Tout conscient, un nouvel inconscient

Henri Michaux (1899 - 1984) Sans titre vers 1957 - Gouache, encre et crayon aquarelle sur papier

 

J’ai, plus d’une fois, senti en moi des « passages » de mon père. Aussitôt je me cabrais. J’ai vécu contre mon père (et contre ma mère et contre mon grand-père, ma grand-mère, mes arrière-grands-parents); faute de les connaître, je n’ai pu lutter contre de plus lointains aïeux.

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Faisant cela, quel ancêtre inconnu ai-je laissé vivre en moi ?

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En général, je ne suivais pas la pente. En ne suivant pas la pente, de quel ancêtre inconnu ai-je suivi la pente ? De quel groupe, de quelle moyenne d’ancêtres ? Je variais constamment, je les faisais courir, ou eux, moi. Certains avaient à peine le temps de clignoter, puis disparaissaient. L’un n’apparaissait que dans tel climat, dans tel lieu, jamais dans un autre, dans telle position. Leur grand nombre, leur lutte, leur vitesse d’apparition – autre gêne – et je ne savais sur qui m’appuyer.

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On est né de trop de Mères. – (Ancêtres : simples chromosomes porteurs de tendances morales, qu’importe ?). Et puis les idées des autres, des contemporains, partout téléphonées dans l’espace, et les amis, les tentatives à imiter ou à « être contre ».

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J’aurais pourtant voulu être un bon chef de laboratoire, et passer pour avoir bien géré mon « moi ». En lambeaux, dispersé, je me défendais et toujours il n’y avait pas de chef de tendances ou je le destituais aussitôt. Il m’agace tout de suite. Était-ce lui qui m’abandonnait ? Était-ce moi qui le laissais ? Était-ce moi qui me retenais ?

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Le jeune puma naît tacheté. Ensuite, il surmonte les tachetures. C’est la force du puma contre l’ancêtre, mais il ne surmonte pas son goût de carnivore, son plaisir à jouer, sa cruauté. Depuis trop de milliers d’années, il est occupé par les vainqueurs.

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MOI se fait de tout. Une flexion dans une phrase, est-ce un autre moi qui tente d’apparaître ? Si le OUI est mien, le NON est-il un deuxième moi ?

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Moi n’est jamais que provisoire (changeant face à un tel, moi ad hominem changeant dans une autre langue, un autre art) et gros d’un nouveau personnage, qu’un accident, une émotion, un coup sur le crâne libérera à l’exclusion du précédent et, à l’étonnement général, souvent instantanément formé. Il était donc déjà tout constitué.

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On n’est peut-être pas fait pour un seul moi. On a tort de s’y tenir. Préjugé de l’unité. (Là comme ailleurs la volonté, appauvrissante et sacrificatrice).

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Dans une double, triple, quintuple vie, on serait plus à l’aise, moins rongé et paralysé de subconscient hostile au conscient (hostilité des autres « moi » spoliés).

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La plus grande fatigue de la journée et d’une vie serait due à l’effort, à la tension nécessaire pour garder un même moi à travers les tentations continuelles de le changer.

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On veut trop être quelqu’un.

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Il n’est pas un moi. Il n’est pas dix moi. Il n’est pas de moi. MOI n’est qu’une position d’équilibre. (Une entre mille autres continuellement possibles et toujours prêtes.) Une moyenne de « moi », un mouvement de foule. Au nom de beaucoup je signe ce livre.

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Mais l’ai-je voulu ? Le voulions nous ?

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Il y avait de la pression (vis à tergo).

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Et puis ? J’en fis le placement. J’en fus assez embarrassé.

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Chaque tendance en moi avait sa volonté, comme chaque pensée dès qu’elle se présente et s’organise à sa volonté. Était-ce la mienne ? Un tel a en moi sa volonté, tel autre, un ami, un grand homme du passé, le Gautama Bouddha, bien d’autres, de moindres, Pascal, Hello ? Qui sait ? Volonté du plus grand nombre ? Volonté du groupe le plus cohérent ?

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Je ne voulais pas vouloir. Je voulais, il me semble, contre moi, puisque je ne tenais pas à vouloir et que néanmoins je voulais.

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… Foule, je me débrouillais dans ma foule en mouvement. Comme toute chose est foule, toute pensée, tout instant. Tout passé, tout ininterrompu, tout transformé, toute chose est autre chose. Rien jamais définitivement circonscrit, ni susceptible de l’être, tout : rapport, mathématiques, symboles ou musique. Rien de fixe. Rien qui soit propriété.

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Mes images ? Des rapports.

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Mes pensées ? Mais les pensées ne sont justement peut être que contrariétés du « moi », perte d’équilibre (phase 2), ou recouvrements d’équilibre (phase 3) du mouvement du « pensant ». Mais la phase 1 (l’équilibre) reste inconnue, inconsciente.

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Le véritable et profond flux pensant se fait sans doute sans pensée consciente, comme sans image. L’équilibre aperçu (phase 3) est le plus mauvais, celui qui après quelque temps paraît détestable à tout le monde. L’histoire de la Philosophie est l’histoire des fausses positions d’équilibre conscient adoptées successivement. Et puis…est-ce par le bout « flammes » qu’il faut comprendre le feu ? Gardons nous de suivre la pensée d’un auteur¹ (fût-il du type Aristote), regardons plutôt ce qu’il a derrière la tête, où il veut en venir, l’empreinte que son désir de domination et d’influence, quoique bien caché, essaie de nous imposer.

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D’ailleurs, QU’EN SAIT-IL DE SA PENSÉE ? Il en est bien mal informé. (Comme l’œil ne sait pas de quoi est composé le vert d’une feuille qu’il voit pourtant admirablement.)

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Les composantes de sa pensée, il ne les connaît pas; à peine parfois les premières; mais les deuxièmes ? Les troisièmes ? Les dixièmes ? Non, ni les lointaines, ni ce qui l’entoure, ni les déterminants, ni les « Ah ! » de son époque (que le plus misérable pion de collège dans trois cents ans apercevra).

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Ses intentions, ses passions, sa libido dominandi, sa mythomanie, sa nervosité, son désir d’avoir raison, de triompher, de séduire, d’étonner, de croire et de faire croire à ce qui lui plait, de tromper, de se cacher, ses appétits et ses dégoûts, ses complexes, et toute sa vie harmonisée sans qu’il le sache, aux organes, aux glandes, à la vie cachée de son corps, à ses déficiences physiques, tout lui est inconnu.

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Sa pensée « logique » ? Mais elle circule dans un manchon d’idées paralogiques et analogiques, sentier avançant droit en coupant des chemins circulaires, saisissant (on ne saisit qu’en coupant) des tronçons saignants de ce monde si richement vascularisé. (Tout jardin est dur pour les arbres.) Fausse simplicité des vérités premières (en métaphysique) qu’une extrême multiplicité suit, qu’il s’agissait de faire passer.

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En un point aussi, volonté et pensée confluent, inséparables, et se faussent. Pensée-volonté. En un point aussi, l’examen de la pensée fausse la pensée comme, en microphysique, l’observation de la lumière (du trajet du photon) la fausse.

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Tout progrès, toute nouvelle observation, toute pensée, toute création, semble créer (avec une lumière) une zone d’ombre.

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Toute science crée une nouvelle ignorance.

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Tout conscient, un nouvel inconscient.

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Tout apport crée un nouveau néant.

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Lecteur, tu tiens donc ici, comme il arrive souvent, un livre que n’a pas fait l’auteur, quoiqu’un monde y ait participé. Et qu’importe ?

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Signes, symboles, élans, chutes, départs, rapports, discordances, tout y est pour rebondir, pour chercher, pour plus loin, pour autre chose.

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Entre eux, sans s’y fixer, l’auteur poussa sa vie.

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Tu pourrais essayer, peut être, toi aussi ?

 

Henri Michaux« Postface » in Plume suivi de Lointain intérieur, Gallimard Poésie, 1963, p. 215-220

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Au point immobile du monde en rotation

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« Au point immobile du monde en rotation
Ni chair, ni absence de chair
Ni venant de, ni allant vers
Au point immobile, là est la danse
Mais ni arrêt, ni mouvement
Et ne l’appelez pas fixité
Passé et futur s’y marient
Non pas mouvement de ou vers
Non pas ascension ni déclin
N’était le point, le point immobile
Là où il n’y aurait nulle danse
Là où il n’y aurait que danse. »

T S Eliot

Sous la peau des ténèbres

Jules Supervielle

Sous la peau des ténèbres,
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.

Me voici tout entier,
je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Épargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

Jules Supervielle – La fable du monde (extrait)

Fight-Club ou la dimension politique de la psychanalyse

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La construction contemporaine du bonheur repose essentiellement sur l’incapacité pour le sujet à se confronter aux conséquences de son désir, le prix pour ce « bonheur » est que le sujet reste prisonnier de l’inconsistance de (ce qu’il croit être) ses désirs: dans nos vies quotidiennes, nous prétendons désirer des choses que nous ne désirons pas, et donc si ce que nous désirons « officiellement » nous arrive, nous réalisons alors que le bonheur est foncièrement hypocrite, qu’il consiste effectivement à rêver de choses que nous ne voulons pas réellement.

Un bonheur durable n’est accessible que dans une vie vouée au combat, ce qui implique un combat sans merci avec soi-même, contre ses tendances ou inclinations prétendument « naturelles »…

Pour le parlêtre, le « naturel » ne va pas de soi, puisque la nature elle-même est toujours déjà médiée a priori par le langage qui la présente comme nature.

Chaque notion est nécessairement colorée par le discours dominant dans lequel elle est prise, par exemple la notion de « liberté », dans le discours contemporain, peut être ramenée au « libre » choix suivant:

• soit tu acceptes ce qui t’est présenté comme la « réalité », à savoir les règles du jeu capitaliste, et tu choisis un « bord » souscrivant de facto aux fausses oppositions (les « abstractions réelles » de Marx) du discours ambiant: axe du Bien vs comportements archaïques, tolérance vs fondamentalisme, gauche vs droite, nature vs culture, etc.

• soit tu as choisi la violence, ce violent effort d’arrachement qui t’arrache au discours dominant en t’ouvrant la possibilité de nommer de façon plus juste le monde qui t’entoure – sans oublier de t’inclure toi-même dans cette description du monde! – et donc ta violence s’exerce toujours forcément, en premier lieu, contre toi-même.

Voilà le prix de la véritable subversion psychanalytique, et c’est aussi la leçon du film Fight-Club de David Fincher.

Christion Dubuis Santini

 

Un être composé d’autres êtres

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« Un être composé d’autres êtres […].
« Deux merveilleuses fictions, l’une conçue en Italie, l’autre dans la ville de Nishapour.
La première est dans le dix huitième Chant du Paradis [dans la Divine Comédie].
Durant son voyage à travers les sphères célestes, Dante observe une joie grandissante dans les yeux de Béatrice, et un accroissement de sa beauté. […]
Dans l’arc le plus large de cette sphère céleste, où la lumière est blanche, des créatures célestes chantent et volent […] puis dessinent la forme d’une tête d’Aigle.
Puis la totalité de l’Aigle se met à briller. L’Aigle est composé de milliers de Rois justes. […]
L’Aigle parle d’une voix unique, et dit « Je », et non pas « nous ». […]
Que quiconque ait jamais été capable de surpasser l’une des grandes figures de la Divine Comédie semble inimaginable. […]
Et pourtant, le fait eut lieu.
Farid ud-Din Attar conçut l’étrange Simorgh, qui signifie Trente Oiseaux, et qui surpasse l’Aigle de Dante. […]

L’intrigue du Mantiq-al-Tayr [La Conférence des oiseaux] est la suivante :

Le lointain roi de tous les oiseaux, le Simorgh, fait tomber l’une de ses magnifiques plumes au centre de la Chine : les oiseaux décident de partir à sa recherche.
Ils savent que le nom de leur roi signifie Trente oiseaux ; ils savent que son palais est situé dans Kaf, la montagne circulaire qui entoure la Terre. Ils s’embarquent dans l’aventure presque sans fin.
Ils passent à travers sept vallées ou mers ; le nom de l’avant-dernière est Vertige, le nom de la dernière, Annihilation.
De nombreux pèlerins abandonnent, d’autres périssent. Trente, purifiés par leurs efforts, atteignent la montagne du Simorgh.
Enfin ils le voient : ils perçoivent qu’ils sont le Simorgh, et que le Simorgh est chacun d’entre eux, et eux tous.
Dans le Simorgh sont les trente oiseaux, et dans chaque oiseau est le Simorgh.

Silvana Ocampo a mis cet épisode en vers.

« L’oiseau était comme un gigantesque miroir
les contenant tous, et non un simple reflet
Dans ses plumes, chacun trouvait ses propres plumes…
dans ses yeux, ses propres yeux, avec le souvenir des plumes. »

La différence entre l’Aigle de Dante et le Simorgh d’Attar est aussi évidente que leur ressemblance. Les personnages qui constituent l’Aigle ne se perdent pas en lui. Mais les oiseaux qui contemplent le Simorgh sont en même temps le Simorgh. […]

Une observation finale. […] Les pèlerins avancent à la recherche d’un but inconnu ; ce but, qui ne leur sera révélé qu’à la fin, ne doit pas apparaître simplement comme un renseignement supplémentaire, mais doit faire naître l’émerveillement.
[En révélant que] les chercheurs sont ce qu’ils cherchent. »

***Jorge Luis Borges. Le Simorgh et L’Aigle. In : Neuf essais sur Dante.

« Ayant traversé les cercles de l’Enfer et les terrasses du Purgatoire, Dante voit enfin Béatrice. […]
Le matin du treizième jour d’Avril de l’année 1300, l’avant dernier jour de son périple, Dante, ayant accompli ses épreuves, entre dans le Paradis terrestre qui couronne le sommet du Purgatoire. Il a vu le feu temporel et le feu éternel, il a traversé un mur de flammes. […]
Par des chemins de l’ancien jardin, il atteint une rivière plus pure qu’aucune autre, bien que les arbres ne permettent ni au soleil ni à la lune de s’y refléter.
Une mélodie court à travers les airs, et sur l’autre rive, s’avance une mystérieuse procession. […] La procession s’arrête, et une femme voilée apparaît ; sa robe est de la couleur d’une flamme vivante. Pas par la vue, mais par la stupeur dans son esprit et la crainte dans son sang, Dante comprend que c’est Béatrice.
Au seuil de la Gloire, [comme un enfant perdu] il ressent soudain l’amour qui l’avait si souvent transpercé à Florence. […]
Avec la mort de Béatrice, Béatrice perdue pour toujours, Dante, pour atténuer son deuil et sa peine, joua avec la fiction de la rencontrer de nouveau.
[…] Je crois qu’il a construit l’entière architecture de son poème dans le seul but de pouvoir y insérer cette rencontre. »

***Jorge Luis Borges. La rencontre dans un rêve. In : Neuf essais sur Dante.

Destituere

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Destituere en latin signifie: placer debout à part, dresser isolément; abandonner; mettre à part, laisser tomber, supprimer; décevoir, tromper. Là où la logique constituante vient s’écraser sur l’appareil du pouvoir dont elle entend prendre le contrôle, une puissance destituante se préoccupe plutôt de lui échapper, de lui retirer toute prise sur elle, à mesure qu’elle gagne en prise sur le monde qu’à l’écart elle forme. Son geste propre est la sortie, tout autant que le geste constituant est la prise d’assaut. Dans une logique destituante, la lutte contre l’Etat et le capital vaut d’abord pour la sortie de la normalité capitaliste qui s’y vit, pour la désertion des rapports merdiques à soi, aux autres et au monde qui s’y expérimentent. Ainsi donc, là où les constituants se placent dans un rapport dialectique de lutte avec ce qui règne pour s’en emparer, la logique destituante obéit à la nécessité vitale de s’en dégager. Elle ne renonce pas à la lutte, elle s’attache à sa positivité. Elle ne se règle pas sur les mouvements de l’adversaire, mais sur ce que requiert l’accroissement de sa propre puissance. Elle n’a donc que faire de critiquer:  » C’est que ou bien l’on sort tout de suite, sans perdre son temps à critiquer, simplement parce que l’on se trouve placé ailleurs que dans la région de l’adversaire, ou bien on critique, on garde un pied dedans, tandis qu’on a l’autre dehors. Il faut sauter en dehors et danser par dessus », comme l’expliquait Jean-François Lyotard pour saluer le geste de l’Anti-Oedipe de Deleuze et Guattari. Deleuze faisait d’ailleurs cette remarque: « On reconnait sommairement un marxiste à ce qu’il dit qu’une société se contredit, se définit par ses contradictions, et notamment ses contradictions de classe. Nous disons plutôt que, dans une société, tout fuit, et qu’une société se définit par ses lignes de fuites. […] Fuir, mais en fuyant, chercher une arme. »
– in Maintenant – Comité Invisible #Maintenant

L’épopée poétique

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La psychanalyse a partie liée avec la poésie. Une psychanalyse, c’est une invitation à parler, non pas à décrire, non pas à expliquer, non pas à justifier ou à répéter, et non pas vraiment à dire la vérité. Une psychanalyse est une invitation à parler, purement et simplement, et sans doute pour être écouté.
Lacan a désigné ce dont il s’agit dans une analyse par le terme d’épopée. Faire de sa vie, à la narrer, une épopée, cela consiste à faire un effort de poésie. La vie quotidienne de chacun peut être saisie, magnifiée, sublimée, par la poésie. Elle peut ne pas être considérée telle quelle, de façon réaliste, c’est-à-dire écrasée sur ce qu’elle est, mais au contraire être nimbée d’une aura que lui donne ce qu’on s’efforce à produire comme sens, et qui, par là, la dépasse. On dit « interpréter », entendant par là ce qu’elle voudrait dire dans les dessous. Mais interpréter, c’est aussi bien viser ce qu’elle veut dire au-delà d’elle-même.

On se fascine sur le « en-deçà », sur ce que le discours peut convoyer de ce qui se laisse saisir sur le mode du cynisme, mais ce cynisme n’est que la réplique ou la grimace du sublime. La réduction cynique de ce dont il s’agit dans l’existence pourrait bien n’être que l’envers, l’ombre portée de ce que l’existence veut dire au-delà d’elle-même. Le cynisme frayerait ainsi la voie de ce qui est sublime.
C’est ce que veut dire épopée, par où Lacan désignait cette narration de ce qui vous arrive, contingent, hasardeux, de rencontre, et que l’analyse vous invite à tisser, à faire signifier au-delà du fait brut. Et ce, dans chaque séance d’analyse, chaque séance qui en elle-même donne sa place, favorise, invite, à cet effort de poésie.

La substance d’une épopée n’est peut-être que ce qui se produit, ce qui se décrit, ce qui tombe comme un cas, ce qui advient. L’épopée est un effort pour donner un sens à ce qui vous tombe dessus, et donc un effort pour aller au-delà. Ce que la psychanalyse amène d’en-deçà, le souterrain que creuse l’interprétation, n’est peut-être pas séparable du surnaturel auquel s’efforce l’épopée.
Qui jouit dans l’opération analytique comme épopée ? Le dispositif analytique comporte que ce n’est pas l’analyste. La jouissance de l’opération n’est pas le bénéfice de celui qui écoute. La jouissance est de l’autre côté, du côté de celui qui parle.
Il s’ensuit une définition de l’être analysant qui enveloppe et le signifiant et la jouissance, à partir de ceci que l’analysant jouit du signifiant. L’expérience analytique met en valeur que le signifiant peut être, pour le sujet, tourné à des fins de jouissance.

Sic in Sterili

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SIC IN STERILI

Sujet minéral des Sages

En son état primordial

Tel qu’il est extrait

De son gîte minier

Par ce rocher aride

Qui supporte & nourrit

Un arbre vigoureux

& surchargé de fruits

Art du Potier – Cypriam Piccolpassi

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Rien que des sillages sur la mer

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« Tout passe
et tout demeure
Mais notre affaire est de passer
De passer en traçant
Des chemins
Des chemins sur la mer
Voyageur, le chemin
C’est les traces
de tes pas
C’est tout ; voyageur,
il n’y a pas de chemin,
Le chemin se fait en marchant
Le chemin se fait en marchant
Et quand tu regardes en arrière
Tu vois le sentier
Que jamais
Tu ne dois à nouveau fouler
Voyageur! Il n’y a pas de chemins
Rien que des sillages sur la mer »

Antonio Machado

Agir, je viens

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Paskya – Résines & Pigments sur carton Sennelier D340

Poussant la porte en toi, je suis entré
Agir, je viens
Je suis là
Je te soutiens
Tu n’es plus à l’abandon
Tu n’es plus en difficulté
Ficelles déliées, tes difficultés tombent
Le cauchemar d’où tu revins hagarde n’est plus
Je t’épaule
Tu poses avec moi
Le pied sur le premier degré de l’escalier sans fin
Qui te porte
Qui te monte
Qui t’accomplit

Je t’apaise
Je fais des nappes de paix en toi
Je fais du bien à l’enfant de ton rêve
Afflux
Afflux en palmes sur le cercle des images de l’apeurée
Afflux sur les neiges de sa pâleur
Afflux sur son âtre…. et le feu s’y ranime

AGIR, JE VIENS
Tes pensées d’élan sont soutenues
Tes pensées d’échec sont affaiblies
J’ai ma force dans ton corps, insinuée
…et ton visage, perdant ses rides, est rafraîchi
La maladie ne trouve plus son trajet en toi
La fièvre t’abandonne

La paix des voûtes
La paix des prairies refleurissantes
La paix rentre en toi

Au nom du nombre le plus élevé, je t’aide
Comme une fumerolle
S’envole tout le pesant de dessus tes épaules accablées
Les têtes méchantes d’autour de toi
Observatrices vipérines des misères des faibles
Ne te voient plus
Ne sont plus

Equipage de renfort
En mystère et en ligne profonde
Comme un sillage sous-marin
Comme un chant grave
Je viens
Ce chant te prend
Ce chant te soulève
Ce chant est animé de beaucoup de ruisseaux
Ce chant est nourri par un Niagara calmé
Ce chant est tout entier pour toi

Plus de tenailles
Plus d’ombres noires
Plus de craintes
Il n’y en a plus trace
Il n’y a plus à en avoir
Où était peine, est ouate
Où était éparpillement, est soudure
Où était infection, est sang nouveau
Où étaient les verrous est l’océan ouvert
L’océan porteur et la plénitude de toi
Intacte, comme un œuf d’ivoire.

J’ai lavé le visage de ton avenir

Henri Michaux « Face aux verrous »

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