, reformulée à partir des points de vue queer, comme, de leur côté, les existences queer pourraient être repensées à partir d’une psychanalyse dans laquelle seraient trouvés certains moyens pour une énonciation en propre, pour une articulation possible de subjectivités et de désirs singuliers. Une psychanalyse queer nécessiterait que la psychanalyse soit queerisée, et les existences queer auraient sans doute quelque chose à gagner à s’articuler – lorsque cela est nécessaire – à partir de certaines catégories d’une psychanalyse ainsi reconfigurée.

L’un des présupposés du livre de Fabrice Bourlez est que la psychanalyse implique un ordre des choses et du monde que la théorie reproduit, énonce, fait exister, et que la pratique, également, reproduit et produit. Le fait est que cet ordre ne va pas puisqu’il hiérarchise et trie les existences en niant, étouffant, massacrant des modes de vie pourtant vivables et bons pour soi comme pour les autres. Etre queer est une bonne chose. Etre homo, lesbienne, trans, bi, etc., est désirable et bon. La pluralité des genres est bonne, comme est bonne la pluralité des désirs – leurs inventions, leurs diversités, leur plasticité. Pourquoi légitimer un ordre social, un ordre politique et psychique qui repose sur la dévalorisation, l’effacement, l’empêchement de tous ces types d’existence ? Pourquoi en imposer un seul au détriment de tous les autres ? Queer psychanalyse repose sur l’affirmation éthique d’une pluralité des modes de vie et sur la mise en évidence que la négation de celle-ci ne peut qu’être liée à une violence incapable de se justifier autrement que par la violence. Posés en ces termes, les enjeux de ce livre, s’ils concernent la psychanalyse et les subjectivités queer, sont aussi et fondamentalement politiques autant qu’éthiques.

Pour mener sa réflexion qui est donc plurielle, Fabrice Bourlez interroge de manière précise certains des textes de Freud ou de Lacan. Il est de même conduit à repenser de manière critique certains concepts et certaines catégories de la psychanalyse, comme Œdipe ou le Réel, ou certains présupposés de celle-ci, en particulier son cadre d’interprétation familialiste, bourgeois, sa conception du psychisme comme représentation selon des figures et relations déterminées a priori. Mais cette approche théorique serait insuffisante si elle ne s’accompagnait pas d’une réflexion critique sur les usages et pratiques qui permettent habituellement le rapport entre patients et psychanalystes, sur ce qui est mobilisé et se joue à l’occasion de ce rapport : conditions de l’écoute et de la parole, le contre-transfert, etc. L’approche est autant matérielle qu’intellectuelle, puisque ce qui ne se dit pas – ou plus – forcément dans le discours peut pourtant être fait par la pratique : même les plus friendly des psychanalystes peuvent produire, au cours des séances, de la violence et une mise à mort du patient queer.

Parallèlement à cette lecture décapante de la psychanalyse, Fabrice Bourlez recherche dans celle-ci des moyens de s’extraire de son hétérocentrisme, de son acceptation enthousiaste d’un ordre du monde qui fait pourtant obstacle aux finalités qui sont celles de la psychanalyse, à savoir un traitement de la « souffrance », l’articulation de son propre désir, la reconnaissance ou la construction de soi en tant que sujet singulier, etc. En relisant Freud et Lacan, il s’agit de repérer chez eux ce qui permet, en quelque sorte de l’intérieur, de problématiser l’hégémonie hétéro, de pluraliser le désir, de valoriser la pluralité des corps et psychismes, de parler pour soi. La psychanalyse n’est plus ce qui produit des sentences et de la correction mais ce qui soutient la singularité du sujet.

Fabrice Bourlez convoque également, dans une série de lectures précises, pointues, subversives, certaines des figures de la production théorique queer : Butler, Bourcier, Bersani, Delphy, Halperin, Haraway, Katz, Preciado, Wittig, etc. Il s’agit, à partir de leurs énoncés, de considérer les directions possibles d’une queerisation de la pensée, d’une critique queer de la psychanalyse, de ce qu’impliquent des modes de vie queer. Il s’agit surtout de mettre en évidence les conditions et les grandes lignes d’une alliance entre psychanalyse et queer, et ceci, encore une fois, par-delà un simple réaménagement de la psychanalyse, une simple approche tolérante des désirs queer. Que serait une psychanalyse pensée et pratiquée à partir des queer ? C’est la question à partir de laquelle Fabrice Bourlez s’efforce de repenser la possibilité d’une psychanalyse qui autrement se condamne à fliquer et, au final, sans doute, à disparaître. A l’intérieur de ce questionnement, sont également convoquées des noms des sciences humaines et de la philosophie qui ne sont pas d’ordinaire rangés dans la catégorie des penseurs queer mais dont les œuvres permettent pourtant une subversion radicale de la pensée et des pratiques selon des modalités qui peuvent – et devraient – s’agencer avec les points de vue queer, comme elles permettent de repenser la psychanalyse : Bourdieu, Foucault, et surtout, bien sûr, Guattari et Deleuze.

Loin de ce qui aujourd’hui se présente dans le débat public comme la psychanalyse, en rupture avec les habitudes générales de la pratique psychanalytique, Queer psychanalyse pose la question d’autres rapports sociaux et politiques inclusifs et non fascisants, débarrassés de l’hétérocentrisme et de l’hétérosexisme mortifères que nous subissons. Fabrice Bourlez indique en quoi la psychanalyse pourrait et devrait avoir un statut à l’intérieur de ce processus de changement social et politique autant que subjectif. Et ce processus est déjà à l’œuvre dans le livre : les queer sont présents, ils et elles sont ce qui interroge, ce qui évalue, ce à partir de quoi la pensée est produite. Dans cette optique, ce livre ouvre des perspectives qui devraient être poursuivies et approfondies, par exemple : analyse critique et réflexion sur les conditions institutionnelles d’une psychanalyse queer ; inclusion des résultats théoriques et pratiques des racial studies en vue d’une nouvelle psychanalyse ; questionnement des imaginaires et catégories mobilisés ou tus lorsque la psychanalyse – autant du côté de l’analyste que de l’analysé – concerne les migrants, les déclassés, etc. C’est aussi par ces perspectives qu’en lui-même il appelle de ses vœux que Queer psychanalyse donne à penser, ouvre des voies importantes pour une psychanalyse mais aussi pour une politique, pour des désirs à venir.

Fabrice Bourlez, Queer psychanalyse – Clinique mineure et déconstructions du genre, éditions Hermann, octobre 2018, 316 p., 25 €

(publié pour la 1ère fois dans Diacritik)

L’inconscient, c’est le social

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La formule de Lacan « l’inconscient, c’est le social » laisse à entendre que le complexe d’Œdipe n’est pas seul à organiser notre subjectivité, remettant ainsi en cause à travers cet acte la clinique psychanalytique elle-même. L’une des conséquences que l’on peut en tirer est que la famille ne serait pas l’unique déterminant de notre destin comme sujet. Il apparaît donc que les psychanalystes ne devraient pas limiter leur responsabilité à la seule sphère familiale, mais également prendre en compte le domaine social, pour rendre compte de ce qui affecte le sujet divisé par le langage et sujet aux discours (du maître, de l’hystérique, de l’universitaire, de l’analyste et du capitaliste) noués au sujet selon un mode singulier, particulier et contingent, en tension vis-à-vis de l’universel, de l’ample et du nécessaire.

Si j’étais plus psychotique

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Pour occuper la place qui est la sienne, l’analyste s’enseigne assurément de l’expérience issue de son propre trajet psychopathologique, mais le réel qu’il a traversé dans sa cure le conduit également à côtoyer des registres inaccoutumés de la temporalité et de l’espace.
L’abord des psychoses oblige l’analyste à se confronter à des registres distincts de son habitus le plus quotidien.

« Si j’étais plus psychotique, je serais probablement meilleur analyste » affirme Jacques Lacan, en 1977.

On peut douter que le propos n’ait que la fonction d’une boutade, si l’on considère qu’il a été tenu lors de la discussion qui suivait l’ouverture de la section clinique, c’est à dire le lieu où les analystes avaient l’opportunité de se former à la clinique psychiatrique.

Que peut, en effet, apprendre l’analyste de sa fréquentation de la folie ?

L’analyste, dans son atopie, peut s’instruire du registre de l’entre-deux-morts voire de l’expérience mélancolique, pour occuper la place spécifique à laquelle il est sollicité dans le déroulement de la cure.

 

Antiphon, le déchagrineur

AntiphonAntiphon peut être considéré comme un des précurseurs de la psychanalyse. Il est l’inventeur d’une méthode d’interprétation des rêves ainsi que d’une thérapie de l’âme fondée sur le discours. Il prétendait guérir les maladies humaines par l’expression des sentiments par les mots, et l’interprétation rationaliste des rêves. Il se disait « déchagrineur »

Antiphon estimait que « chez tous les hommes, la pensée (gnomè) gouverne le corps pour la santé et la maladie et pour tout le reste. »

Théorie qu’on peut aujourd’hui retrouver dans l’effet placebo.

Concernant le thérapeute Antiphon, le pseudo-Plutarque nous dit (traduction Louis Gernet) :

« Au temps où il s’adonnait à la poésie, il institua un art de guérir les chagrins, analogue à celui que les médecins appliquent aux maladies : à Corinthe, près de l’agora, il disposa un local avec une enseigne où il se faisait fort de traiter la douleur morale au moyen de discours ; il s’enquérait des causes du chagrin et consolait ses malades. Mais, trouvant ce métier au-dessous de lui, il se tourna vers la rhétorique. »

Grâce à Lucien de Samosate, nous possédons le propos d’ouverture de son traité Sur l’art d’échapper à l’affliction :

« L’île des songes est proche de deux sanctuaires de Tromperie et de Vérité. C’est là que sur leur enceinte sacrée et leur oracle qu’elle domine l’interprète des rêves à qui Sommeil avait alloué ce privilège. »

— Histoire véritable II, 33.

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Dans le domaine strictement philosophique, Antiphon est un auteur original, mais méconnu.

Auteur d’un traité Sur la Vérité, un ouvrage Sur la Concorde, ainsi qu’un autre Sur la Politique, dont il ne reste rien que quelques fragments. Il s’est semble-t-il attaché à prendre une voie différente d’Aristote. Autant le stagirite affirmait la vérité ontologique de la forme dans la nature, autant Antiphon énonçait la supériorité de la Matière sur le Monde. Pour lui en effet la Matière constitue l’essence de la nature des êtres. Cette doctrine se caractérisait par le concept d’arrythmiston. À la même époque, les Atomistesutilisaient le mot grec de rythmos pour décrire les limites physiques des atomes.

L’arrytmiston est dans l’esprit d’Antiphon le substrat du monde « libre de structure ». Il utilisait pour illustrer sa théorie l’image du lit enterré d’après le témoignage d’Aristote : au livre I de son traité de la Vérité, Antiphon indiquait Si l’on enfouissait un lit et si le bois en se putréfiant donnait naissance à un rejeton vivant, on n’aurait pas un lit mais du bois.

L’essence du lit est végétal, son ordonnancement est un accident fait par l’homme. La vraie réalité est le support délié de toute structure, les figures particulières des choses ne sont que les agencements fugaces de l’opportunité du mouvement du Monde. Pour lui, le substrat libre de structure du Monde n’a besoin de rien, ni ne conçoit rien d’autre en plus, mais est indéterminé et sans manque. Même la notion de temps est à ses yeux à soustraire du substrat primordial du monde. Ainsi, il indiquait Le temps est pensée ou mesure, non le substrat des choses, théorie appliquée concrètement par notre philosophe dans la recherche de la résolution géométrique de la quadrature du cercle. La vision philosophique selon Antiphon de ce problème géométrique se retrouve dans sa tentative de la rectification géométrique de la courbe. La seule réalité étant alors l’homogénéité de l’espace, où se déploie cette courbure géométrique.

Antiphon met ses connaissances au service du peuple. Pour aller vers le bonheur, vers l’hédonisme libertaire, il prône une vie selon la Nature, il recommande d’aller à l’encontre des conventions sociales, idée qu’on retrouve également chez les Stoïciens, Diogène de Sinope, Aristippe de Cyrène et les Cyrénaïques.

Il recommande de tourner le dos aux richesses, aux honneurs et aux valeurs familiales car ces « fausses valeurs » éloignent du bonheur et de l’autonomie. Il veut privilégier l’être sur l’avoir.

« (Dans la vie) tout paraît petit et de courte durée. La vie, c’est un dé qu’on lance : on ne peut pas revenir en arrière. Il y a des gens qui ne vivent pas leur existence présente : ils mettent tout leur zèle à se préparer, pour ainsi dire, à vivre une autre vie qui n’est pas de ce monde ; en attendant, le temps file… »

Selon lui, pour vivre selon la Nature, pour se connaître soi-même, il faut connaitre les lois de la Nature. Cette connaissance ne peut passer que par la philosophie qui permet de comprendre les choses et ainsi de conjurer la peur et fabriquer de la rationalité et du plaisir.

Il est ainsi également un précurseur du concept de droit naturel que développeront plus tard Hobbes, Locke et Rousseau.

Antiphon, en grec ancien Ἀντιφῶν / Antiphôn (Rhamnos, Attique v.-480Athènes -410) est l’un des dix grands orateurs attiques. Ce sophiste hédoniste s’était spécialisé dans plusieurs domaines de la sagesse tels que le juridique, l’onirocrisie, la mantique, la thérapeutique par les mots, la rhétorique. Son fils Épigène est l’un des élèves de Socrate.

Plutôt que de me prétendre « psychanalyste » ( « Psychanalyste, je le dé-suis », disait Jacques Lacan) j’aime à devenir par mes patients leur « déchagrineur », ou « Chasse-Chagrin ».

 

D’un train, l’Autre

Le parler libérateur et thérapeutique pendant un voyage en train.

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D’UN TRAIN L’AUTRE, VOYAGE AVEC « MON MOI ».
FRANCE CULTURE – Dimanche 12 Novembre 2017 – 13:30
Un documentaire de Dominique Prusak, réalisé par Laurent Paulré. Prises de son : Laurent Lucas, Jean-Ghislain Maige, Mixage : Adrien Roch et Elise Leu, Archives INA : Annelore Veil
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Pascal Descaux-Desmoulains, Psychanalyste d’inspiration Schizo-analytique Crédits : Laurent Paulré – Radio France

Le psychanalyste Pascal Decaux-Desmoulains pratique in situ, sur la ligne D du RER Transilien, une clinique de psychanalyse d’inspiration schizo-analytique ouverte aux hommes et femmes de toutes origines.

Mais le voyage généralement programmé entre Châtelet-les Halles et Brunoy peut également se pratiquer sur une grande ligne nationale, ou s’improviser sur un quai de gare voire un buffet.

La « métaphore ferroviaire » chère à Freud et qui articule temps, espace et mémoire (la matérialisation du voyage et le train lui-même constituant, l’un comme l’autre, le véhicule vers l’inconscient), se prête à tous les lieux du transport… voire du transfert psychanalytique. L’important est d’atténuer la souffrance intérieure de l’analysant par la puissance d’évocation des paysages et des déplacements qui deviennent une véritable matière thérapeutique.

Pour le psychanalyste Pascal Decaux-Desmoulains, auteur avec le philosophe et sociologue Edgar Morin de « la Métamorphose du monde », il faut utiliser l’environnement entier pour « remettre en voix – et sur une bonne voie – » le patient demandeur de guérison.


https://www.franceculture.fr/emissions/une-histoire-particuliere-un-recit-documentaire-en-deux-parties/dun-train-lautre-voyage-avec-mon-moi

Penia & Poros

Penia et Poros, du récit mythique à l’événement historique, par Solange Adelola Faladé

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Cette intervention de Solange Faladé en janvier 1995 en Martinique, rend bien compte de l’idée que Madame Faladé se faisait de la science politique, de la place et de la qualité de l’homme d’état capable d’orienter cette science non vers la destruction mais vers la construction d’un état multiracial oriente. Ce thème sera repris ultérieurement à Nantes, en avril 1995. Solange Faladé insistera plus particulièrement sur la question de la jouissance dans son rapport à la Chose, sur la haine portée au lieu de l’Autre empêchant tout dialogue. C’est ce qui est porté par les politiques au lieu de la Chose qui fera qu’il y aura paix possible grâce à l’accueil de la parole de l’autre quel qu’il soit, et dans le respect, alors que la haine portée en ce lieu, fera que la guerre sera la seule réponse possible. À lire ce texte de Solange Faladé, celui qui a eu la chance de l’écouter, entend sa voix, la limpidité et la simplicité de ce qu’elle pouvait énoncer dans un langage touchant à l’intelligence et au cœur. Sa respiration, ses phrases avec les scansions qui lui étaient propres. Il s’agit bien là des qualités d’une analyste qui a su faire entendre et transmettre l’enseignement de Jacques Lacan.

Nelson Mandela et Frederik De Klerk, naissance d’une société multiraciale

Je suis heureuse ce soir de pouvoir m’adresser aux Martiniquais dans ce pays où, il y a un siècle, résida celui qui le père de mon père, Béhanzin, roi d’Abomey.

Maître[1], qui me faîtes l’honneur de venir m’écouter, je vais aujourd’hui tenter de parler d’un autre événement historique, événement actuel : la rencontre de Nelson Mandela et de Frederik De Klerk.

Mais, auparavant, je vais vous rapporter le commentaire que Lacan fait du banquet de Platon au cours de l’un de ses séminaires sur le transfert. Et je m’arrêterai tout particulièrment au discours de Pausanias, discours sur le riche, et sur ce que Lacan tire de ce discours concernant le mythe de Penia et Poros. Deux positions subjectives : le pauvre, le riche.

Penia, la pauvresse ne pouvait assister au banquet des dieux, banquet donné en l’honneur de la naissance d’Aphrodite. Ceci ne la découragea pas. Elle se mit en route, s’échina, se donna beaucoup de mal, prit sur le chemin tout ce qu’elle pouvait prendre et arriva sur les lieux du banquet, au moment où s’en allait Poros, le riche. Celui-ci, plein de ressources, quittait la salle du banquet, enivré du nectar des dieux. Penia s’avança vers lui, le rencontra dans le jardin, où celui-ci était venu se reposer, le jardin des dieux et, de cette rencontre, elle fut grosse de l’Amour. Ce qui est là, nous dit-on, dans ce mythe, porte témoignage de ce qui rend possible la communication entre les dieux et les humains.

Lacan met en exergue deux positions subjectives : le pauvre, celui qui est dénué de tout, d’une part ; le riche, celui qui a toutes les ressources d’autre part. Et il m’a semblé que Nelson Mandela et Frederik De Klerk étaient là, dans leurs positions que nous avons eu à connaître, illustrant ces deux positions subjectives. Je tiens tout de suite à dire qu’il ne s’agit pas là d’une psychanalyse appliquée, qu’il n’est nullement question de considérer ce qui peut être symptôme ni chez l’un, ni chez l’autre. C’est de tout à fait autre chose dont il est question.

Nelson Mandela, d’ascendance royale, décida un jour de faire une coupure parce que, nous dit-il, dans ses Mémoires dont la traduction sort demain[2], parce que, nous dit-il, il ne voulait pas du mariage qui lui était préparé. Il y a donc une coupure avec ce que l’on peut appeler son milieu. Il devient avocat. Mais cette coupure ne veut nullement dire qu’il y a rupture avec son peuple, avec ce qu’il est. Au contraire, il a compris, il prend la lutte en main. Et vous savez ce qu’a été cette lutte de longues années. Vous savez ce que, avec ses compagnons de route, il a pu réaliser. Et vous savez aussi que c’est, véritablement, une condition de pauvre qui lui a été réservée. Il a dû vivre pendant vingt-sept ans sans ressources, démuni de toute liberté, ayant à mener une véritable vie de bagnard, ayant à casser des cailloux en plein soleil, enfin, vivant comme véritablement vit le pauvre. Mais ceci ne le découragea pas. Au contraire. Et il continua la lutte à sa façon, là où il était, avec ses compagnons. Et vous savez ce qu’il en résulta, c’est que, le monde entier fut pris à témoin, c’est que le monde entier, par l’embargo qui a été imposé au gouvernement de son pays, fit savoir que leur lutte était la lutte de tous les hommes libres. Donc Mandela, avec ses compagnons, eut à s’échiner, comme la pauvre Penia dut le faire, pour pouvoir , à son tour, être admis au banquet des dieux. Voici pour Mandela.

Voyons Frederik De Klerk. On ne peut pas ignorer que sa condition, sa position subjective, c’est la position du riche. Du riche de par le groupe social qui est le sien. Du riche qui, véritablement, avait en main toutes les ressources puisque le pouvoir suprême était entre ses mains. Frederik De Klerk était véritablement dans la position de Poros. Et je crois qu’il y a à lui rendre hommage. Et on ne peut pas, à mon avis, lui trouver d’autres qualificatifs que ceux avec lesquels Mandela lui-même a répondu aux journalistes qui l’interrogeaient lors de la visite de François Mitterrand : « Frederik De Klerk, nous le trouvons admirable ! ». Effectivement, admirable, il l’est ! Et pourquoi ? Je reviens un instant à l’enseignement de Lacan et à ce que, nous autres psychanalystes, connaissons bien. Pourquoi est-il admirable ? C’est parce que le riche, parce qu’il est riche, parce qu’il a, ne peut pas être du côté de qui donne, du côté de qui peut aimer. Aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas et c’est bien le pauvre qui peut le faire. Alors, qu’a-t-il fait, De Klerk, pour qu’on puisse le trouver admirable aujourd’hui ?

C’est que lui qui avait la jouissance, qui avait la puissance, qui était à ce moment là celui qui pouvait tout décider, il a compris – et je pense que pour lui aussi il y a eu un véritable parcours, tout comme pour Mandela – lui a saisi qu’il fallait qu’il renonce à quelque chose de cette jouissance, de cette jouissance qui les enfermait, lui et les siens, sur eux-mêmes. Et je me permets le jeu de mot de Lacan : « Jouissance/J’ouis-sens ». Il faut que ça puisse devenir « jouissance » avec les deux possibilités d’entendre le sens et le fait de pouvoir jouir de quelque chose, dans ce sens qui veut dire qu’on a accepté une perte. Le sens, Lacan y insiste, c’est ce qui permet la communication. C’est ce qui fait que, avec l’« Autre », on peut échanger. Car l’« Autre », s’il n’est pas pour autant le« même », c’est quand même celui avec qui on peut trouver des signifiants tels, qu’une relation, qu’une communication puisse se faire. Donc, de part et d’autre, il y a eu parcours. Et d’abord, pour Nelson Mandela, lui-même. Son livre, il l’intitule : Long walk to freedom.

C’est vrai, il y a eu là un parcours tel qu’on peut penser – c’est quelque chose qui se rapproche de ce qu’on peut voir au cours d’une analyse – qu’il y a eu sûrement des mutations. Mutations subjectives chez cet homme qui a dû vivre là, replié. Mais pas replié sur lui-même, puisqu’il était ouvert et continuait à être ouvert aux souffrances des siens. Longue marche, un parcours qui fait que, à un moment donné, un moment tout à fait décisif, Mandela a pu passer sur beaucoup de choses, et a accepté cette main que lui tendait De Klerk. C’est là, la rencontre. Et, à partir de ce moment là, on peut dire que, de part et d’autre, ces deux personnalités ont dû faire, chacune de son côté, effort sur elles-mêmes. Faire en sorte que ce qui pouvait les séparer, ce qui pouvait encore les diviser, empêcher un dialogue constructif, puisse être mis de côté pour que se mette en place, semaine après semaine, discussion après discussion, rencontre après rencontre ce qui a permis ce que l’on vit aujourd’hui en Afrique du Sud.

Rencontre, oui ! Nelson Mandela et les siens ont pu imposer, exiger, que leur fût reconnu ce qu’un homme doit pouvoir posséder, c’est-à-dire la dignité : vivre comme un homme doit vivre. Et vous savez que l’une des premières choses exigées par Mandela fut le droit de vote. À partir du moment où le dialogue s’est installé, à partir du moment où celui qui possédait a dû reconnaître, chez l‘autre – chez l’autre qui n’était pas le même, certes – des possibilités d’identification, à partir de ce moment là, Mandela put exiger ce droit de vote. Et vous vous souvenez de ce qu’a été ce jour extraordinaire, ce jour qui a duré plus d’un jour, où toute l’Afrique du Sud – tous ceux qui habitent ce pays, qu’ils soient de la brousse, de la ville ou de la campagne, qu’ils soient blancs, qu’ils soient noirs, qu’ils soient indiens ou métis –, où tous ont déposé dans l’urne, leurs voix, leurs votes.

À partir du moment où fut reconnu ce qui était, là, de par ces hommes qui avaient lutté pendant tant d’années, Nelson Mandela a pu poser ce qui va de soi, ce qui s’appelle les Droits de l’Homme. Il a pu exiger que tous, tous ceux-là qui étaient dans ce pays puissent jouir de ces droits. Droit de vote, nous venons de le voir, mais aussi droit à l’éducation. Mais avant d’en arriver là, il y avait encore du chemin à parcourir. Et ce chemin qu’ils continuaient à parcourir, chacun de son côté, certes, mais pouvant avoir un dialogue, ce chemin fut marqué par la reconnaissance. Reconnaissance qui leur rapporta à chacun le prix Nobel. Leurs discours furent différents. Mais peu importe. Ce qui comptait, c’est qu’ils étaient là, à l’œuvre, pour que quelque chose de jamais connu puisse se réaliser dans ce pays. Le résultat du vote, vous le connaissez : Nelson Mandela fut porté à la présidence. Et je crois que, là, il a fait preuve, avec tous ceux qui ont lutté avec lui, d’une véritable intelligence politique, au sens noble de la politique. Au lieu de faire comme on le craignait un État noir, il a proposé un État multiracial et, ce faisant, il rompait totalement avec ce que jusqu’alors on leur avait imposé puisque l’on voulait faire de ce pays, qui était le leur, un État blanc.

Je voudrais revenir sur ce qu’a été l’exigence de Mandela et des siens. Dans la légende et, surtout, avec l’expérience que la psychanalyse nous a donnée, nous savons que Penia est, disons, dans cette position féminine où quelque chose est à exiger à l’autre…est à exiger de l’autre parce qu’il y a la différence sexuelle et que, pour une femme, pour pouvoir être sur ce plan où le dialogue est possible avec un homme, il n’y a qu’un biais, celui de l’amour. Ici, je ne veux pas développer mais je voudrais surtout dire que, pour nous, psychanalystes, il n’est pas question ni d’infériorité ni de supériorité : c’est autour de ce qui fait la différence, la différence des sexes que ceci se pose. Donc, l’exigence de Penia c’était l’amour de Poros. L’exigence de ces hommes qui ont lutté, l’exigence de Mandela, ce n’était nullement l’amour. C’était que leur soit reconnue la dignité d’homme. Et je pense que c’est parce qu’ils s’en sont tenus à cela – ô combien, avec quelle férocité, si je puis dire –, c’est parce qu’ils s’en sont tenus à cela qu’on a pu connaître ce que nous connaissons, il n’y a pas eu ce qui était craint, ce déferlement de la haine. Parce qu’ils s’en sont tenus à cela qu’on a pu connaître ce que nous connaissons. Il n’y a pas eu ce qui était craint, ce déferlement de la haine. Parce que, avec l’amour, il y a son envers, c’est la haine. Et s’ils avaient lutté pour être aimés et non pas pour être reconnus comme des hommes dignes de porter ce qu’un être humain doit porter, quel qu’il soit, s’ils avaient lutté pour autre chose, croyez-moi, vraisemblablement ils auraient été mal aimés et c’est à ce moment là que le pire aurait pu se passer. Je me souviens d’une phrase prononcée par une enseignante française qui était en Afrique du Sud depuis un certain nombre d’années, qui enseignait la philosophie, et qui était interrogée dans les semaines qui précédaient le vote. On lui demandait si elle resterait ou si elle quitterait ce pays. Elle a répondu qu’elle resterait mais à une condition, qu’elle ne lise pas dans les yeux des noirs la haine. Effectivement, si elle avait lu cette haine dans les yeux des Noirs, elle aurait été confrontée, elle-même, à ce moment là, à ce que de haine elle pouvait porter. C’est-à-dire que la question de l’identification se serait posées d’une façon telle que ce serait que ç’aurait été désastreux. Je crois que là, Mandela et les siens ont fait preuve d’une très grande intelligence politique, d’une très grande connaissance de ce qu’est l’homme.

Alors j’en reviens à cet état multiracial, car beaucoup se sont posés des questions, de savoir pourquoi.

État multiracial

Je n’ai reçu aucune confidence de Mandela et des autres, mais je pense que la question de la race doit être pensée autrement que de la façon dont elle est pensée jusqu’à ce jour.

La race n’est pas uniquement ce que l’anthropologie physique nous dit. La race n’est pas seulement ce pli palmaire qui fait que l’on n’est pas le même. Ce ne sont pas seulement ces mensurations que l’anthropométrie peut mettre en évidence.

Non ! La race c’est autre chose, c’est ce qui fait qu’on jouit différemment. Ce sont les différents modes de jouissance qui nous séparent. Et je pense que ce qui est là, ou tout au moins ce qu’on tente de réussir, c’est que jouissant différemment, on peut quand même se présenter au banquet des dieux. On peut quand même de tout ce que ce pays peut porter en respectant l’autre qui est un autre semblable. C’est aussi ça que la psychanalyse nous apprend. Il n’est pas question d’être le même. On est autre, mais autre semblable et, si on respecte cet autre semblable, on respecte aussi sa façon de jouir. Et c’est, je pense, là, un des points importants pour nous, qui doit nous faire réagir, qui doit nous permettre de faire en sorte que chacun d’entre nous, avec nos façons autres de jouir de ce que la vie nous apporte, nous puissions continuer à dialoguer les uns avec les autres.

Je crois que l’on n’insistera pas trop sur ce point. Et je pense que si Mandela n’avait pas su faire en sorte que tous comprennent qu’ils pouvaient être ensemble à la table du banquet et sans pour autant exiger que l’autre jouisse de la même façon, peut-être qu’on aurait connu ce qui était tellement craint, cette explosion de vengeance que l’on peut comprendre, après tout quand on sait ce qu’a été la vie de ces hommes, de ces hommes qui n’étaient pas considérés comme des hommes, qui étaient véritablement des sous-hommes, à qui on imposait une condition si avilissante de vie. Je ne sais pas si la psychanalyse apporte beaucoup plus que ce que je dis là, mais ce qui, moi, m’a intéressée, ce qui, moi, m’a frappée dans ce qui se jouait là, à quelques milliers de kilomètres de nous, c’est que ces deux hommes ont pu permettre, ce que ces deux hommes ont pu éviter. Et je crois que, aujourd’hui, lorsqu’on suit cette actualité, on voit combien il est nécessaire, pour ceux-là qui sont arrivés à acquérir, et à quel prix, cette dignité d’homme, combien il est nécessaire pour eux de savoir continuer à instaurer le dialogue, je sais que c’est une des choses qui posent question pour certains, de voir tout le prix que Mandela semble accorder aujourd’hui encore au dialogue avec ceux-là qui, dans leur entêtement, se demandent si, nous autres Noirs, nous sommes des êtres parlants, des hommes.

Mais je crois que l’on doit être fier – en tout cas je le suis – que, chez nous – parce que c’est chez nous –,ce que, jusque là, on appelait cette race noire, cette population qui a souffert comme elle a souffert, puisse aujourd’hui donner pareille leçon au monde.

Si j’étais poète – et je dois dire avec Lacan, que je ne suis pas poète assez –, j’essaierais d’entonner un chant à la gloire de ces hommes. Mais nous ne pouvons pas. Je m’arrêterai là !


[1] La conférencière s’adresse à Aimé Césaire, présent, ce soir là, dans l’auditoire.

[2]Mandela Nelson, 1995, Un long chemin vers la liberté, traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Jean Guilloineau, Paris, Fayard, 1995.

Publié dans la revue Portulan, revue des Caraïbes et des Amériques noires, Vents des Iles, ed. lutta hepke 97275 Fort-de-France, février 1996. Le copyright des textes appartient aux auteurs et traducteurs respectifs.

 

L’épopée poétique

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La psychanalyse a partie liée avec la poésie. Une psychanalyse, c’est une invitation à parler, non pas à décrire, non pas à expliquer, non pas à justifier ou à répéter, et non pas vraiment à dire la vérité. Une psychanalyse est une invitation à parler, purement et simplement, et sans doute pour être écouté.
Lacan a désigné ce dont il s’agit dans une analyse par le terme d’épopée. Faire de sa vie, à la narrer, une épopée, cela consiste à faire un effort de poésie. La vie quotidienne de chacun peut être saisie, magnifiée, sublimée, par la poésie. Elle peut ne pas être considérée telle quelle, de façon réaliste, c’est-à-dire écrasée sur ce qu’elle est, mais au contraire être nimbée d’une aura que lui donne ce qu’on s’efforce à produire comme sens, et qui, par là, la dépasse. On dit « interpréter », entendant par là ce qu’elle voudrait dire dans les dessous. Mais interpréter, c’est aussi bien viser ce qu’elle veut dire au-delà d’elle-même.

On se fascine sur le « en-deçà », sur ce que le discours peut convoyer de ce qui se laisse saisir sur le mode du cynisme, mais ce cynisme n’est que la réplique ou la grimace du sublime. La réduction cynique de ce dont il s’agit dans l’existence pourrait bien n’être que l’envers, l’ombre portée de ce que l’existence veut dire au-delà d’elle-même. Le cynisme frayerait ainsi la voie de ce qui est sublime.
C’est ce que veut dire épopée, par où Lacan désignait cette narration de ce qui vous arrive, contingent, hasardeux, de rencontre, et que l’analyse vous invite à tisser, à faire signifier au-delà du fait brut. Et ce, dans chaque séance d’analyse, chaque séance qui en elle-même donne sa place, favorise, invite, à cet effort de poésie.

La substance d’une épopée n’est peut-être que ce qui se produit, ce qui se décrit, ce qui tombe comme un cas, ce qui advient. L’épopée est un effort pour donner un sens à ce qui vous tombe dessus, et donc un effort pour aller au-delà. Ce que la psychanalyse amène d’en-deçà, le souterrain que creuse l’interprétation, n’est peut-être pas séparable du surnaturel auquel s’efforce l’épopée.
Qui jouit dans l’opération analytique comme épopée ? Le dispositif analytique comporte que ce n’est pas l’analyste. La jouissance de l’opération n’est pas le bénéfice de celui qui écoute. La jouissance est de l’autre côté, du côté de celui qui parle.
Il s’ensuit une définition de l’être analysant qui enveloppe et le signifiant et la jouissance, à partir de ceci que l’analysant jouit du signifiant. L’expérience analytique met en valeur que le signifiant peut être, pour le sujet, tourné à des fins de jouissance.

“La femme n’existe pas”

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Déni flagrant de la réalité ? Attaque à caractère machiste ? Rejet de l’idée d’une essence de la femme ? Assurément, la troisième piste est la bonne. Énoncée au début des années 1970, dans un contexte marqué par l’essor des mouvements féministes, la formule de Jacques Lacan condense ses réflexions psychanalytiques sur la différence des sexes.

Pour comprendre sa position développée dans les livres XVIII et XX de son Séminaire (D’un discours qui ne serait pas du semblant et Encore), il faut revenir à Freud, selon lequel « l’anatomie, c’est le destin ». Le fondateur de la psychanalyse pense que l’organisation psychique des individus est déterminée par leur sexe biologique – garçon ou fille. Lacan, lui, cherche à s’émanciper de ce modèle naturaliste : l’identité sexuelle n’est pas tant le fruit de l’anatomie que le produit de mécanismes inconscients d’identification.
En d’autres termes, tout être se constitue en s’orientant soit vers le pôle masculin, soit vers le pôle féminin, au terme d’un processus auquel le psychanalyste français donne le nom de « sexuation ». Il s’agit d’adopter un rôle qui a son fondement dans l’ordre du langage. De ce point de vue, la différence entre les « signifiants » homme et femme est radicale. Le concept clé qui rend compte de cette césure est le complexe de castration, lequel revêt une dimension symbolique et non réelle. Du côté homme, tous les membres sont sujets à la castration, en proie à l’angoisse d’être privés des attributs supposés de la virilité. Tous sauf un, le Père qui, en psychanalyse, incarne le fantasme d’une possession exclusive des femmes et représente la loi. Soustrait à la castration, il est l’exception qui fonde la règle applicable à la sexuation des hommes. Or, du côté femme, il n’y a pas d’exception analogue : aucune femme n’est pas castrée… et aucune ne l’est, d’ailleurs ! Par conséquent, on ne trouve pas de caractérisation inconsciente suffisamment englobante pour pouvoir parler d’une essence générale de la femme.

C’est le sens de la phrase de Lacan, avec l’emploi de l’article défini censé désigner l’universel. Les femmes existent bel et bien, néanmoins elles sont toujours singulières et irréductiblement autres.
Accordant une importance décisive à la castration symbolique, cette thèse a le mérite de séparer les plans du biologique et du psychique, du sexe et de l’identité sexuelle. Cette distinction a aussi été mobilisée par les premiers théoriciens américains du genre (gender studies). En tant que concept, le genre renvoie au sentiment d’appartenance à une identité masculine ou féminine socialement construite, alors que le sexe demeure une spécificité anatomique. S’il n’a pas recours à cette notion, Lacan déploie à sa manière les enjeux qui la sous-tendent.

Ce n’est pas pour l’égalité des sexes qu’il faudrait militer, mais pour leur stricte équivalence.
« Équivalence », en mathématique, signifie qu’ils sont des uns, chacun hétérogène irrémédiablement, dont l’axiome de Lacan « Il n’y a pas de rapport sexuel », est la traduction.
Impossible d’écrire le rapport de leur jouissance spécifique.
Les formules de la sexuation, sont celles qui définissent que le choix de son « identité sexuée » par le sujet s’origine d’une « insondable décision de l’être », indépendamment, du sexe anatomique Impossible à « neutraliser ».
La question qui se pose dès lors est celle-ci :
Le choix pour un mâle (« sinthome-il ») d’une identité « femme », comporte-il qu’il ait accès à la « jouissance féminine », celle qui s’éprouve de tout le corps mais sans le savoir, au-delà du Phallus ?
On peut faire l’hypothèse que oui, mais comment en rendre compte.
Pour une femme, la question ne se pose pas, parce que pour elle (« sinthome-elle »), sa jouissance est double (« duelle »):
1) Phallique, liée à son organe clitoridien, comme elle l’est pour l’homme focalisée sur son organe de façon privilégiée, sans que l’on sache pourquoi il en est ainsi.
2) Au delà du Phallus et de la castration symbolique – « folle et énigmatique » (Lacan).

Christian Dupuis Santini

Chan, physique quantique et psychanalyse

Le chat de Schrödinger - 2011 - Techniques mixtes - 42 x 60 cm
Le chat de Schrödinger – 2011 – Techniques mixtes – 42 x 60 cm

 

« Le chat de Schrödinger », depuis 1935 dans sa boîte, présente la particularité d’être mort et vivant. Non pas mort ou vivant comme dans le monde conscient mais à la fois mort et vivant.

Le chat de Schrödinger n’est pas, pour ainsi dire, « coupé en deux ».

 

Au huitième siècle en Chine le Maître de Chan Nan Quan coupa un chat en deux parce que des moines se disputaient sur une aporie de ce genre : le khât (le cri duchan, 示) celui de l’hôte et celui visiteur ne sont ni identique ni distinct, enseignait le Maître Lin Ji, niant fondamentalement, comme Schrödinger avec son chat, l’évidence du principe de la logique du tiers exclu. Même un roi (de n’importe quoi) n’est jamais, tout en étant roi, qu’un bon repas pour un tigre. Esse est percipiexpliquait au XVIIIe siècle l’Irlandais Berkeley : Être ce n’est qu’être perçu. Le surréalisme, Lewis Caroll et le Chan illustrent par des propos stupéfiants la négation des principes premiers de notre logique. Ils considèrent comme possible le principe de non-identité : « A n’est pas A », « A n’a jamais été A », « A ne sera jamais A », ou encore « ce qui est n’est pas » et « ce qui n’est pas est », ou encore « A n’est jamais où est A ». Ils affirment la négation du principe de non-contradiction : « la même chose peut à la fois être et n’être pas », « le vrai n’est pas le contraire du faux », et par là même la négation du principe du tiers exclu : « Entre deux propositions contradictoires il y a toujours la troisième hypothèse : elles peuvent être vraies et fausses simultanément ». Bref, l’inverse des principes de la Métaphysique d’Aristote.

Chan 示, étymologiquement signifie absorption, absorption des contradictoires. Ici nous ne sommes plus par conscience d’être mais par l’inconscient, par le wu nian无念 [無-], le non penser. Avec Schrödinger et la physique contemporaine nous plongeons donc dans le monde quantique, dans le monde du ça, du wu ming 无名 [無-], du « sans nom » de Laozi, dans le monde de l’inconscient, c’est-à-dire dans « l’aire du non-né », dans le monde paradoxal d’Héraclite : « Les immortels sont mortels, les mortels immortels vivant de ceux-là la mort, mourant de ceux-là la vie » (62), nous sommes dans l’absorption des contradictoires brefs, nous sommes dans le monde du réel, selon Lacan, celui de « l’achose », du « désêtre » de « l’appensée », et non plus dans le cadre de nos petites réalités hallucinées par le principe d’identité. Ce sont les dimensions de l’impermanence totale et du zéro absolu. Il s’agit dans notre culture d’un extraordinaire « saut conceptuel », d’une rupture épistémologique, d’une mise en abîme des principes premiers de la logique d’Aristote sur lesquels repose dans notre monde toute conscience réfléchie.

Les physiciens quantiques nous rapportent qu’ils expérimentent continuellement des phénomènes « d’intrication ». Les phénomènes d’intrication désignent le fait que les particules communiquent entre elles alors qu’elles sont séparées par des distances pouvant se compter en années lumière. « Les particules semblent agir par télépathie, instantanément, c’est-à-dire plus vite que la vitesse de la lumière, malgré les kilomètres qui les séparent » démontrent les physiciens (Michel Raimond, physicien à l’ENS). « Comment telle particule « sait » qu’elle est intriquée avec telle autre, à des dizaines de kilomètres, cela continue à m’échapper » confesse le physicien suisse Nicolas Gisin « […] mais cela finira bien par entrer dans nos esprits ».

Ces expériences, testées en laboratoire, notamment à l’université de Genève depuis vingt-cinq ans, fonctionnent quel que soit le système référentiel. Ainsi le chat de Schrödinger serait une superposition d’états. C’est-à-dire, comme toute chose, une sorte de millefeuille temporel de photons se trouvant dans plusieurs états parfaitement contradictoires. Ce phénomène appelé phénomène de « décohérence » ressemble à s’y méprendre au « ça » décrit par la psychanalyse. Les quanta sont des quantités discontinues d’énergie, on pourrait les assimiler à la théorie des pulsions et des pulsions partielles de la psychanalyse.

C’est sur le couple inséparable pulsion de mort et pulsion de vie que repose la technique psychanalytique. Ne nous faut-il pas inclure la mort dans notre propre vie ? Voilà qui diffère de l’exclusif principe d’identité. On devrait maintenant, avec l’inconscient et la physique quantique, dire et penser : « la même chose peut être et n’être pas en même temps et sous le même rapport ». Comme le chat de Schrödinger ou comme celui de Nan Quan elle peut avoir deux états ou se situer en deux endroits différents. Le « un » dans le Chan, la psychanalyse et la physique quantique n’est pas le un dont nous avons conscience, le un qui exclue tout ce qui n’est pas lui, mais le un comme absorption des contradictoires. C’est le un d’Héraclite, de Laozi et de Lacan lorsqu’il dit « y a d’l’un ».

Pour la physique moderne le contradictoire est un fait, celui d’être à la fois « onde et corpuscule ». Les électrons, sans substance, sur lesquels repose notre civilisation électronique se comportent à la fois comme des billes et comme des ondes. Nos physiciens appellent ça le « concept de dualité », à comprendre comme « concept de dualité contradictoire ». « L’arrêt entre en mouvement sans qu’il y ait mouvement. Le mouvement s’arrête sans qu’il y ait arrêt. […] [Sinon] comment y aurait-il de l’un ? ».

Certes, dans le monde conscient les choses et les états restent parfaitement localisés, identifiés et non contradictoires : « Vous êtes ici ou vous êtes là, à Paris ou à Marseille etc. mais non pas dans les deux villes en même temps » et « Vous ne sauriez prendre le métro et l’avion au même instant ». Mais, de même qu’en rêve on peut être à sa fenêtre et se voir passer dans la rue, en physique quantique les particules ont des identités contradictoires, c’est-à-dire des non-identités, et de plus le don d’ubiquité.

La « matière noire » ressemble beaucoup à l’inconscient de Freud et de Lacan. Elle est aussi indétectable sinon par ses effets inattendus, comme l’inconscient qui ne se manifeste que par ses bévues, ses trous, ses masses manquantes et son énergie, dite du vide. Cette énergie du vide produirait des particules ayant une durée infiniment éphémère, disparaissant juste après être nées. C’est cette brièveté qui les rend indétectables, mais leur énergie, semblable aux affects de la psychanalyse, subsisterait, emplissant toutes choses. Les particules, les atomes, les électrons sont comparés par les physiciens modernes au fameux « poisson soluble » inventé par André Breton. Tant qu’ils ne sont pas nommés et mesurés les électrons peuvent se trouver dans plusieurs endroits en même temps. Ils ne sont pas où ils sont. La science désigne ce phénomène par « énoncé de non-localité ». C’est dire, en conclusion, qu’il n’y a pas de lieu, qu’il n’y a pas de substance autre que ce que l’on dit.

Comme l’avait remarqué Jacob von Uexküll  : « chaque espèce invente son environnement ». Einstein expliquait : « En supprimant la matière on avait cru qu’il resterait l’espace mais on s’est aperçu quand supprimant la matière on avait également supprimé l’espace ». Pourtant Einstein n’admettait pas l’indéterminisme quantique que son collègue Niels Bohr défendait. Aujourd’hui toutes les expériences confirment Bohr et les étrangetés paradoxales de la physique quantiques. C’est la praxis du non-sens. « Une particule n’est nulle part avant qu’on la nomme et la mesure ». D’une certaine manière la particule revisite le « je pense donc je suis » cartésien : quand je ne pense pas, je ne suis pas, donc « je suis et je ne suis pas ». Notre monde conscient est unitaire et local, tandis que l’inconscient, comme le monde quantique, est non-local et dual.

« Comprendre est ne pas comprendre », enseigne Lin Ji. La véritable compréhension ne se distingue pas de son contraire. Les physiciens modernes se rangent donc, qu’ils le veuillent ou non, aux expériences du contradictoire, au nihil negativum de Kant, c’est-à-dire à l’impossible contradictoire.

Le contradictoire c’est le feu héraclitéen. C’est le feu du réel, c’est-à-dire le feu de l’inconscient, selon Lacan : « L’inconscient c’est le Réel ». « D’où vient le feu ? Le feu c’est le Réel. Ça met le feu à tout, le Réel. Mais c’est un feu froid (soulignons l’énoncé contradictoire de Lacan « un feu froid »). Le feu qui brûle est un masque, si je puis dire, du Réel. Le Réel est à chercher de l’autre côté, du côté du zéro absolu ». On ne sait pas ce qu’est l’inconscient si on ne brûle pas avec lui. Rappelons Héraclite : « Le feu surgissant sépare et se saisit de tout » (66).

Dans « La Transmission de la Lampe » (ou la transmission du feu) le premier écrit sur le Chan (1004) Bodhidharma, le fondateur historique, est appelé « celui qui contemple le mur » Bi Guan 壁观 [-觀] ou le précipice, c’est-à-dire le vide. Les physiciens appellent justement « mur de Planck » ce qui sépare la physique classique de la physique quantique, autrement dit l’inconscient du conscient, le principe de non-identité du principe d’identité. Ceci rappelle le premier vers duXinxing Ming 心性銘 (De la nature du cœur) le premier écrit sur le Chan du Maître Seng Zan (VIe s.) : « La grande voie est simple il suffit de ne pas choisir », ne pas choisir entre « je suis » et « je ne suis pas » car, selon le réel, « je suis et je ne suis pas », tel le chat de Schrödinger.

Guy Massat et Xiao Xiaoxi

in CPP

 

« Chère peluche, prenez un tambour et miroitons. »

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Les trois anneaux sont indépendants deux à deux mais tiennent ensemble à trois. De même, un mot varie de sens dans son champ sémantique (table au sens de meuble ou table au sens de table des matières par exemple) indépendamment de l’usage qu’un sujet fait de la chose que ce mot désigne (pour écrire ou pour mange par exemple) aussi bien de ce qu’est cette chose (une table à manger ou une table basse par exemple). Pourtant il faut à ce sujet que ce mot (table), corresponde bien à ce qu’il en fait (manger) et ce que c’est (non pas une table basse), pour que le langage ait un sens et que le monde s’organise. Ainsi une dame, comme dans la pièce de Jean Tardieu Un mot pour un autre, accueillant une amie en lui disant « Chère peluche, prenez un tambour et miroitons. » se fait parfaitement comprendre alors que le registre symbolique employé ne correspond pas au registre imaginaire du sens commun et encore moins à ce que sont peluches, tambours et miroirs.

Ce qui fait sens, c’est la façon dont ces registres s’organisent et coïncident, une structure.