Tout conscient, un nouvel inconscient

Henri Michaux (1899 - 1984) Sans titre vers 1957 - Gouache, encre et crayon aquarelle sur papier

 

J’ai, plus d’une fois, senti en moi des « passages » de mon père. Aussitôt je me cabrais. J’ai vécu contre mon père (et contre ma mère et contre mon grand-père, ma grand-mère, mes arrière-grands-parents); faute de les connaître, je n’ai pu lutter contre de plus lointains aïeux.

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Faisant cela, quel ancêtre inconnu ai-je laissé vivre en moi ?

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En général, je ne suivais pas la pente. En ne suivant pas la pente, de quel ancêtre inconnu ai-je suivi la pente ? De quel groupe, de quelle moyenne d’ancêtres ? Je variais constamment, je les faisais courir, ou eux, moi. Certains avaient à peine le temps de clignoter, puis disparaissaient. L’un n’apparaissait que dans tel climat, dans tel lieu, jamais dans un autre, dans telle position. Leur grand nombre, leur lutte, leur vitesse d’apparition – autre gêne – et je ne savais sur qui m’appuyer.

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On est né de trop de Mères. – (Ancêtres : simples chromosomes porteurs de tendances morales, qu’importe ?). Et puis les idées des autres, des contemporains, partout téléphonées dans l’espace, et les amis, les tentatives à imiter ou à « être contre ».

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J’aurais pourtant voulu être un bon chef de laboratoire, et passer pour avoir bien géré mon « moi ». En lambeaux, dispersé, je me défendais et toujours il n’y avait pas de chef de tendances ou je le destituais aussitôt. Il m’agace tout de suite. Était-ce lui qui m’abandonnait ? Était-ce moi qui le laissais ? Était-ce moi qui me retenais ?

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Le jeune puma naît tacheté. Ensuite, il surmonte les tachetures. C’est la force du puma contre l’ancêtre, mais il ne surmonte pas son goût de carnivore, son plaisir à jouer, sa cruauté. Depuis trop de milliers d’années, il est occupé par les vainqueurs.

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MOI se fait de tout. Une flexion dans une phrase, est-ce un autre moi qui tente d’apparaître ? Si le OUI est mien, le NON est-il un deuxième moi ?

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Moi n’est jamais que provisoire (changeant face à un tel, moi ad hominem changeant dans une autre langue, un autre art) et gros d’un nouveau personnage, qu’un accident, une émotion, un coup sur le crâne libérera à l’exclusion du précédent et, à l’étonnement général, souvent instantanément formé. Il était donc déjà tout constitué.

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On n’est peut-être pas fait pour un seul moi. On a tort de s’y tenir. Préjugé de l’unité. (Là comme ailleurs la volonté, appauvrissante et sacrificatrice).

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Dans une double, triple, quintuple vie, on serait plus à l’aise, moins rongé et paralysé de subconscient hostile au conscient (hostilité des autres « moi » spoliés).

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La plus grande fatigue de la journée et d’une vie serait due à l’effort, à la tension nécessaire pour garder un même moi à travers les tentations continuelles de le changer.

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On veut trop être quelqu’un.

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Il n’est pas un moi. Il n’est pas dix moi. Il n’est pas de moi. MOI n’est qu’une position d’équilibre. (Une entre mille autres continuellement possibles et toujours prêtes.) Une moyenne de « moi », un mouvement de foule. Au nom de beaucoup je signe ce livre.

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Mais l’ai-je voulu ? Le voulions nous ?

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Il y avait de la pression (vis à tergo).

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Et puis ? J’en fis le placement. J’en fus assez embarrassé.

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Chaque tendance en moi avait sa volonté, comme chaque pensée dès qu’elle se présente et s’organise à sa volonté. Était-ce la mienne ? Un tel a en moi sa volonté, tel autre, un ami, un grand homme du passé, le Gautama Bouddha, bien d’autres, de moindres, Pascal, Hello ? Qui sait ? Volonté du plus grand nombre ? Volonté du groupe le plus cohérent ?

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Je ne voulais pas vouloir. Je voulais, il me semble, contre moi, puisque je ne tenais pas à vouloir et que néanmoins je voulais.

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… Foule, je me débrouillais dans ma foule en mouvement. Comme toute chose est foule, toute pensée, tout instant. Tout passé, tout ininterrompu, tout transformé, toute chose est autre chose. Rien jamais définitivement circonscrit, ni susceptible de l’être, tout : rapport, mathématiques, symboles ou musique. Rien de fixe. Rien qui soit propriété.

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Mes images ? Des rapports.

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Mes pensées ? Mais les pensées ne sont justement peut être que contrariétés du « moi », perte d’équilibre (phase 2), ou recouvrements d’équilibre (phase 3) du mouvement du « pensant ». Mais la phase 1 (l’équilibre) reste inconnue, inconsciente.

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Le véritable et profond flux pensant se fait sans doute sans pensée consciente, comme sans image. L’équilibre aperçu (phase 3) est le plus mauvais, celui qui après quelque temps paraît détestable à tout le monde. L’histoire de la Philosophie est l’histoire des fausses positions d’équilibre conscient adoptées successivement. Et puis…est-ce par le bout « flammes » qu’il faut comprendre le feu ? Gardons nous de suivre la pensée d’un auteur¹ (fût-il du type Aristote), regardons plutôt ce qu’il a derrière la tête, où il veut en venir, l’empreinte que son désir de domination et d’influence, quoique bien caché, essaie de nous imposer.

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D’ailleurs, QU’EN SAIT-IL DE SA PENSÉE ? Il en est bien mal informé. (Comme l’œil ne sait pas de quoi est composé le vert d’une feuille qu’il voit pourtant admirablement.)

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Les composantes de sa pensée, il ne les connaît pas; à peine parfois les premières; mais les deuxièmes ? Les troisièmes ? Les dixièmes ? Non, ni les lointaines, ni ce qui l’entoure, ni les déterminants, ni les « Ah ! » de son époque (que le plus misérable pion de collège dans trois cents ans apercevra).

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Ses intentions, ses passions, sa libido dominandi, sa mythomanie, sa nervosité, son désir d’avoir raison, de triompher, de séduire, d’étonner, de croire et de faire croire à ce qui lui plait, de tromper, de se cacher, ses appétits et ses dégoûts, ses complexes, et toute sa vie harmonisée sans qu’il le sache, aux organes, aux glandes, à la vie cachée de son corps, à ses déficiences physiques, tout lui est inconnu.

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Sa pensée « logique » ? Mais elle circule dans un manchon d’idées paralogiques et analogiques, sentier avançant droit en coupant des chemins circulaires, saisissant (on ne saisit qu’en coupant) des tronçons saignants de ce monde si richement vascularisé. (Tout jardin est dur pour les arbres.) Fausse simplicité des vérités premières (en métaphysique) qu’une extrême multiplicité suit, qu’il s’agissait de faire passer.

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En un point aussi, volonté et pensée confluent, inséparables, et se faussent. Pensée-volonté. En un point aussi, l’examen de la pensée fausse la pensée comme, en microphysique, l’observation de la lumière (du trajet du photon) la fausse.

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Tout progrès, toute nouvelle observation, toute pensée, toute création, semble créer (avec une lumière) une zone d’ombre.

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Toute science crée une nouvelle ignorance.

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Tout conscient, un nouvel inconscient.

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Tout apport crée un nouveau néant.

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Lecteur, tu tiens donc ici, comme il arrive souvent, un livre que n’a pas fait l’auteur, quoiqu’un monde y ait participé. Et qu’importe ?

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Signes, symboles, élans, chutes, départs, rapports, discordances, tout y est pour rebondir, pour chercher, pour plus loin, pour autre chose.

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Entre eux, sans s’y fixer, l’auteur poussa sa vie.

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Tu pourrais essayer, peut être, toi aussi ?

 

Henri Michaux« Postface » in Plume suivi de Lointain intérieur, Gallimard Poésie, 1963, p. 215-220

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C’est peut-être ça que je sens

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C’est peut-être ça que je sens, qu’il y a un dehors et un dedans et moi au milieu, c’est peut-être ça que je suis, la chose qui divise le monde en deux, d’une part le dehors, de l’autre le dedans, ça peut être mince comme une lame, je ne suis ni d’un côté ni de l’autre, je suis au milieu, je suis la cloison, j’ai deux faces et pas d’épaisseur, c’est peut-être ça que je sens, je me sens qui vibre, je suis le tympan, d’un côté c’est le crâne, de l’autre le monde, je ne suis ni de l’un ni de l’autre.
Samuel Beckett, l’Innommable

Sexe, sexualité & santé

Transsexualité

Les vieilles théories sur la transidentité ont volé en éclats. Le renouveau de la pensée « trans » rappelle certains combats féministes. Disposer de son corps, par exemple, ou construire son identité : féminine, masculine, voire au-delà des catégories binaires.

Le fait, pour un homme ou pour une femme, de ne pas se reconnaître dans son sexe d’origine, et la volonté d’être reconnu(e) dans le sexe opposé, n’est plus considéré comme une maladie. Il se dessine un nouvel horizon intellectuel dans lequel les personnes « trans » ne seraient plus soumises au pouvoir médical, mais deviendraient acteurs et actrices de leur propre devenir.

Cette « recherche-action » fait référence aux travaux des philosophes Gilles Deleuze, Félix Guattari et Michel Foucault sur les savoirs dominants et les savoirs assujettis : les personnes « trans » se retrouvent en position d’expert au même titre que le « thérapeute ». Ce dernier devient un « passeur de mondes et un être de frontières, capable de se « déformer » sans jamais se diluer dans l’autre » (Sironi, 2011, p.66). Loin d’être un phénomène marginal, les transidentités sont donc un « paradigme » qui nous permet de mieux comprendre « les nouvelles constructions identitaires » du monde contemporain : « les métis culturels, les migrants planétaires, les familles recomposées, les homoparentalités et les transparentalités, les adoptions internationales ».

Il s’agit, au final, de « libérer le genre de ses carcans normatifs ».

S’organise une offre globale en prévention et en santé sexuelle d’inspiration schizo-analytique: dépistage du VIH et des IST, préservatifs, traitement préventif et traitement d’urgence contre le VIH, vaccination contre les hépatites A et B, mais aussi, bien sûr, des consultations psychologiques, analytiques, sexo, addicto… Chacune et chacun y bénéficie d’un accompagnement personnalisé: conseils en réduction des risques, entretiens individuels, groupes de parole, éducation thérapeutique, schizo-analyse…

Cette offre de proximité permet de répondre aux besoins des populations les plus exposées au VIH : Gays et lesbiennes, personnes trans, travailleuses et travailleurs du sexe, personnes migrantes… Confidentialité garantie !

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Photographie: Paskua « Le Miroir de l’Autre » – Tahiti

 

 

L’homme sans qualités

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« Il m’a raconté une fois toute une histoire : que si l’on analyse la nature d’un millier d’individus, on les trouve composés de quelque deux douzaines de qualités, sensations, structures, types d’évolution, et ainsi de suite. Et que si l’on analyse notre corps, on ne trouve que de l’eau et quelques douzaines de petits amas de matière qui flottent dessus. L’eau monte en nous exactement comme dans les arbres ; les créatures animales, comme les nuages, sont formées d’eau. Je trouve cela charmant. Dès lors on ne sait plus très bien ce que l’on doit penser de soi. Ni ce que l’on doit faire ».

Suis-je celui que je crois être ?

Le roi qui se prend pour le roi

 

Assurément on peut dire que le fou se croit autre qu’il n’est, comme le retient la phrase sur « ceux qui se croient vêtus d’or et de pourpre » où Descartes se conforme aux plus anecdotiques des histoires de fous […].
Mais […] si un homme qui se croit un roi est fou, un roi qui se croit un roi ne l’est pas moins.
Comme le prouvent l’exemple de Louis II de Bavière et de quelques autres personnes royales, et le  » bon sens  » de tout un chacun, au nom de quoi l’on exige à bon droit des personnes placées dans cette situation « qu’elles jouent bien leur rôle « , mais l’on ressent avec gêne l’idée qu’elles  » y croient  » tout de bon, fût-ce à travers une considération supérieure de leur devoir d’incarner une fonction dans l’ordre du monde, par quoi elles prennent assez bien figure de victimes élues.
Le moment de virage est ici donné par la médiation ou l’immédiateté de l’identification, et pour dire le mot, par l’infatuation du sujet.
Pour me faire entendre, j’évoquerai la sympathique figure du godelureau, né dans l’aisance, qui, comme on dit, « ne se doute de rien « , et spécialement pas de ce qu’il doit à cette heureuse fortune. Le bon sens a la coutume de le qualifier selon le cas de « bienheureux innocent  » ou de « petit c..tin « . Il « se croit » comme on dit en français : en quoi le génie de la langue met l’accent où il le faut, c’est-à-dire non pas sur l’inadéquation d’un attribut, mais sur un mode du verbe, car le sujet se croit en somme ce qu’il est : un heureux coquin, mais le bon sens lui souhaite in petto l’anicroche qui lui révélera qu’il ne l’est pas tant qu’il le croit. Qu’on n’aille pas me dire que je fais de l’esprit, et de la qualité qui se montre dans ce mot que Napoléon était un type qui se croyait Napoléon. Car Napoléon ne se croyait pas du tout Napoléon, pour fort bien savoir par quels moyens Bonaparte avait produit Napoléon, et comment Napoléon, comme le Dieu de Malebranche, en soutenait à chaque instant l’existence. S’il se crut Napoléon, ce fut au moment où Jupiter eut décidé de le perdre, et sa chute accomplie, il occupa ses loisirs à mentir à Las Cases à pages que veux-tu, pour que la postérité crût qu’il s’était cru Napoléon, condition requise pour la convaincre elle-même qu’il avait été vraiment Napoléon.

Jacques LACAN
« Propos sur la causalité psychique »,
in Ecrits, Le Seuil, pp. 170-171

Nous luttons contre toutes les maladies

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L’errance humaine des sans domicile fixe

Tentons de comprendre les choses par associations successives.

Un maître intéressé par l’association symbolique s’appelle Georg Groddeck (1866-1934). Médecin, il fonda une clinique-sanatorium à Baden-Baden en 1900, où il soignait affections cutanées et autres paralysies par les bains, les massages, le repos. Il pratiquait également des entretiens analytiques durant lesquels il utilisait l’association symbolique. Il croyait radicalement à l’origine psychique de toutes les maladies, les maladresses ou répétitions. Il suit une voie qui n’est pas opposée à Freud, parallèle cependant. À une histoire de vie, Groddeck propose « une histoire de la maladie, c’est le corps entier, par tous ses organes et dans toutes ses fonctions, qui parle ; et les maladies signalent les blessures d’Éros » (R. Lewinter, Introduction au Livre du ça, éd. française, 1973, Gallimard).

Une association simple est celle de la religieuse portant le voile, ce dernier représentant la virginité conservée de l’hymen. Voilà un élément qui pourrait utilement servir à comprendre le port du voile pour des jeunes filles modernes dans des familles traditionnelles.

Associons à notre tour. Une des choses qui nous relie, c’est que nous sommes en ce moment même dans l’association nommée Espace Social. Et ceux qui travaillent dans une association ne sont pas assez sots pour penser que l’association symbolique est en soi une chose négligeable. Notons aussi que si l’on travaille pour une multinationale, on travaille dans une association. Nous en sommes constitutifs.

Les associations nous mènent donc sur les voies multiples du travail social et pour ma part ce chemin est celui de l’article 23. Une référence constitutionnelle. Alors que nous parlons des Droits de l’Homme, réfléchissons à comment sont constitués et le droit et l’homme. Si les hommes ont établi des codes internationaux déclarant que nous naissons libres et égaux, c’est bien entendu, car la nature contredit ce que les Nations Unies proclament. (Art. 23 de la constitution belge, 1993 et Déclaration Universelle des Droits de l’Homme 10/12/1948, ONU).

Nous sommes tous différents, mais encore dans l’ordre de la différence, cela va de la nuance légère à l’étrangeté radicale. Chaque individu constitue à l’image des étoiles un monde en soi, c’est-à-dire que chacun réagit selon ses propres lois, pour la plupart inconscientes. Et dans les mondes radicalement différents s’inscrivent aussi de légères nuances. Le dessin du cosmos fait apparaître les orbites distinctes, les croisements possibles, et dans le mouvement de l’ensemble, la solitude de chaque élément. Nous savons aussi que notre organisme est constitué de milliards de cellules et qu’en chacune d’elles les particules élémentaires s’organisent de la même façon pour constituer la matière vivante. Car nous allons parler du vivant. Au terme de son ouvrage à propos des clochards de Paris, Patrick Declerck pose la question de savoir s’il y a une vie avant la mort. Je vous laisse le soin d’y répondre à votre guise. Pour notre part, affirmons plutôt que l’existence précède l’errance. Notez que ce n’est pas une réponse à la question. Mais c’est un premier postulat, «existentialiste» nous permettant de démarrer une compréhension de certaines souffrances humaines telles que la vie sans domicile fixe.

La naissance constitue l’exil premier de l’existence humaine. Cette expulsion de la matrice se fait dans le sang de la mère, les pleurs du bébé et accessoirement sous le regard du père pour qui la jouissance de la conception est déjà lointaine.

Avec la mise au monde, l’être devient un habitant de la terre. Son innocence de nouveau-né l’exonère de savoir ou de justifier de quelle manière il va habiter. Laissons-le grandir, il ne perd rien pour attendre. Jung a dit : « Le monde dans lequel nous pénétrons en naissant est brutal et cruel et en même temps d’une divine beauté. » Évoquons Jung, car c’est un autre amateur d’associations symboliques, et il s’intéressa notamment aux rêves dont nous reparlerons.

Dans la relation il existe aussi des inégalités. Il arrive, et dès avant la naissance, que des fissures apparaissent dans le projet d’amour et de tendresse de la mère à l’enfant : l’angoisse, l’alcool, la tabagie, les coups, la guerre, la misère, le viol, le dénigrement se présentent et parfois se cumulent. Dans l’ordre de l’affection, l’enfant sera ainsi affecté par les sentiments de sa mère et, après la naissance, affecté par son environnement.

L’OMS définit la santé non seulement par l’absence de maladie ou d’infirmité, mais comme un état de bien-être physique, mental ou social. C’est à cela que nous participons et c’est ainsi que j’ai découvert que nous étions des soignants. Des soignants certes particuliers, nommés animateurs d’un travail d’accueil collectif et de services. Avec la douche, les lessives, les bains de pieds, les pansements, les pommades et le repos, nous permettons l’exercice par les usagers des soins de santé primaires. Animateurs, mais nous sommes aussi des cultivateurs au sens où nous prenons soin de quelques personnes, pour leur permettre de grandir, ce qui ne leur a pas toujours été permis C’est de cette seule culture, la culture de l’homme dont nous pouvons nous targuer. Les Médecins du Monde par leur slogan : « Nous luttons contre toutes les maladies.» Même l’injustice et le nôtre « un lieu pour prendre soin de soi » expriment cette intervention trinitaire corps-psychisme-social, dont se targuent à tort ou à raison la plupart des interventions dans une tentative de complétude.

Le sang et les pleurs évoqués à l’instant ne sont pas l’apanage du bébé. Bébé grandit et il lui faudra une quinzaine d’années pour devenir adulte. Le corps est constamment en échange avec le milieu naturel. Le corps mange, boit, évacue, sue, respire ou encore régurgite, éjacule. Ces nécessités vitales réclament ce que l’on a nommé hygiène,notamment le sommeil, l’alimentation et la douche. Que s’est-il passé pour que certaines personnes négligent ainsi l’essentiel et méprisent leurs besoins de base : dormir, manger, se soigner le corps ? Peut-on raisonnablement imaginer que la personne soit simplement sans le sou ou encore tombée sur un mauvais propriétaire ?

Si l’amour de la mère permet l’épanouissement de l’enfant qui deviendra comme nous un névrosé ordinaire, la haine ne serait-elle pas la cause initiale de ce désamour de soi ? Et quelle serait la cause de la haine ? Cause encore, cause toujours… L’incapable et le maladroit sont majoritairement ceux qui durant leurs primes années ont été considérés comme tels, s’identifiant à une image négative.

Revenons à Groddeck qui prétend que la maladie est une véritable création. Une création de l’individu et particulièrement de son ça,entité polymorphe largement inconsciente. La maladie est donc un art brut, une production non académique « ayant pour auteurs des personnes obscures, étrangères aux milieux artistiques professionnels » (Dubuffet). Les dessins sont des instantanés réalisés à la consigne. Ils ont évidemment quelque rapport avec la vie des usagers qui les ont conçus. J’ai procédé ainsi à une association : création spontanée du dessin, création spontanée de la maladie. Associons la pensée de Groddeck à celle de Dubuffet pour qui « l’art est une pratique d’invention de nouvelles prothèses de réalité à usage personne ». Posons le principe que les personnes avec qui nous sommes en contact seraient en matière de maladies des créateurs particuliers. Il s’agit en effet d’ingénieurs de la souffrance, de spécialistes des cumuls pathologiques, des réfractaires aux protocoles de soins, des professionnels du désordre social, médical et politique, des anarchitectes du logement. Ils mettent en échec l’ensemble des protections juridiques et sociales et le paient en cela de leur personne. Quels sont les troubles ainsi créés ? Un aperçu de notre ordinaire : André m’a dit le mois dernier « J’ai une errance depuis une vingtaine d’années », comme on a une hernie… Marguerite a un affaissement plantaire et se plaint d’un affaissement planétaire, car bien sûr son monde s’écroule. Bruno a une phalange morte, car même le chien de sécurité du Groupe 4 de la gare du midi s’est retourné contre lui. Tel demande l’after-shave pour désinfecter une blessure ouverte de 10 cm à la cheville…

Les chemins nous mènent de la naissance à la mort. Les parcours particulièrement tortueux, nous pouvons imaginer qu’ils sont ponctués comme dans les dessins et les jeux vidéo d’épreuves : colis piégés, fantômes, ennemis, prisons, capitalistes impitoyables, wagons plombés, messages indéchiffrables, dont le but serait de déloger ce qui importune. Car y a-t-il une place pour loger la souffrance? Pauvres compagnons d’infortune pour qui la douleur est la compagne des nuits et le cauchemar des jours. Gardons-nous de croire que nous avons compris ce qui chez l’autre fait obstacle a une relation apaisée, mais gardons à l’esprit que cette souffrance existe. Et un grand débat agite les intervenants sur les causes du problème. Il n’est même pas simple de nommer le problème, car il est chaque fois différent. Mieux, les problèmes sont multiples et interagissent entre eux. Au bien-être, repris dans la définition de la santé, nous pouvons repérer chez les usagers un mal-être relationnel, noter de nombreux troubles du comportement. À une bonne santé mentale nous devons aussi envisager la présence de la maladie mentale.

Ainsi nous avons contact avec Abdel depuis environ trois ans durant lesquels il modifia sans doute deux douzaines de fois son abritation et son statut d’occupation. Marguerite, expulsée de la maison dangereuse dont elle est propriétaire refuse toute autre solution que «ses pénates».

Reprenons l’idée de déloger. Habiter, c’est bien plus que loger. Je vous renvoie à la conférence de Jacques Fierens (publiée à l’occasion de la journée «Errer humanum est ») rappelant le mot d’Hölderlin :

Plein de mérite, mais en poète,

L’homme habite sur cette terre.

Si déloger la souffrance dans l’habitation est impossible, ne serait-il pas tentant d’en déloger le corps ? Par quelles associations l’individu peut-il finalement inventer de pareilles solutions ? Une fuite géographique pour déjouer ceux qui se jouent de vous : voilà du grand art.

Par exemple, un des troubles notés chez certains individus est celui de l’identité sexuelle. Cela peut sembler curieux mais certaines personnes ne savent pas à quel sexe elles appartiennent ! Prétendant parfois qu’il y a erreur. Une part du public que nous accueillons est homosexuel, mais ce qui est notable, c’est que cette homosexualité est systématiquement et violemment refoulée, niée, enfouie. Chassez le naturel il revient au galop. Dans le quotidien de nos matinées, après l’attention inquiète de la personne, apparaît «inopinément» dans l’expression du corps ou quelque lapsus ou parole énigmatique la trahison de la bisexualité. Et dans ces milieux populaires ou chez ceux imprégnés d’une éducation religieuse, ces différences sont vite épinglées. Ainsi beaucoup d’usagers se repèrent par la nationalité. Bonjour Espagnol. As-tu vu le grand Tunisien ? De cette conception les homosexuels sont en quelque sorte exclus pour être intégrés dans une sorte d’Internationale Pédéraste… Pouvez-vous penser qu’un individu choisisse ainsi de ne pas prendre le lit, ne sachant plus dans lequel coucher? Sans doute que coucher dans un mauvais lit serait un comportement plus grave que s’exclure du lit ? Le lit de l’homosexualité c’est la crainte de l’inceste. Cela nous amène à la notion de culpabilité. L’absence de domicile pourrait de proche en proche être une autopunition corporelle du fait de pensées coupables. Une castration symbolique que s’inflige la personne dont les racines peuvent être diverses (affections physiques du système nerveux, maltraitance familiale ou sociale). Cette crainte de la castration est imagée par le sabre dessiné sur le front sévère de l’image du père :

« Pour les faits les plus bénins, il me cognait, dit le dessinateur. Alors moi qui couche avec les garçons, il pourrait me châtrer. »

Mais le père étant mort, le fils serait-il dès lors heureux de cette menace disparue ? Il reste à ce jeune homme à vivre le dilemme coupable de devoir choisir entre l’idée de l’homosexualité ou du parricide. La vie sans domicile serait-elle même castration symbolique ? Mais oubliez donc celle qui sont sans doute de trop simples, rapides et peu sérieuses réflexions. Œdipe n’est qu’un jeu d’écriture.

La faille initiale qui se développe secrètement à l’intérieur de certaines personnes, cette haine discrètement transmise, alimentée par les erreurs, les remarques, les obstacles, cette faille pourra se traduire bien après par un besoin de se couper de ses sensations corporelles et psychiques : agressivité et impulsivité, prise d’alcool, de drogues, de médicaments, se ruiner au jeu, dénoncer son contrat de travail, son contrat de location, abandonner son quartier, son prénom, son patronyme, sa patrie.

Il y a maladresse. Une pulsion impérative qui s’impose, parce qu’incontrôlable, dont la nature est destructrice. Et se joue la répétition. Il y a destruction, mais l’individu va aimer son symptôme car il y a aussi jouissance. En témoigne le registre des 22 domiciliations entre 1972 et 2000 d’une seule personne. Un chemin de misère.

C’est l’habitation qui permet le ménagement du corps, et c’est le repos qui engendre l’exercice du rêve, dans ces lits qui nous enveloppent environ le tiers de notre existence. Une des choses bien singulières que nous avons tous, c’est l’image de la maison natale. Bachelard cite Rainer Maria Rilke :

« Je n’ai plus jamais revu cette étrange demeure… T elle que je la retrouve dans mon souvenir au développement enfantin, ce n’est pas un bâtiment ; elle est toute fondue et répartie en moi, ici une pièce et là une pièce et ici un bout de couloir qui ne relie pas ces deux pièces, mais est conservé en moi comme un fragment. C’est ainsi que tout est répandu en moi, les chambres, les escaliers qui descendent avec une lenteur si cérémonieuse, cages étroites montant en spirale, dans l’obscurité desquels on avançait comme le sang dans lesveines. » (Bachelard G., La maison natale et onirique, in La terre et les rêveries du repos.)

La maison natale c’est l’intégration du vivant dans notre habitation. La maison natale c’est l’intégration de notre habitation dans le vivant. Le corps est le premier et l’ultime abri. Serait-il possible que nous construisions notre maison natale en élaborant notre schéma corporel ?

La maison natale peut être le paradis perdu, ce qu’a transmis Marc Chagall dans ses tableaux magiques. Ce peintre russe fait flotter au-dessus du village personnages et animaux comme dans un rêve. Qu’il ait connu l’antisémitisme le contraignant à un double exil, nous retenons surtout son génie poétique qui lui permit de vivre jusqu’à 98 ans. Mais nous ne sommes pas des génies et personne ne nous demande d’être tels.

À défaut, notre collègue Philippe Fouchet nous propose de faire du bricolage. Il est professeur à l’Université. Mais comme psychanalyste, il nous propose du bricolage. S’étonne-t-on dès lors que l’usager se méfie des bonnes trouvailles des travailleurs sociaux ? Déjà qu’ils ont l’habitude des secondes mains et des aliments périmés. À quel autre bricolage nous convoque-t-il ? L’adresse est ce qui permet de nous joindre. Et alors que je vous parle, je m’adresse à vous. La communication réelle que nous appelons parfois l’écoute est une adresse mutuelle dans un environnement relativement préservé. S’il est une chose que la psychanalyse exige dans son exercice thérapeutique, c’est l’adresse. Les paroles comme les silences doivent être adressés. Dès lors, la technique analytique nous servira peu ou pas dans le travail avec l’usager, car globalement il n’en veut pas. À la consigne article 23, notre carte de visite «douche-peignoir-lavoir», c’est l’assurance de ne pas rencontrer ces travailleurs que l’on rencontre au service social, à la médiation de dettes, au planning familial, à SOS Solitude ou encore à l’hôpital, voire dans un centre de santé mentale. Notre réponse est donc d’ordre social, touchant l’individu dans sa vie quotidienne.

Par contre, comme animateurs, il convient à un moment d’orienter notre intervention. Déterminer si le problème d’habitat est lié à une misère sociale ou à un problème psychique est important. D’autant que sur un moyen terme, nous savons que la misère affecte la santé mentale et l’image de soi; de même les troubles du comportement peuvent provoquer une perte de revenu, de logement, un rejet de l’entourage… Notre réflexion se place dans une optique de diagnostic différentiel. Il ne s’agit pas de faire de la psychologie des masses errantes mais de proposer un espace d’accueil et de services dans lequel une relation individuelle singulière peut s’élaborer. C’est d’une re-création de lien qu’il s’agit, sachant qu’il sera traversé par les crises et les ruptures car elles sont constitutives de l’organisation de la survie des personnes sans domicile. Patrick Declerck évoque, sous le nom de relation transitionnelle, « un concept régissant un mode spécifique de relation thérapeutique. C’est un changement de paradigme dans la conceptualisation de la prise en charge de la grande désocialisation. Un contact itératif qui se clôt seulement par la mort du sujet ». (Patrick Declerck, Les naufragés.)

Pour l’animateur curieux et soucieux de bienveillance (et de maîtrise des contre-transferts), l’observation et l’analyse peuvent par contre nous aider à orienter notre travail d’adaptation Car pour accueillir la tortueuse souffrance de l’autre, il y a des choses à ne pas faire. Le premier traitement de l’usager est auprès des animateurs. Ensemble ils doivent penser le travail d’accueil des dimensions étranges et paradoxales des usagers. Car comme l’évoque France Degbomont qui supervise notre équipe depuis quatre ans, « accompagner ainsi, c’est se heurter aux pulsions qui font souffrir, ça ne manque pas d’inquiéter ». En miroir du «collectif des usagers, se crée un collectif d’animateurs», pas plus homogène, mais tentant la vertigineuse adaptation à l’autre, en reprenant encore l’expression de P. Declerck. En cela l’aménagement possible est toujours provisoire et relève du bricolage. Cela requiert une certaine habileté, de l’adresse si vous voulez…

Pourrait-on, pour se détendre un peu, évoquer l’inquiétude ? Élisabeth se prétendait polonaise, mais était en fait roumaine. Craignait-elle tant que nous la renvoyions dans son pays ? Quoique. C’est inquiétant la Roumanie. C’est terrible là-bas vous savez. Je ne connais que trois Roumains : Dracula, Ceausescu et Daniella qui fréquente notre lieu depuis l’ouverture il y a huit ans. Il y a matière à inquiétude…

Dans toutes les sociétés (partout, ce n’est pas spécifiquement occidental ni moderne, il y a des descriptions cliniques datant de la Grèce Antique !). 1% de la population est atteinte de troubles psychiatriques repris sous le nom de schizophrénie. D’autres, un peu moins nombreux (0,8 %) développent des troubles délirants connexes (la paranoïa, p. ex.). À schizophrénie, nous aurions pu choisir le terme générique de «psychose» selon que l’on se réfère à l’école germanique (maladie cérébrale) ou française (forclusion selon Lacan). J’ai choisi celui de schizophrénie dans une idée de filiation avec Georg Groddeck et le Dr Hans Prinzhorn, psychiatre à Heidelberg, et premier médecin de la folie à avoir collecté des œuvres d’art brut. Le refus de la psychanalyse de la part des personnes sans domicile me conforte dans ce vocable plus médical. Le terme de psychose est-il pourtant à bannir en voyant là une résistance particulière ?

Tout cela étant, ces personnes étrangement et diversement coupées du réel s’adressent à l’Espace Social. Or, nous savons qu’il y en a, dans ceux qui s’adressent à nous, plus d’un pour cent… Des études concordent pour évaluer le public sans domicile atteint de telles pathologies à environ 30%. La dépression qui est présente pour 15 % de la population générale est aussi présente de façon beaucoup plus forte, probablement trois individus sur quatre au moment où ils sont accueillis, soit cinq fois la prévalence habituelle. Dans ce dernier cas, la chronicité n’est pas la règle ; cela expliquerait ainsi quelques parcours où des personnes «s’en sortent». Convenons que les troubles psychiatriques concernant la majorité des usagers sont divers dans leur expression et leur acuité. Ce qui est inquiétant, c’est que pour la médecine, la psychanalyse et la psychiatrie modernes, les difficultés des autres personnes sans domicile ne sont pas connues et reconnues cliniquement.

Quant au social, le traitement est aussi féroce. La misère sociale liée à la solitude, la pauvreté ou la précaritédes revenus concerne 100% du public. Quand elle est relogée, cette population occupe la frange marginale de l’habitat (logement meublé). Le logement personnel est inconfortable, peu sûr et inadapté. C’est cet habitat qui fait l’objet de mutations rapides et profondes comme dans ce quartier de la Senne où nous sommes situés. Le relogement considéré comme finalité assure un taux minimal de maintien dans l’habitat.

Sur les chemins de l’errance, on ne se ménage pas. Nous passons du rêve au cauchemar. L’installation est celle de l’instant. L’abri a un caractère éphémère, même si on n’en revient pas, comme à la guerre, comme en cette nuit du 3 janvier 2003 où Rachid fut assassiné. De Rachid nous ne connaissions pas le nom malgré huit années de contacts réguliers durant lesquelles il a loué une armoire. Son père avait une première fois traversé la Méditerranée pour venir d’Algérie à Marseille. La mer l’a repris un soir d’ivresse et de douleur. Rachid disait qu’il était marqué par ce suicide et l’alcoolisme de son père. Il a dit un jour: « Dans notre famille, les garçons sont alcooliques et les filles sont mariées. » Et pour justifier la canette interdite, il la présentait comme sa femme.

Il y a longtemps, je lui avais demandé un nom pour la location de l’armoire. Il m’a répondu Aknaf -ce qui était incorrect -mais appelle moi Naf-Naf comme ce petit cochon qui construit des maisons de briques. C’était par ailleurs la marque des vêtements qu’il portait beaucoup. Il n’était pas fou, et il n’avait jamais lu de livre, mais il avait en lui une image de maison. Maffesoli évoque une « pulsion d’errance, ce qui, chez les individus et dans la société, s’oppose à l’assignation à résidence qu’a imposée la modernité ». Il existe une opposition à l’ordre établi. Notamment dansl’aide sociale qui propose une protection en échange de la soumission.» (M. Maffessoli, Du nomadisme.)

Un courant anarchiste traverse le public des usagers et des animateurs. Un homme avec qui j’ai rempli deux fois la demande de logement social ne ramène jamais le dernier papier permettant l’envoi de celle-ci. Alors que je lui signale par après l’absence du document, il me demande si je voulais l’envoyer « pour de bon »dans le logement social. J’avais oublié que sa lutte contre l’ordre établi concernait aussi l’organisation de mes dossiers. Voilà comment d’aucuns trouvent, selon le bon mot de Michel Ragon, des vocations d’anarchitectes de l’habitat… Mais si le nomadisme et l’exil sont des modalités possibles de l’errance en cela qu’ils sont constitués de routes, l’errance, elle seule contient cette dimension véritablement tragique que constitue l’expérience intime de la déroute.

Jean-Louis Linchamps

Assistant social à La Consigne – Espace social télé-service, bd de l’Abattoir, 28, 1000 Bruxelles. – Tél : 0032.2.548.9800, fax : 0032.2.502.4939, courriel : article23@ tele-service. be

Qu’est-ce que c’est que la vie

Antonin Artaud

« L’on s’étonne dans les
quotidiens
et il y a cent mille quotidiens
qui ne molvent que des
balivernes
et qui donnent [chaque] jour
à la conscience
humaine
sa prolifique platée
de sottises, de cancans,
de fausses nouvelles,
on s’étonne que la vie
aille aussi mal
et qu’est-ce que c’est que la vie
qu’est-ce que c’est que le mal
dans la vie
qu’est-ce que c’est que le
mal de vivre,
le mal de vivre dans la vie,
et comment vivez-vous
tous dans votre vie
et qu’est-ce que vous y faites dans la vie
et à quoi vous sert-elle la vie
à quoi vous sert-il de vivre,
et pourquoi vit-on ? »

Antonin Artaud – Cahiers d’Ivry, février 1947-mars 1948

Schizo-analyse de l’Oedipe

Paris Psy, un psychanalyste à Paris

« Du point de vue de la schizo-analyse, l’analyse de l’Oedipe consiste donc à remonter des sentiments embrouillés du fils jusqu’aux idées délirantes ou lignes d’investissement des parents, de leurs représentants intériorisés, et de leurs substituts: non pas pour atteindre à l’ensemble d’une famille, qui n’est jamais qu’un lieu d’application et de reproduction, mais aux unités sociales et politiques d’investissement libidinal. Si bien que toute la psychanalyse familialiste, y compris le psychanalyste en premier lieu, est justiciable d’une schizo-analyse. Une seule façon de passer le temps sur le divan, schizanalyser le psychanalyste ».

Deleuze & Guattari – L’Anti-Oedipe – Introduction à la Schizo-analyse – page 442

L’errance désirante

message-du-bout-du-monde-errance

 

« C’est quand même une illusion incroyable de penser que les gens ont une identité, sont collés à leur fonction professionnelle, père, mère, tout ça… Ils sont complètement errants et hagards. Ils fluent. Ils foutent je ne sais quoi à la télé, ils ont l’air fixés, pris dans une constellation, mais ils sont en adjacence par rapport à un tas de systèmes d’intensité qui les parcourent. Il faut vraiment avoir une vision intellectuelle complètement rationaliste pour croire qu’il y a des types bien constitués qui se déplacent en conservant leur identité dans un champ. C’est de la blague tout ça. Les types, c’est tous des errants, des nomades. Il s’agit de savoir si cette errance tourne autour d’un piquet, comme une chèvre, ou si c’est une errance désirante qui arrive justement à se repérer par rapport à des points de fuite désirants, déterritorialisants. »

Félix Guattari – Deleuze, lettres et autres textes, entretien sur l’Anti-Oedipe avec Bellour, p 207

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