Otto Rank, Le traumatisme de la naissance

Profondément poète et écrivain, Otto Rank prit grand plaisir à faire des cadeaux littéraires à son professeur bien-aimé, grand maître de la langue allemande. Le 6 mai 1923, comme cadeau d’anniversaire pour les 77 ans de Freud, Rank lui fit présent de son merveilleux nouveau manuscrit, achevé peu de jours auparavant, du Traumatisme de la naissance. Le manuscrit a été recopié d’un « journal » dans lequel Rank a esquissé des « impressions de séances d’analyse, sous une forme aphoristique » comme il le révélera ultérieurement. « C’était assemblé pièce à pièce, tels quels, comme une mosaïque » (Isakower, 1924). Incrustés tout au long de l’œuvre poétique, il y avait quantité d’aphorismes étranges et choquants.

La bouche de l’enfer

Dans le processus de la naissance physiologique, explique Rank, chaque nouvel arrivant sur la planète trouve son premier objet, la mère, mais pour, très vite, la perdre à nouveau : c’est la catastrophe originaire. Pour la petite créature, ce trauma (en grec : « blessure ») est une perte indicible et le prototype de la souffrance incalculable liée à la vie. Même avec la plus douce des mères et la naissance la moins violente, l’être humain naît dans la crainte, un petit paquet tremblant d’angoisse (Angst) abandonné à la dérive dans un vaste océan d’indifférence. Au moment de la naissance, se sentant délaissé et incompris, l’infans (en latin : « qui ne parle pas ») est expulsé dans les pleurs hors du ventre-paradis, laissant derrière lui, comme Adam, un passé ineffable. La ligne de partage entre le Je, das Ich, et l’univers, c’est l’angoisse (Angst), qui ne s’évanouit que quand le Je et le Tu redeviennent un, comme faisant partie du grand tout. Avec la naissance, le sentiment d’unité avec le tout, das Ganze, est perdu.

Faisant l’analogie avec la situation analytique, Rank suggère que la relation entre la mère et l’infans – en fin de compte l’enfant à naître (Rank, 1924, p. 130) – constitue un modèle (template) pour la rencontre entre le thérapeute et le patient, unis dans un partage profond, uniquement, paradoxalement, pour apprendre à supporter le traumatisme de la séparation avec moins de souffrance qu’avant. Mais il y a autant de joie que de souffrance dans la séparation. Dans la relation de soin (ou de guérison ?), le thérapeute et le patient fusionnent en un seul, émotionnellement, comme le mythique demi-être cherche à se réunir à l’autre (ibid., p. 173), de sorte à réémerger dans son individualité singulière, enrichi et spirituellement renouvelé. Ce n’est qu’à travers la reconnaissance mutuelle qu’il y a possibilité de guérison ou de devenir un « tout ». Mais Rank explique que pour se trouver, il faut peut-être se perdre, même si ce n’est que pour un moment : « Le Je et le Tu ont cessé d’exister entre nous, Je ne suis pas Je, Tu n’es pas Toi, de même que Tu n’es pas Moi (ich bin nicht ich, du bist nicht du, auch bist du nicht ich) ; Je suis en même temps Je et Tu, Tu es en même temps Tu et Je » (ibid., p. 177).

Avec la dissolution simultanée de leur différence dans un plus grand tout, le thérapeute et le patient renoncent à leur douloureux isolement, pour un moment seulement, afin que leur individualité leur soit rendue renouvelée et enrichie par une rencontre avec le sacré. Cette identification mutuelle du thérapeute et du patient est l’écho d’une identité perdue, pas simplement de « la sainte union de l’enfant et de la mère » (ibid., p. 160), mais de l’unité de l’univers, du Tout, qui a déjà existé mais qui est maintenant perdue. Cette « identification cosmique » (ibid., p. 65), une unité avec le tout, das Ganze, doit être perdue et retrouvée à travers chaque phase du développement de soi. Le désir de restaurer l’Unique, cette union préobjectale avec un cosmos baignant dans les vapeurs mystiques, dans lequel le passé, le présent et le futur ne se distinguent plus, l’« unio mystica », ne faisant plus qu’un avec le Tout (das Einswerden mit dem All) (ibid., p. 176), l’union spirituelle dans laquelle l’espace n’est pas une barrière, où le temps et la mort ont disparu, c’est là le stimulus premier de l’amour et de l’art. Affirmant la différence mais, paradoxalement, se libérant aussi de la différence, la rencontre de Je et Tu amène de part et d’autre au sentiment de l’unité avec l’autre, avec le cosmos, avec le Tout, et finalement avec son propre moi (self).

Prenant la priorité sur le complexe d’Œdipe, la tension entre l’abandon et l’affirmation, entre l’union et la séparation, est le printemps de la vie et se répète à nouveau à tous les stades de la vie, de la naissance à l’enfance, à travers l’adolescence, à la maturité jusqu’à la vieillesse et à la mort. Alors qu’il n’y a pas de panacée pour la douleur en ce monde, qui est une part nécessaire de l’existence, la thérapie aide l’âme perdue à se sentir « nouveau-né » spirituellement (ibid., p. 3), sans trop sentir de culpabilité ni d’angoisse quand il se sépare du thérapeute-accoucheur en même temps que des parties passées ou infantiles de son propre soi. Ce n’est qu’en voulant être soi-même dans la relation, en acceptant sa propre différence, et cette différence étant acceptée par l’autre, que l’être humain découvre ou retrouve la créativité du changement. Créature née, sortie d’une mère biologique, construite à partir de deux particules de poussière cosmique, l’être humain est à la fois créature et créateur ou, plus exactement, progresse de l’état de créature vers celui de créateur, du biologique vers la psyché, de l’objet vers le sujet, et, dans les cas les plus productifs – artiste, écrivain, scientifique ou philosophe –, se choisit lui-même. Renaître une seconde fois, au sens spirituel, n’est pas plus miraculeux que de naître la première fois, mais malheureusement certaines âmes perdues et vulnérables ne peuvent même pas se faire à cette idée.

Le « refoulement primaire » selon Rank, c’est de ne pouvoir accepter la naissance, en d’autres mots, de « s’accrocher à la mère » (ibid., p. 215), s’accrochant douloureusement au bénéfice de la maladie, une vague reproduction de la relation perdue avec la mère. Située quelque part dans le labyrinthe de l’espace psychique, « l’imago maternelle » (Mutter Imago) (ibid., p. 87 n. 2) est un fantasme d’angoisse et d’envie, de culpabilité et de désir, à la fois terrifiant et émouvant. Mais apercevoir la silhouette de ce fantôme invisible est poignant. « La dernière chose pour laquelle les êtres humains semblent avoir été créés, c’est de supporter la vérité psychanalytique », affirme Rank, et, comme Freud le lui a souvent dit, « il n’est pas donné à tout le monde de pouvoir explorer continuellement les sombres ravins de l’inconscient, en ne conservant qu’un regard occasionnel sur la lumière du jour » (ibid., p. 184). On ne peut pas vivre avec toute la vérité. En exergue de la première page de L’interprétation des rêves, Freud cite un courageux épigraphe de Virgile : Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo : « Si je ne puis fléchir les puissances d’en haut, je soulèverai les régions infernales » (S.E., 5 : 608). Seule la vérité psychanalytique peut éclairer les sombres ravins des régions infernales où coule, dit le poète Virgile, le mythique fleuve Achéron, un tourbillon souterrain qui conduit directement à l’Hadès, un gouffre qui ouvre sur les terribles mâchoires de la mort – « la bouche de l’enfer » où attend le diable en personne, nous avertit Rank, « l’ancienne mauvaise et dangereuse mère primitive (Urmutter) » (Rank, 1924, p. 132).

« Être rien »

Bien qu’ayant une base biologique, le traumatisme de la naissance est aussi un symbole de l’effrayante découverte que le Je fait de lui-même et de sa séparation, baignée d’angoisse, d’avec son premier objet, la mère, et maintenant, d’avec son thérapeute. L’infans entre dans le monde enveloppé dans un plasma d’angoisse, bien avant les peurs de toutes sortes, de la castration et de la sexualité. La conscience douloureuse de la différence, par conséquent, est « le premier contenu psychique dont l’être humain soit conscient » (ibid., p. 50). Au fond, l’angoisse n’est peut-être rien d’autre que la conscience d’être vivant, en d’autres mots, la conscience elle-même, la vague perception de sa propre différence comme une conséquence de la prise de conscience de la vie. Je = angoisse. La reconnaissance de la différence anatomique entre les sexes n’apparaît que plus tard, quelle que soit son importance pour l’accès à la maturité. La différence entre la non-existence et l’existence – pure différence – vient en premier. « Et la conscience est la caractéristique humaine par excellence » (ibid., p. 216). Le traumatisme de la naissance, ce long malaise, notre différence, la conscience d’être vivant, semblent avoir subi un très grand refoulement, plus encore que la sexualité ou la différence anatomique des sexes.

Rank suggère, par une approche en asymptote aux frontières de la métaphysique, sur les rives de l’impensable, que le traumatisme de la naissance pourrait « dériver du plasma germinal (Keimplasma) » lui-même (ibid., p. 188). Du point de vue ontologique ou plutôt préontologique, ce traumatisme catastrophique correspond à un mystérieux clivage dans un zygote plus petit que le point à la fin de cette phrase, une cellule germinale fécondée appelée « le germe (Kern) de toute chose » (ibid., p. 172) par le philosophe Anaxagore, et der Kern unseres Wesens par Freud : « le noyau de notre être » (S.E., 5 : 603). Cette blessure la plus mystérieuse précède la condition intra-utérine ainsi que le passage physique, neuf mois plus tard, à travers le canal maternel de la naissance. « Les choses doivent disparaître dans la source même qui leur a donné naissance », propose l’ancien oracle grec Anaximandre de Milet, « car elles doivent expier et être jugées pour les injustices dans l’ordre du temps » (Rank, 1924, p. 168-69).

Mais d’où, exactement, le nouvel arrivant sur cette planète tire-t-il son origine ? Du plasma germinal ? Deux graines de poussière cosmique ou, plus précisément deux jeux d’un nombre infini d’inconnus cosmiques fusionnent leurs noyaux et se fondent en néant, Nichts. Comme le Phénix émergeant de ses cendres pour commencer une autre vie, un être humain émerge, de manière incompréhensible, neuf mois plus tard. Le sexe est-il la cause de l’existence ? Même en admettant l’ensemble du processus évolutif et les analyses les plus microscopiques des causes et des effets, l’être humain reste inexplicable, germant de rien et de nulle part, défiant et résistant aux recherches les plus profondes des dandys les plus intelligents, qui, comme Nietzsche le dit avec sarcasme de Socrate dans Le crépuscule des idoles, et insiste « que la pensée, suivant la piste des causalités, parvient même aux plus profonds abysses de l’Être, et que la pensée est capable non seulement de reconnaître l’Être mais même de le corriger ! » (ibid., p. 181). Mais ceci est le sommet de la folie pour une créature vulnérable et mortelle, humaine, trop humaine, un petit moustique rampant sur la planète Terre, alors qu’il tournoie sans aucune signification autour des noirs espaces effrayants et inconnaissables de l’univers. Nietzsche attaque le « démon » de Socrate comme « une parfaite monstruosité per defectum », et met en pièces implacablement l’intelligence gigantesque de ce « grand Maître de l’Ironie », qui influença ses disciples par son seul discours, mais dont la bouche était « un cratère plein de mauvais désirs » (ibid., p. 180-81), un trou d’enfer.

Sujet enrobé d’obscurité, l’être humain, mâle ou femelle, est tourmenté par une question à laquelle ni la philosophie ni la science, malgré leurs grandes réalisations, ne peuvent répondre : qu’est-ce que cela signifie d’être conscient, d’être vivant, durant ce minuscule moment de lumière des vacances sur la Terre, entre deux éternités d’obscurité ? « Le mieux suprême est inatteignable pour vous », pense tristement Nietzsche dans un passage de La naissance de la tragédie, choisi par Rank en épigraphe de son manuscrit : « C’est ne pas naître, ne pas être, n’être Rien (nicht geboren zu sein, nicht zu sein, Nichts zu sein). Mais le mieux pour vous, c’est de mourir très vite » (Rank, 1924, épigraphe). Tout est profondément fou. L’effort pour se libérer de la conscience de vivre, ce long malaise qui fait notre différence, est peut-être la force émotionnelle la plus puissante de l’individu. Même Socrate, ce théoricien vantard, semble avoir compris cela finalement : « La vie – cette longue maladie », dit le Maître de l’Ironie avant d’avaler la ciguë (ibid., p. 197, n. 1 ; les italiques sont de Rank).

Le traumatisme de la naissance, insiste Rank, auteur du Mythe de la naissance du héros, n’est pas seulement physiologique. Il est aussi psychologique. Comme le montrent toutes les traditions culturelles, le mythe de la naissance du héros « révèle pleinement son désir d’imposer sa venue à l’existence, même contre la volonté des parents », écrivit Rank en 1909. Laissé en exposition pour mourir, le futur héros surmonte « les plus grandes difficultés en vertu de sa naissance, car il a victorieusement déjoué toutes les tentatives pour l’empêcher » (Rank, 1909, p. 64-65). Un intrus, ni invité ni bienvenu, l’être humain devient subitement une sorte de héros, suggère Rank, « et la naissance est son véritable achèvement » (Rank, 1924, p 131 n. 1). Selon les sages du Talmud, un Ange de Vie dit à l’enfant avant sa naissance : « Contre ta volonté (wider deinen Willen) tu as été formé dans le sein de ta mère, et contre ta volonté tu naîtras pour être mis au monde. » « Immédiatement – dit le rabbin – l’enfant pleure » (ibid., p. 123 n. 1) – car il ne veut pas quitter le merveilleux paradis, sa propre approche asymptotique « de l’union mystique, le fait de ne plus faire qu’un avec le Tout » (ibid., p. 176). La psychothérapie, selon Rank, peut aider l’être humain à trouver le courage d’affirmer, délibérément, l’étrange existence qui lui est imposée par le sexe – par le clivage inconnu et à jamais inconnaissable d’où la créature surgit du noyau de notre être – pour choisir ce qui est en même temps absolument déterminé : sa vie (ou : de vivre). Bien que nous soyons jetés dans le monde par la naissance et rejetés par la mort, non seulement nous oublions que nous sommes nés pour mourir, nous avons en outre une incroyable capacité d’oublier que nous sommes vivants. La vie est un emprunt à l’au-delà (ibid., p. 60) et la mort son remboursement. « Nous expions notre naissance tout d’abord par notre vie, enseigne Schopenhauer, et ensuite par notre mort » (ibid., p. 169). On ne peut refuser le prêt de la vie pour échapper au paiement de la dette par la mort. L’inconscient, selon Rank, est au-delà du sexe. Et même au-delà du plasma germinatif. L’inconscient est un « au-delà », « la chose en elle-même […] la seule réalité transcendantale et par conséquent impénétrable » (ibid., p. 178).

La naissance de l’individu n’est jamais achevée. « Plus de lumière », criait Goethe sur son lit de mort (ibid., p. 197 n. 3). Le trauma de la naissance ne se termine qu’avec le trauma de la mort, qui est à la fois la dernière séparation et la dernière union – l’ultime castration. « Au moment de mourir, le corps se détache encore une fois du substitut maternel, la “Dame Monde” (la Terre Mère), dont la face est avenante et de belle forme, fait remarquer Rank, mais dont le dos est laid et horrible » (ibid.). Inconsciemment, nous révérons et craignons notre mère, le nombril incontournable de la vie et de la mort. « Quiconque est né retombe à nouveau dans le sein dont il est un jour sorti pour le monde de la lumière » (ibid., p. 114).

« Une entité unique, gigantesque et hostile »

« On pourrait évoquer la crise hystérique, note Rank d’une manière aphoristique, comme un cri : “Loin de la mère !” » (ibid., p. 52). Invariablement, l’angoisse flottante de l’infans est rattachée à la mère, son objet premier qui, intériorisé dans le psychisme, devient « le noyau de tout désordre névrotique » (ibid., p. 46). Ce n’est que beaucoup plus tard que « la peur de la mère, due en définitive au traumatisme de la naissance » (ibid., p. 90), blessure d’une perte indicible, sera déplacée sur le père œdipien. La mère est un objet puissant, tendre et monstrueux, aimant et terrifiant, vénéré et tabou. La mère est « une puissance obscure menaçante, capable de la plus profonde sympathie, mais aussi, de la plus grande sévérité » (ibid., p. 115). En termes mythologiques, du point de vue d’un petit garçon, la mère est « une entité unique, gigantesque et hostile, qui poursuit le héros identifié au père, et le défie toujours dans de nouvelles batailles » (ibid., p. 72). « Chaque nouvel arrivant sur la planète, héros ou héroïne, est porteur d’un indicible retour de l’ambivalence première » (ibid., p. 199) « vis-à-vis de l’objet premier perdu, la mère (das verlorene Urobjekt, die Mutter) » (ibid., p. 205).

La séparation d’avec le thérapeute accoucheur, « partie essentielle du travail analytique », souligne Rank (ibid., p. 207, ses italiques), s’accomplit en reproduisant le trauma de la naissance, en sorte que « le patient perd son docteur et sa souffrance en même temps, ou plus exactement, doit renoncer à son docteur pour perdre sa souffrance » (ibid.). Échanger la souffrance névrotique contre « le malheur commun » (ibid., p. 201) est selon Freud ce qui peut arriver de mieux avant d’épuiser notre destin de mortels. « Mais toute thérapie est “active” de part et d’autre alternativement, et vise un effet à travers une influence volontaire (willkürliche) et un changement qui en découle » (ibid., p. 203). Le changement vient de la découverte de la fusion et de la redécouverte de deux différences – deux volontés – qui, sans fin, s’aiment et se haïssent, se créant, se détruisant et se recréant l’une l’autre, dans une interaction et une opposition continuelles. La relation prend le dessus sur la prise de conscience (« insight »). « Même une action thérapeutique simple peut être entravée par trop de connaissances et trop de prises de conscience » (ibid., p. 202), comme pour se protéger de la douleur de l’expérience émotionnelle : le malheur ordinaire.

Aspirant à retrouver le « Nirvana », le Rien (Nichts) bien agréable, le sein (ibid., p. 119), Schopenhauer s’est trompé en décrétant que l’essence de l’accomplissement artistique était la « délivrance » de la « Volonté » douloureuse (ibid., p. 141 n. 2). Au contraire, insiste Rank, suivant Nietzsche qui a clairement repéré la répression de la volonté chez Schopenhauer, nous ne pouvons jamais « célébrer le sabbat » (ibid.) du non-vouloir car le vouloir revient toujours, identique. Mais la volonté veut à la fois la séparation et l’union, l’asservissement et la délivrance, l’individuation et la fusion. Enveloppé dans le cocon du sein analytique, flottant dans le sentiment océanique, le patient apprend à naviguer dans un canal étroit, entre la crainte et l’espoir, la régression et la progression, la volonté pressante de s’unir et la volonté encore plus pressante de se séparer. Déchiré entre le désir de rester et le désir de quitter, le patient doit, à la fin, accepter le « malheur ordinaire » qui fait partie de l’existence, et affirmer le poids de la différence : la conscience, à la fois divine et douloureuse qui nous est impartie sans que nous la recherchions, est comme un étrange cadeau de l’au-delà (ibid., p. 60), devant le mystère duquel nous restons frappés de terreur et endettés. Schopenhauer a cherché à affirmer la culpabilité et à nier la volonté, Nietzsche, à affirmer la volonté et à nier la culpabilité. Toutefois la volonté et la culpabilité sont toutes deux liées l’une à l’autre aussi inévitablement que le jour et la nuit. Les êtres humains doivent accepter le besoin d’individuation aussi bien que le besoin de fusion, Moi et Toi, Toi et Moi, sans être fixés sur l’un à l’exclusion de l’autre. Pendant l’angoissant processus d’apprentissage de l’acceptation de soi et de l’autre, le patient coupe le cordon ombilical qui le relie aux peurs et aux attentes infantiles.

Pour le patient, chaque heure de thérapie est partagée, faite de vie et de mort, selon Rank ; c’est une expérience microcosmique d’union et de séparation. « Chaque heure exige de lui la répétition en miniature de la fixation et de la rupture, jusqu’à ce qu’il soit, finalement, en position de le vivre au mieux » (ibid.). Si l’individu peut s’accepter lui-même pendant cette portion de temps, sans trop d’angoisse ni de culpabilité, alors vivre et aimer plus pleinement hors de ce cadre peut devenir possible. Rester enchaîné à l’Imago maternelle ou au thérapeute, son substitut, c’est l’équivalent d’un refus de se séparer des parties anciennes du Je – accroché douloureusement à ses peurs et à ses désirs comme un enfant attaché à un jouet abandonné. Rank, qui a découvert que l’ambivalence des patients au sujet de la séparation et de l’union se manifeste plus fortement dans la dernière phase de l’analyse, nous révèle : « Mes analyses sont parmi les plus courtes par la durée, ne durant que quatre à huit mois au maximum » (ibid.). Explorer interminablement l’inconscient, sans se voir offrir un « fil » (navel string) pour trouver la « sortie du Labyrinthe » (ibid.), comme le fil que Thésée a laissé à Ariane, condamne à la fois le thérapeute et le patient à une mort marécageuse, enterrés pour toujours dans le sein labyrinthique de l’analyse. Avec l’accord du patient, une thérapie à court terme pose des limites, selon Rank, de manière à permettre à l’individu de supporter la délivrance et la séparation, tout d’abord vis-à-vis de l’autorité des parents et ensuite à l’égard des parties dévitalisées du soi que ces deux puissances biologiques représentent, et qui empêchent la personne d’affirmer sa différence – le Je conscient ou soi, avec son pouvoir propre, le vouloir et ses compagnons à vie, la douleur et la culpabilité. La libération de Thésée au moyen d’un fil symbolise « la naissance du héros et son détachement de l’ancienne mère primitive (Urmutter) » (ibid.).

« Ainsi, conclut Rank, nous aimerions considérer notre argumentation comme une contribution à la structure freudienne de la psychologie normale, et au mieux, comme un de ses piliers » (ibid., p. 210).

Si j’étais plus psychotique

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Pour occuper la place qui est la sienne, l’analyste s’enseigne assurément de l’expérience issue de son propre trajet psychopathologique, mais le réel qu’il a traversé dans sa cure le conduit également à côtoyer des registres inaccoutumés de la temporalité et de l’espace.
L’abord des psychoses oblige l’analyste à se confronter à des registres distincts de son habitus le plus quotidien.

« Si j’étais plus psychotique, je serais probablement meilleur analyste » affirme Jacques Lacan, en 1977.

On peut douter que le propos n’ait que la fonction d’une boutade, si l’on considère qu’il a été tenu lors de la discussion qui suivait l’ouverture de la section clinique, c’est à dire le lieu où les analystes avaient l’opportunité de se former à la clinique psychiatrique.

Que peut, en effet, apprendre l’analyste de sa fréquentation de la folie ?

L’analyste, dans son atopie, peut s’instruire du registre de l’entre-deux-morts voire de l’expérience mélancolique, pour occuper la place spécifique à laquelle il est sollicité dans le déroulement de la cure.

 

Tout conscient, un nouvel inconscient

Henri Michaux (1899 - 1984) Sans titre vers 1957 - Gouache, encre et crayon aquarelle sur papier

 

J’ai, plus d’une fois, senti en moi des « passages » de mon père. Aussitôt je me cabrais. J’ai vécu contre mon père (et contre ma mère et contre mon grand-père, ma grand-mère, mes arrière-grands-parents); faute de les connaître, je n’ai pu lutter contre de plus lointains aïeux.

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Faisant cela, quel ancêtre inconnu ai-je laissé vivre en moi ?

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En général, je ne suivais pas la pente. En ne suivant pas la pente, de quel ancêtre inconnu ai-je suivi la pente ? De quel groupe, de quelle moyenne d’ancêtres ? Je variais constamment, je les faisais courir, ou eux, moi. Certains avaient à peine le temps de clignoter, puis disparaissaient. L’un n’apparaissait que dans tel climat, dans tel lieu, jamais dans un autre, dans telle position. Leur grand nombre, leur lutte, leur vitesse d’apparition – autre gêne – et je ne savais sur qui m’appuyer.

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On est né de trop de Mères. – (Ancêtres : simples chromosomes porteurs de tendances morales, qu’importe ?). Et puis les idées des autres, des contemporains, partout téléphonées dans l’espace, et les amis, les tentatives à imiter ou à « être contre ».

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J’aurais pourtant voulu être un bon chef de laboratoire, et passer pour avoir bien géré mon « moi ». En lambeaux, dispersé, je me défendais et toujours il n’y avait pas de chef de tendances ou je le destituais aussitôt. Il m’agace tout de suite. Était-ce lui qui m’abandonnait ? Était-ce moi qui le laissais ? Était-ce moi qui me retenais ?

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Le jeune puma naît tacheté. Ensuite, il surmonte les tachetures. C’est la force du puma contre l’ancêtre, mais il ne surmonte pas son goût de carnivore, son plaisir à jouer, sa cruauté. Depuis trop de milliers d’années, il est occupé par les vainqueurs.

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MOI se fait de tout. Une flexion dans une phrase, est-ce un autre moi qui tente d’apparaître ? Si le OUI est mien, le NON est-il un deuxième moi ?

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Moi n’est jamais que provisoire (changeant face à un tel, moi ad hominem changeant dans une autre langue, un autre art) et gros d’un nouveau personnage, qu’un accident, une émotion, un coup sur le crâne libérera à l’exclusion du précédent et, à l’étonnement général, souvent instantanément formé. Il était donc déjà tout constitué.

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On n’est peut-être pas fait pour un seul moi. On a tort de s’y tenir. Préjugé de l’unité. (Là comme ailleurs la volonté, appauvrissante et sacrificatrice).

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Dans une double, triple, quintuple vie, on serait plus à l’aise, moins rongé et paralysé de subconscient hostile au conscient (hostilité des autres « moi » spoliés).

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La plus grande fatigue de la journée et d’une vie serait due à l’effort, à la tension nécessaire pour garder un même moi à travers les tentations continuelles de le changer.

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On veut trop être quelqu’un.

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Il n’est pas un moi. Il n’est pas dix moi. Il n’est pas de moi. MOI n’est qu’une position d’équilibre. (Une entre mille autres continuellement possibles et toujours prêtes.) Une moyenne de « moi », un mouvement de foule. Au nom de beaucoup je signe ce livre.

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Mais l’ai-je voulu ? Le voulions nous ?

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Il y avait de la pression (vis à tergo).

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Et puis ? J’en fis le placement. J’en fus assez embarrassé.

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Chaque tendance en moi avait sa volonté, comme chaque pensée dès qu’elle se présente et s’organise à sa volonté. Était-ce la mienne ? Un tel a en moi sa volonté, tel autre, un ami, un grand homme du passé, le Gautama Bouddha, bien d’autres, de moindres, Pascal, Hello ? Qui sait ? Volonté du plus grand nombre ? Volonté du groupe le plus cohérent ?

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Je ne voulais pas vouloir. Je voulais, il me semble, contre moi, puisque je ne tenais pas à vouloir et que néanmoins je voulais.

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… Foule, je me débrouillais dans ma foule en mouvement. Comme toute chose est foule, toute pensée, tout instant. Tout passé, tout ininterrompu, tout transformé, toute chose est autre chose. Rien jamais définitivement circonscrit, ni susceptible de l’être, tout : rapport, mathématiques, symboles ou musique. Rien de fixe. Rien qui soit propriété.

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Mes images ? Des rapports.

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Mes pensées ? Mais les pensées ne sont justement peut être que contrariétés du « moi », perte d’équilibre (phase 2), ou recouvrements d’équilibre (phase 3) du mouvement du « pensant ». Mais la phase 1 (l’équilibre) reste inconnue, inconsciente.

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Le véritable et profond flux pensant se fait sans doute sans pensée consciente, comme sans image. L’équilibre aperçu (phase 3) est le plus mauvais, celui qui après quelque temps paraît détestable à tout le monde. L’histoire de la Philosophie est l’histoire des fausses positions d’équilibre conscient adoptées successivement. Et puis…est-ce par le bout « flammes » qu’il faut comprendre le feu ? Gardons nous de suivre la pensée d’un auteur¹ (fût-il du type Aristote), regardons plutôt ce qu’il a derrière la tête, où il veut en venir, l’empreinte que son désir de domination et d’influence, quoique bien caché, essaie de nous imposer.

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D’ailleurs, QU’EN SAIT-IL DE SA PENSÉE ? Il en est bien mal informé. (Comme l’œil ne sait pas de quoi est composé le vert d’une feuille qu’il voit pourtant admirablement.)

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Les composantes de sa pensée, il ne les connaît pas; à peine parfois les premières; mais les deuxièmes ? Les troisièmes ? Les dixièmes ? Non, ni les lointaines, ni ce qui l’entoure, ni les déterminants, ni les « Ah ! » de son époque (que le plus misérable pion de collège dans trois cents ans apercevra).

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Ses intentions, ses passions, sa libido dominandi, sa mythomanie, sa nervosité, son désir d’avoir raison, de triompher, de séduire, d’étonner, de croire et de faire croire à ce qui lui plait, de tromper, de se cacher, ses appétits et ses dégoûts, ses complexes, et toute sa vie harmonisée sans qu’il le sache, aux organes, aux glandes, à la vie cachée de son corps, à ses déficiences physiques, tout lui est inconnu.

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Sa pensée « logique » ? Mais elle circule dans un manchon d’idées paralogiques et analogiques, sentier avançant droit en coupant des chemins circulaires, saisissant (on ne saisit qu’en coupant) des tronçons saignants de ce monde si richement vascularisé. (Tout jardin est dur pour les arbres.) Fausse simplicité des vérités premières (en métaphysique) qu’une extrême multiplicité suit, qu’il s’agissait de faire passer.

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En un point aussi, volonté et pensée confluent, inséparables, et se faussent. Pensée-volonté. En un point aussi, l’examen de la pensée fausse la pensée comme, en microphysique, l’observation de la lumière (du trajet du photon) la fausse.

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Tout progrès, toute nouvelle observation, toute pensée, toute création, semble créer (avec une lumière) une zone d’ombre.

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Toute science crée une nouvelle ignorance.

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Tout conscient, un nouvel inconscient.

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Tout apport crée un nouveau néant.

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Lecteur, tu tiens donc ici, comme il arrive souvent, un livre que n’a pas fait l’auteur, quoiqu’un monde y ait participé. Et qu’importe ?

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Signes, symboles, élans, chutes, départs, rapports, discordances, tout y est pour rebondir, pour chercher, pour plus loin, pour autre chose.

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Entre eux, sans s’y fixer, l’auteur poussa sa vie.

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Tu pourrais essayer, peut être, toi aussi ?

 

Henri Michaux« Postface » in Plume suivi de Lointain intérieur, Gallimard Poésie, 1963, p. 215-220

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Antiphon, le déchagrineur

AntiphonAntiphon peut être considéré comme un des précurseurs de la psychanalyse. Il est l’inventeur d’une méthode d’interprétation des rêves ainsi que d’une thérapie de l’âme fondée sur le discours. Il prétendait guérir les maladies humaines par l’expression des sentiments par les mots, et l’interprétation rationaliste des rêves. Il se disait « déchagrineur »

Antiphon estimait que « chez tous les hommes, la pensée (gnomè) gouverne le corps pour la santé et la maladie et pour tout le reste. »

Théorie qu’on peut aujourd’hui retrouver dans l’effet placebo.

Concernant le thérapeute Antiphon, le pseudo-Plutarque nous dit (traduction Louis Gernet) :

« Au temps où il s’adonnait à la poésie, il institua un art de guérir les chagrins, analogue à celui que les médecins appliquent aux maladies : à Corinthe, près de l’agora, il disposa un local avec une enseigne où il se faisait fort de traiter la douleur morale au moyen de discours ; il s’enquérait des causes du chagrin et consolait ses malades. Mais, trouvant ce métier au-dessous de lui, il se tourna vers la rhétorique. »

Grâce à Lucien de Samosate, nous possédons le propos d’ouverture de son traité Sur l’art d’échapper à l’affliction :

« L’île des songes est proche de deux sanctuaires de Tromperie et de Vérité. C’est là que sur leur enceinte sacrée et leur oracle qu’elle domine l’interprète des rêves à qui Sommeil avait alloué ce privilège. »

— Histoire véritable II, 33.

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Dans le domaine strictement philosophique, Antiphon est un auteur original, mais méconnu.

Auteur d’un traité Sur la Vérité, un ouvrage Sur la Concorde, ainsi qu’un autre Sur la Politique, dont il ne reste rien que quelques fragments. Il s’est semble-t-il attaché à prendre une voie différente d’Aristote. Autant le stagirite affirmait la vérité ontologique de la forme dans la nature, autant Antiphon énonçait la supériorité de la Matière sur le Monde. Pour lui en effet la Matière constitue l’essence de la nature des êtres. Cette doctrine se caractérisait par le concept d’arrythmiston. À la même époque, les Atomistesutilisaient le mot grec de rythmos pour décrire les limites physiques des atomes.

L’arrytmiston est dans l’esprit d’Antiphon le substrat du monde « libre de structure ». Il utilisait pour illustrer sa théorie l’image du lit enterré d’après le témoignage d’Aristote : au livre I de son traité de la Vérité, Antiphon indiquait Si l’on enfouissait un lit et si le bois en se putréfiant donnait naissance à un rejeton vivant, on n’aurait pas un lit mais du bois.

L’essence du lit est végétal, son ordonnancement est un accident fait par l’homme. La vraie réalité est le support délié de toute structure, les figures particulières des choses ne sont que les agencements fugaces de l’opportunité du mouvement du Monde. Pour lui, le substrat libre de structure du Monde n’a besoin de rien, ni ne conçoit rien d’autre en plus, mais est indéterminé et sans manque. Même la notion de temps est à ses yeux à soustraire du substrat primordial du monde. Ainsi, il indiquait Le temps est pensée ou mesure, non le substrat des choses, théorie appliquée concrètement par notre philosophe dans la recherche de la résolution géométrique de la quadrature du cercle. La vision philosophique selon Antiphon de ce problème géométrique se retrouve dans sa tentative de la rectification géométrique de la courbe. La seule réalité étant alors l’homogénéité de l’espace, où se déploie cette courbure géométrique.

Antiphon met ses connaissances au service du peuple. Pour aller vers le bonheur, vers l’hédonisme libertaire, il prône une vie selon la Nature, il recommande d’aller à l’encontre des conventions sociales, idée qu’on retrouve également chez les Stoïciens, Diogène de Sinope, Aristippe de Cyrène et les Cyrénaïques.

Il recommande de tourner le dos aux richesses, aux honneurs et aux valeurs familiales car ces « fausses valeurs » éloignent du bonheur et de l’autonomie. Il veut privilégier l’être sur l’avoir.

« (Dans la vie) tout paraît petit et de courte durée. La vie, c’est un dé qu’on lance : on ne peut pas revenir en arrière. Il y a des gens qui ne vivent pas leur existence présente : ils mettent tout leur zèle à se préparer, pour ainsi dire, à vivre une autre vie qui n’est pas de ce monde ; en attendant, le temps file… »

Selon lui, pour vivre selon la Nature, pour se connaître soi-même, il faut connaitre les lois de la Nature. Cette connaissance ne peut passer que par la philosophie qui permet de comprendre les choses et ainsi de conjurer la peur et fabriquer de la rationalité et du plaisir.

Il est ainsi également un précurseur du concept de droit naturel que développeront plus tard Hobbes, Locke et Rousseau.

Antiphon, en grec ancien Ἀντιφῶν / Antiphôn (Rhamnos, Attique v.-480Athènes -410) est l’un des dix grands orateurs attiques. Ce sophiste hédoniste s’était spécialisé dans plusieurs domaines de la sagesse tels que le juridique, l’onirocrisie, la mantique, la thérapeutique par les mots, la rhétorique. Son fils Épigène est l’un des élèves de Socrate.

Plutôt que de me prétendre « psychanalyste » ( « Psychanalyste, je le dé-suis », disait Jacques Lacan) j’aime à devenir par mes patients leur « déchagrineur », ou « Chasse-Chagrin ».

 

La cure analytique à distance

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Nous pensons que les souffrances des sujets non- sujets, issues des troubles du lien précoce, peuvent être aidées par les objets de médiation, notamment numériques, pour retrouver un chemin vers la naissance psychique du sujet.

Bien sûr, ce soin ne va pas sans la présence de l’analyste, véritable témoin, bienveillant et prenant soin de l’autre, comme le dirait Alberto Eiger (2013). L’autre est un double pour le patient, mais aussi un espace intermédiaire avec sa fonction de tiers qui va introduire l’étranger, le différent et l’inconnu. C’est dans le travail d’élaboration analytique sur le transfert et le contre-transfert, qui implique une régression et un retour aux craintes de l’enfance, que l’analyste et son patient émergeront à part entière.

Le travail du virtuel et l’utilisation des écrans seraient-ils une aubaine dans la cure analytique ?

Les patients se trouvent en quelque sorte dans une expérience proche d’une situation originaire où ils ont découvert leur Moi par l’intermédiaire d’un autre, d’un double et des autres. On a aussi découvert que les images virtuelles, ou la voix au bout du fil, ont un fort pouvoir d’attraction et d’incitation à la rêverie. […]

André Rouffiot (1981), qui parlait de holding onirique familial, avait proposé l’utilisation du rêve comme mode de communication et d’échange, dans un creuset groupal en interfantasmatisation. Il ajoutait que la fonction mythopoëtique de la rêverie est un terreau nécessaire et indispensable pour construire l’appareil psychique familial.

La communication par internet n’est-elle pas un outil opérant pour la rêverie et la naissance psychique des sujets ?

Skype semble favorable pour contenir les sujets et les accompagner vers des horizons futurs.

Nos appréhensions et nos craintes sur la question de nouveaux outils en psychanalyse, nos a priori sur le virtuel et les écrans et nos fausses idées envers les médiateurs et objets numériques doivent être visités et éclairés. Notre connaissance psychanalytique peut certes être chamboulée, mais au total nous sommes étonnés de cette ouverture psychanalytique que ce domaine numérique explore. Nous ne devrions pas rejeter ces nouveaux outils, mais au contraire tenter de nouvelles théorisations psychanalytiques sur ces dispositifs. L’utilisation du numérique devrait devenir une évidence, une révolution psychanalytique.

Car s’intéresser aux richesses de ces zones nouvelles, c’est paradoxalement retrouver nos poésies anciennes et faire fructifier notre créativité ludique pour la partager; c’est aussi éviter le clivage avec nos jeunes patients et qui pourrait creuser un jour un fossé, voire un gouffre entre les générations. Faut-il annoncer à nos patients qui ont leurs objets connectés: « Cachez cet objet que je ne saurais voir ! » ou bien faut-il s’ajuster et en fzire des objets de communication, de continuité des liens et même au delà un soin psychanalytique ?

Reste que le cadre doit rester psychanalytique en s’appuyant sur la considération du transfert et du contre-transfert. L’inconscient sera là, incontournable, dans ces nouvelles situations et il en ressortira des signaux forts de l’implication émotionnelle de l’analyste, de son empathie, de sa capacité de jeux avec ses patients, mais aussi avec lui-même.

Reste que pour ce monde des technologies nouvelles, et comme pour d’autres domaines, il y a une réflexion éthique à mener. La bienveillance du psychanalyste y a une place à tenir. Il pourra accompagner cet avenir car il aura été y voir en comprenant nos appréhensions et nos fantasmes de dépossession, d’influences, de machinations ou de machineries.

La cure analytique à distance, Skype sur le divan – Sous la direction de Frédéric Tordo et Elisabeth Darchis – Préface de Serge Tisseron – L’Harmattan, 2017

 

 

 

« Chère peluche, prenez un tambour et miroitons. »

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Les trois anneaux sont indépendants deux à deux mais tiennent ensemble à trois. De même, un mot varie de sens dans son champ sémantique (table au sens de meuble ou table au sens de table des matières par exemple) indépendamment de l’usage qu’un sujet fait de la chose que ce mot désigne (pour écrire ou pour mange par exemple) aussi bien de ce qu’est cette chose (une table à manger ou une table basse par exemple). Pourtant il faut à ce sujet que ce mot (table), corresponde bien à ce qu’il en fait (manger) et ce que c’est (non pas une table basse), pour que le langage ait un sens et que le monde s’organise. Ainsi une dame, comme dans la pièce de Jean Tardieu Un mot pour un autre, accueillant une amie en lui disant « Chère peluche, prenez un tambour et miroitons. » se fait parfaitement comprendre alors que le registre symbolique employé ne correspond pas au registre imaginaire du sens commun et encore moins à ce que sont peluches, tambours et miroirs.

Ce qui fait sens, c’est la façon dont ces registres s’organisent et coïncident, une structure.

Sexe, sexualité & santé

Transsexualité

Les vieilles théories sur la transidentité ont volé en éclats. Le renouveau de la pensée « trans » rappelle certains combats féministes. Disposer de son corps, par exemple, ou construire son identité : féminine, masculine, voire au-delà des catégories binaires.

Le fait, pour un homme ou pour une femme, de ne pas se reconnaître dans son sexe d’origine, et la volonté d’être reconnu(e) dans le sexe opposé, n’est plus considéré comme une maladie. Il se dessine un nouvel horizon intellectuel dans lequel les personnes « trans » ne seraient plus soumises au pouvoir médical, mais deviendraient acteurs et actrices de leur propre devenir.

Cette « recherche-action » fait référence aux travaux des philosophes Gilles Deleuze, Félix Guattari et Michel Foucault sur les savoirs dominants et les savoirs assujettis : les personnes « trans » se retrouvent en position d’expert au même titre que le « thérapeute ». Ce dernier devient un « passeur de mondes et un être de frontières, capable de se « déformer » sans jamais se diluer dans l’autre » (Sironi, 2011, p.66). Loin d’être un phénomène marginal, les transidentités sont donc un « paradigme » qui nous permet de mieux comprendre « les nouvelles constructions identitaires » du monde contemporain : « les métis culturels, les migrants planétaires, les familles recomposées, les homoparentalités et les transparentalités, les adoptions internationales ».

Il s’agit, au final, de « libérer le genre de ses carcans normatifs ».

S’organise une offre globale en prévention et en santé sexuelle d’inspiration schizo-analytique: dépistage du VIH et des IST, préservatifs, traitement préventif et traitement d’urgence contre le VIH, vaccination contre les hépatites A et B, mais aussi, bien sûr, des consultations psychologiques, analytiques, sexo, addicto… Chacune et chacun y bénéficie d’un accompagnement personnalisé: conseils en réduction des risques, entretiens individuels, groupes de parole, éducation thérapeutique, schizo-analyse…

Cette offre de proximité permet de répondre aux besoins des populations les plus exposées au VIH : Gays et lesbiennes, personnes trans, travailleuses et travailleurs du sexe, personnes migrantes… Confidentialité garantie !

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Photographie: Paskua « Le Miroir de l’Autre » – Tahiti

 

 

L’homme sans qualités

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« Il m’a raconté une fois toute une histoire : que si l’on analyse la nature d’un millier d’individus, on les trouve composés de quelque deux douzaines de qualités, sensations, structures, types d’évolution, et ainsi de suite. Et que si l’on analyse notre corps, on ne trouve que de l’eau et quelques douzaines de petits amas de matière qui flottent dessus. L’eau monte en nous exactement comme dans les arbres ; les créatures animales, comme les nuages, sont formées d’eau. Je trouve cela charmant. Dès lors on ne sait plus très bien ce que l’on doit penser de soi. Ni ce que l’on doit faire ».

Suis-je celui que je crois être ?

Le roi qui se prend pour le roi

 

Assurément on peut dire que le fou se croit autre qu’il n’est, comme le retient la phrase sur « ceux qui se croient vêtus d’or et de pourpre » où Descartes se conforme aux plus anecdotiques des histoires de fous […].
Mais […] si un homme qui se croit un roi est fou, un roi qui se croit un roi ne l’est pas moins.
Comme le prouvent l’exemple de Louis II de Bavière et de quelques autres personnes royales, et le  » bon sens  » de tout un chacun, au nom de quoi l’on exige à bon droit des personnes placées dans cette situation « qu’elles jouent bien leur rôle « , mais l’on ressent avec gêne l’idée qu’elles  » y croient  » tout de bon, fût-ce à travers une considération supérieure de leur devoir d’incarner une fonction dans l’ordre du monde, par quoi elles prennent assez bien figure de victimes élues.
Le moment de virage est ici donné par la médiation ou l’immédiateté de l’identification, et pour dire le mot, par l’infatuation du sujet.
Pour me faire entendre, j’évoquerai la sympathique figure du godelureau, né dans l’aisance, qui, comme on dit, « ne se doute de rien « , et spécialement pas de ce qu’il doit à cette heureuse fortune. Le bon sens a la coutume de le qualifier selon le cas de « bienheureux innocent  » ou de « petit c..tin « . Il « se croit » comme on dit en français : en quoi le génie de la langue met l’accent où il le faut, c’est-à-dire non pas sur l’inadéquation d’un attribut, mais sur un mode du verbe, car le sujet se croit en somme ce qu’il est : un heureux coquin, mais le bon sens lui souhaite in petto l’anicroche qui lui révélera qu’il ne l’est pas tant qu’il le croit. Qu’on n’aille pas me dire que je fais de l’esprit, et de la qualité qui se montre dans ce mot que Napoléon était un type qui se croyait Napoléon. Car Napoléon ne se croyait pas du tout Napoléon, pour fort bien savoir par quels moyens Bonaparte avait produit Napoléon, et comment Napoléon, comme le Dieu de Malebranche, en soutenait à chaque instant l’existence. S’il se crut Napoléon, ce fut au moment où Jupiter eut décidé de le perdre, et sa chute accomplie, il occupa ses loisirs à mentir à Las Cases à pages que veux-tu, pour que la postérité crût qu’il s’était cru Napoléon, condition requise pour la convaincre elle-même qu’il avait été vraiment Napoléon.

Jacques LACAN
« Propos sur la causalité psychique »,
in Ecrits, Le Seuil, pp. 170-171

Nous luttons contre toutes les maladies

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L’errance humaine des sans domicile fixe

Tentons de comprendre les choses par associations successives.

Un maître intéressé par l’association symbolique s’appelle Georg Groddeck (1866-1934). Médecin, il fonda une clinique-sanatorium à Baden-Baden en 1900, où il soignait affections cutanées et autres paralysies par les bains, les massages, le repos. Il pratiquait également des entretiens analytiques durant lesquels il utilisait l’association symbolique. Il croyait radicalement à l’origine psychique de toutes les maladies, les maladresses ou répétitions. Il suit une voie qui n’est pas opposée à Freud, parallèle cependant. À une histoire de vie, Groddeck propose « une histoire de la maladie, c’est le corps entier, par tous ses organes et dans toutes ses fonctions, qui parle ; et les maladies signalent les blessures d’Éros » (R. Lewinter, Introduction au Livre du ça, éd. française, 1973, Gallimard).

Une association simple est celle de la religieuse portant le voile, ce dernier représentant la virginité conservée de l’hymen. Voilà un élément qui pourrait utilement servir à comprendre le port du voile pour des jeunes filles modernes dans des familles traditionnelles.

Associons à notre tour. Une des choses qui nous relie, c’est que nous sommes en ce moment même dans l’association nommée Espace Social. Et ceux qui travaillent dans une association ne sont pas assez sots pour penser que l’association symbolique est en soi une chose négligeable. Notons aussi que si l’on travaille pour une multinationale, on travaille dans une association. Nous en sommes constitutifs.

Les associations nous mènent donc sur les voies multiples du travail social et pour ma part ce chemin est celui de l’article 23. Une référence constitutionnelle. Alors que nous parlons des Droits de l’Homme, réfléchissons à comment sont constitués et le droit et l’homme. Si les hommes ont établi des codes internationaux déclarant que nous naissons libres et égaux, c’est bien entendu, car la nature contredit ce que les Nations Unies proclament. (Art. 23 de la constitution belge, 1993 et Déclaration Universelle des Droits de l’Homme 10/12/1948, ONU).

Nous sommes tous différents, mais encore dans l’ordre de la différence, cela va de la nuance légère à l’étrangeté radicale. Chaque individu constitue à l’image des étoiles un monde en soi, c’est-à-dire que chacun réagit selon ses propres lois, pour la plupart inconscientes. Et dans les mondes radicalement différents s’inscrivent aussi de légères nuances. Le dessin du cosmos fait apparaître les orbites distinctes, les croisements possibles, et dans le mouvement de l’ensemble, la solitude de chaque élément. Nous savons aussi que notre organisme est constitué de milliards de cellules et qu’en chacune d’elles les particules élémentaires s’organisent de la même façon pour constituer la matière vivante. Car nous allons parler du vivant. Au terme de son ouvrage à propos des clochards de Paris, Patrick Declerck pose la question de savoir s’il y a une vie avant la mort. Je vous laisse le soin d’y répondre à votre guise. Pour notre part, affirmons plutôt que l’existence précède l’errance. Notez que ce n’est pas une réponse à la question. Mais c’est un premier postulat, «existentialiste» nous permettant de démarrer une compréhension de certaines souffrances humaines telles que la vie sans domicile fixe.

La naissance constitue l’exil premier de l’existence humaine. Cette expulsion de la matrice se fait dans le sang de la mère, les pleurs du bébé et accessoirement sous le regard du père pour qui la jouissance de la conception est déjà lointaine.

Avec la mise au monde, l’être devient un habitant de la terre. Son innocence de nouveau-né l’exonère de savoir ou de justifier de quelle manière il va habiter. Laissons-le grandir, il ne perd rien pour attendre. Jung a dit : « Le monde dans lequel nous pénétrons en naissant est brutal et cruel et en même temps d’une divine beauté. » Évoquons Jung, car c’est un autre amateur d’associations symboliques, et il s’intéressa notamment aux rêves dont nous reparlerons.

Dans la relation il existe aussi des inégalités. Il arrive, et dès avant la naissance, que des fissures apparaissent dans le projet d’amour et de tendresse de la mère à l’enfant : l’angoisse, l’alcool, la tabagie, les coups, la guerre, la misère, le viol, le dénigrement se présentent et parfois se cumulent. Dans l’ordre de l’affection, l’enfant sera ainsi affecté par les sentiments de sa mère et, après la naissance, affecté par son environnement.

L’OMS définit la santé non seulement par l’absence de maladie ou d’infirmité, mais comme un état de bien-être physique, mental ou social. C’est à cela que nous participons et c’est ainsi que j’ai découvert que nous étions des soignants. Des soignants certes particuliers, nommés animateurs d’un travail d’accueil collectif et de services. Avec la douche, les lessives, les bains de pieds, les pansements, les pommades et le repos, nous permettons l’exercice par les usagers des soins de santé primaires. Animateurs, mais nous sommes aussi des cultivateurs au sens où nous prenons soin de quelques personnes, pour leur permettre de grandir, ce qui ne leur a pas toujours été permis C’est de cette seule culture, la culture de l’homme dont nous pouvons nous targuer. Les Médecins du Monde par leur slogan : « Nous luttons contre toutes les maladies.» Même l’injustice et le nôtre « un lieu pour prendre soin de soi » expriment cette intervention trinitaire corps-psychisme-social, dont se targuent à tort ou à raison la plupart des interventions dans une tentative de complétude.

Le sang et les pleurs évoqués à l’instant ne sont pas l’apanage du bébé. Bébé grandit et il lui faudra une quinzaine d’années pour devenir adulte. Le corps est constamment en échange avec le milieu naturel. Le corps mange, boit, évacue, sue, respire ou encore régurgite, éjacule. Ces nécessités vitales réclament ce que l’on a nommé hygiène,notamment le sommeil, l’alimentation et la douche. Que s’est-il passé pour que certaines personnes négligent ainsi l’essentiel et méprisent leurs besoins de base : dormir, manger, se soigner le corps ? Peut-on raisonnablement imaginer que la personne soit simplement sans le sou ou encore tombée sur un mauvais propriétaire ?

Si l’amour de la mère permet l’épanouissement de l’enfant qui deviendra comme nous un névrosé ordinaire, la haine ne serait-elle pas la cause initiale de ce désamour de soi ? Et quelle serait la cause de la haine ? Cause encore, cause toujours… L’incapable et le maladroit sont majoritairement ceux qui durant leurs primes années ont été considérés comme tels, s’identifiant à une image négative.

Revenons à Groddeck qui prétend que la maladie est une véritable création. Une création de l’individu et particulièrement de son ça,entité polymorphe largement inconsciente. La maladie est donc un art brut, une production non académique « ayant pour auteurs des personnes obscures, étrangères aux milieux artistiques professionnels » (Dubuffet). Les dessins sont des instantanés réalisés à la consigne. Ils ont évidemment quelque rapport avec la vie des usagers qui les ont conçus. J’ai procédé ainsi à une association : création spontanée du dessin, création spontanée de la maladie. Associons la pensée de Groddeck à celle de Dubuffet pour qui « l’art est une pratique d’invention de nouvelles prothèses de réalité à usage personne ». Posons le principe que les personnes avec qui nous sommes en contact seraient en matière de maladies des créateurs particuliers. Il s’agit en effet d’ingénieurs de la souffrance, de spécialistes des cumuls pathologiques, des réfractaires aux protocoles de soins, des professionnels du désordre social, médical et politique, des anarchitectes du logement. Ils mettent en échec l’ensemble des protections juridiques et sociales et le paient en cela de leur personne. Quels sont les troubles ainsi créés ? Un aperçu de notre ordinaire : André m’a dit le mois dernier « J’ai une errance depuis une vingtaine d’années », comme on a une hernie… Marguerite a un affaissement plantaire et se plaint d’un affaissement planétaire, car bien sûr son monde s’écroule. Bruno a une phalange morte, car même le chien de sécurité du Groupe 4 de la gare du midi s’est retourné contre lui. Tel demande l’after-shave pour désinfecter une blessure ouverte de 10 cm à la cheville…

Les chemins nous mènent de la naissance à la mort. Les parcours particulièrement tortueux, nous pouvons imaginer qu’ils sont ponctués comme dans les dessins et les jeux vidéo d’épreuves : colis piégés, fantômes, ennemis, prisons, capitalistes impitoyables, wagons plombés, messages indéchiffrables, dont le but serait de déloger ce qui importune. Car y a-t-il une place pour loger la souffrance? Pauvres compagnons d’infortune pour qui la douleur est la compagne des nuits et le cauchemar des jours. Gardons-nous de croire que nous avons compris ce qui chez l’autre fait obstacle a une relation apaisée, mais gardons à l’esprit que cette souffrance existe. Et un grand débat agite les intervenants sur les causes du problème. Il n’est même pas simple de nommer le problème, car il est chaque fois différent. Mieux, les problèmes sont multiples et interagissent entre eux. Au bien-être, repris dans la définition de la santé, nous pouvons repérer chez les usagers un mal-être relationnel, noter de nombreux troubles du comportement. À une bonne santé mentale nous devons aussi envisager la présence de la maladie mentale.

Ainsi nous avons contact avec Abdel depuis environ trois ans durant lesquels il modifia sans doute deux douzaines de fois son abritation et son statut d’occupation. Marguerite, expulsée de la maison dangereuse dont elle est propriétaire refuse toute autre solution que «ses pénates».

Reprenons l’idée de déloger. Habiter, c’est bien plus que loger. Je vous renvoie à la conférence de Jacques Fierens (publiée à l’occasion de la journée «Errer humanum est ») rappelant le mot d’Hölderlin :

Plein de mérite, mais en poète,

L’homme habite sur cette terre.

Si déloger la souffrance dans l’habitation est impossible, ne serait-il pas tentant d’en déloger le corps ? Par quelles associations l’individu peut-il finalement inventer de pareilles solutions ? Une fuite géographique pour déjouer ceux qui se jouent de vous : voilà du grand art.

Par exemple, un des troubles notés chez certains individus est celui de l’identité sexuelle. Cela peut sembler curieux mais certaines personnes ne savent pas à quel sexe elles appartiennent ! Prétendant parfois qu’il y a erreur. Une part du public que nous accueillons est homosexuel, mais ce qui est notable, c’est que cette homosexualité est systématiquement et violemment refoulée, niée, enfouie. Chassez le naturel il revient au galop. Dans le quotidien de nos matinées, après l’attention inquiète de la personne, apparaît «inopinément» dans l’expression du corps ou quelque lapsus ou parole énigmatique la trahison de la bisexualité. Et dans ces milieux populaires ou chez ceux imprégnés d’une éducation religieuse, ces différences sont vite épinglées. Ainsi beaucoup d’usagers se repèrent par la nationalité. Bonjour Espagnol. As-tu vu le grand Tunisien ? De cette conception les homosexuels sont en quelque sorte exclus pour être intégrés dans une sorte d’Internationale Pédéraste… Pouvez-vous penser qu’un individu choisisse ainsi de ne pas prendre le lit, ne sachant plus dans lequel coucher? Sans doute que coucher dans un mauvais lit serait un comportement plus grave que s’exclure du lit ? Le lit de l’homosexualité c’est la crainte de l’inceste. Cela nous amène à la notion de culpabilité. L’absence de domicile pourrait de proche en proche être une autopunition corporelle du fait de pensées coupables. Une castration symbolique que s’inflige la personne dont les racines peuvent être diverses (affections physiques du système nerveux, maltraitance familiale ou sociale). Cette crainte de la castration est imagée par le sabre dessiné sur le front sévère de l’image du père :

« Pour les faits les plus bénins, il me cognait, dit le dessinateur. Alors moi qui couche avec les garçons, il pourrait me châtrer. »

Mais le père étant mort, le fils serait-il dès lors heureux de cette menace disparue ? Il reste à ce jeune homme à vivre le dilemme coupable de devoir choisir entre l’idée de l’homosexualité ou du parricide. La vie sans domicile serait-elle même castration symbolique ? Mais oubliez donc celle qui sont sans doute de trop simples, rapides et peu sérieuses réflexions. Œdipe n’est qu’un jeu d’écriture.

La faille initiale qui se développe secrètement à l’intérieur de certaines personnes, cette haine discrètement transmise, alimentée par les erreurs, les remarques, les obstacles, cette faille pourra se traduire bien après par un besoin de se couper de ses sensations corporelles et psychiques : agressivité et impulsivité, prise d’alcool, de drogues, de médicaments, se ruiner au jeu, dénoncer son contrat de travail, son contrat de location, abandonner son quartier, son prénom, son patronyme, sa patrie.

Il y a maladresse. Une pulsion impérative qui s’impose, parce qu’incontrôlable, dont la nature est destructrice. Et se joue la répétition. Il y a destruction, mais l’individu va aimer son symptôme car il y a aussi jouissance. En témoigne le registre des 22 domiciliations entre 1972 et 2000 d’une seule personne. Un chemin de misère.

C’est l’habitation qui permet le ménagement du corps, et c’est le repos qui engendre l’exercice du rêve, dans ces lits qui nous enveloppent environ le tiers de notre existence. Une des choses bien singulières que nous avons tous, c’est l’image de la maison natale. Bachelard cite Rainer Maria Rilke :

« Je n’ai plus jamais revu cette étrange demeure… T elle que je la retrouve dans mon souvenir au développement enfantin, ce n’est pas un bâtiment ; elle est toute fondue et répartie en moi, ici une pièce et là une pièce et ici un bout de couloir qui ne relie pas ces deux pièces, mais est conservé en moi comme un fragment. C’est ainsi que tout est répandu en moi, les chambres, les escaliers qui descendent avec une lenteur si cérémonieuse, cages étroites montant en spirale, dans l’obscurité desquels on avançait comme le sang dans lesveines. » (Bachelard G., La maison natale et onirique, in La terre et les rêveries du repos.)

La maison natale c’est l’intégration du vivant dans notre habitation. La maison natale c’est l’intégration de notre habitation dans le vivant. Le corps est le premier et l’ultime abri. Serait-il possible que nous construisions notre maison natale en élaborant notre schéma corporel ?

La maison natale peut être le paradis perdu, ce qu’a transmis Marc Chagall dans ses tableaux magiques. Ce peintre russe fait flotter au-dessus du village personnages et animaux comme dans un rêve. Qu’il ait connu l’antisémitisme le contraignant à un double exil, nous retenons surtout son génie poétique qui lui permit de vivre jusqu’à 98 ans. Mais nous ne sommes pas des génies et personne ne nous demande d’être tels.

À défaut, notre collègue Philippe Fouchet nous propose de faire du bricolage. Il est professeur à l’Université. Mais comme psychanalyste, il nous propose du bricolage. S’étonne-t-on dès lors que l’usager se méfie des bonnes trouvailles des travailleurs sociaux ? Déjà qu’ils ont l’habitude des secondes mains et des aliments périmés. À quel autre bricolage nous convoque-t-il ? L’adresse est ce qui permet de nous joindre. Et alors que je vous parle, je m’adresse à vous. La communication réelle que nous appelons parfois l’écoute est une adresse mutuelle dans un environnement relativement préservé. S’il est une chose que la psychanalyse exige dans son exercice thérapeutique, c’est l’adresse. Les paroles comme les silences doivent être adressés. Dès lors, la technique analytique nous servira peu ou pas dans le travail avec l’usager, car globalement il n’en veut pas. À la consigne article 23, notre carte de visite «douche-peignoir-lavoir», c’est l’assurance de ne pas rencontrer ces travailleurs que l’on rencontre au service social, à la médiation de dettes, au planning familial, à SOS Solitude ou encore à l’hôpital, voire dans un centre de santé mentale. Notre réponse est donc d’ordre social, touchant l’individu dans sa vie quotidienne.

Par contre, comme animateurs, il convient à un moment d’orienter notre intervention. Déterminer si le problème d’habitat est lié à une misère sociale ou à un problème psychique est important. D’autant que sur un moyen terme, nous savons que la misère affecte la santé mentale et l’image de soi; de même les troubles du comportement peuvent provoquer une perte de revenu, de logement, un rejet de l’entourage… Notre réflexion se place dans une optique de diagnostic différentiel. Il ne s’agit pas de faire de la psychologie des masses errantes mais de proposer un espace d’accueil et de services dans lequel une relation individuelle singulière peut s’élaborer. C’est d’une re-création de lien qu’il s’agit, sachant qu’il sera traversé par les crises et les ruptures car elles sont constitutives de l’organisation de la survie des personnes sans domicile. Patrick Declerck évoque, sous le nom de relation transitionnelle, « un concept régissant un mode spécifique de relation thérapeutique. C’est un changement de paradigme dans la conceptualisation de la prise en charge de la grande désocialisation. Un contact itératif qui se clôt seulement par la mort du sujet ». (Patrick Declerck, Les naufragés.)

Pour l’animateur curieux et soucieux de bienveillance (et de maîtrise des contre-transferts), l’observation et l’analyse peuvent par contre nous aider à orienter notre travail d’adaptation Car pour accueillir la tortueuse souffrance de l’autre, il y a des choses à ne pas faire. Le premier traitement de l’usager est auprès des animateurs. Ensemble ils doivent penser le travail d’accueil des dimensions étranges et paradoxales des usagers. Car comme l’évoque France Degbomont qui supervise notre équipe depuis quatre ans, « accompagner ainsi, c’est se heurter aux pulsions qui font souffrir, ça ne manque pas d’inquiéter ». En miroir du «collectif des usagers, se crée un collectif d’animateurs», pas plus homogène, mais tentant la vertigineuse adaptation à l’autre, en reprenant encore l’expression de P. Declerck. En cela l’aménagement possible est toujours provisoire et relève du bricolage. Cela requiert une certaine habileté, de l’adresse si vous voulez…

Pourrait-on, pour se détendre un peu, évoquer l’inquiétude ? Élisabeth se prétendait polonaise, mais était en fait roumaine. Craignait-elle tant que nous la renvoyions dans son pays ? Quoique. C’est inquiétant la Roumanie. C’est terrible là-bas vous savez. Je ne connais que trois Roumains : Dracula, Ceausescu et Daniella qui fréquente notre lieu depuis l’ouverture il y a huit ans. Il y a matière à inquiétude…

Dans toutes les sociétés (partout, ce n’est pas spécifiquement occidental ni moderne, il y a des descriptions cliniques datant de la Grèce Antique !). 1% de la population est atteinte de troubles psychiatriques repris sous le nom de schizophrénie. D’autres, un peu moins nombreux (0,8 %) développent des troubles délirants connexes (la paranoïa, p. ex.). À schizophrénie, nous aurions pu choisir le terme générique de «psychose» selon que l’on se réfère à l’école germanique (maladie cérébrale) ou française (forclusion selon Lacan). J’ai choisi celui de schizophrénie dans une idée de filiation avec Georg Groddeck et le Dr Hans Prinzhorn, psychiatre à Heidelberg, et premier médecin de la folie à avoir collecté des œuvres d’art brut. Le refus de la psychanalyse de la part des personnes sans domicile me conforte dans ce vocable plus médical. Le terme de psychose est-il pourtant à bannir en voyant là une résistance particulière ?

Tout cela étant, ces personnes étrangement et diversement coupées du réel s’adressent à l’Espace Social. Or, nous savons qu’il y en a, dans ceux qui s’adressent à nous, plus d’un pour cent… Des études concordent pour évaluer le public sans domicile atteint de telles pathologies à environ 30%. La dépression qui est présente pour 15 % de la population générale est aussi présente de façon beaucoup plus forte, probablement trois individus sur quatre au moment où ils sont accueillis, soit cinq fois la prévalence habituelle. Dans ce dernier cas, la chronicité n’est pas la règle ; cela expliquerait ainsi quelques parcours où des personnes «s’en sortent». Convenons que les troubles psychiatriques concernant la majorité des usagers sont divers dans leur expression et leur acuité. Ce qui est inquiétant, c’est que pour la médecine, la psychanalyse et la psychiatrie modernes, les difficultés des autres personnes sans domicile ne sont pas connues et reconnues cliniquement.

Quant au social, le traitement est aussi féroce. La misère sociale liée à la solitude, la pauvreté ou la précaritédes revenus concerne 100% du public. Quand elle est relogée, cette population occupe la frange marginale de l’habitat (logement meublé). Le logement personnel est inconfortable, peu sûr et inadapté. C’est cet habitat qui fait l’objet de mutations rapides et profondes comme dans ce quartier de la Senne où nous sommes situés. Le relogement considéré comme finalité assure un taux minimal de maintien dans l’habitat.

Sur les chemins de l’errance, on ne se ménage pas. Nous passons du rêve au cauchemar. L’installation est celle de l’instant. L’abri a un caractère éphémère, même si on n’en revient pas, comme à la guerre, comme en cette nuit du 3 janvier 2003 où Rachid fut assassiné. De Rachid nous ne connaissions pas le nom malgré huit années de contacts réguliers durant lesquelles il a loué une armoire. Son père avait une première fois traversé la Méditerranée pour venir d’Algérie à Marseille. La mer l’a repris un soir d’ivresse et de douleur. Rachid disait qu’il était marqué par ce suicide et l’alcoolisme de son père. Il a dit un jour: « Dans notre famille, les garçons sont alcooliques et les filles sont mariées. » Et pour justifier la canette interdite, il la présentait comme sa femme.

Il y a longtemps, je lui avais demandé un nom pour la location de l’armoire. Il m’a répondu Aknaf -ce qui était incorrect -mais appelle moi Naf-Naf comme ce petit cochon qui construit des maisons de briques. C’était par ailleurs la marque des vêtements qu’il portait beaucoup. Il n’était pas fou, et il n’avait jamais lu de livre, mais il avait en lui une image de maison. Maffesoli évoque une « pulsion d’errance, ce qui, chez les individus et dans la société, s’oppose à l’assignation à résidence qu’a imposée la modernité ». Il existe une opposition à l’ordre établi. Notamment dansl’aide sociale qui propose une protection en échange de la soumission.» (M. Maffessoli, Du nomadisme.)

Un courant anarchiste traverse le public des usagers et des animateurs. Un homme avec qui j’ai rempli deux fois la demande de logement social ne ramène jamais le dernier papier permettant l’envoi de celle-ci. Alors que je lui signale par après l’absence du document, il me demande si je voulais l’envoyer « pour de bon »dans le logement social. J’avais oublié que sa lutte contre l’ordre établi concernait aussi l’organisation de mes dossiers. Voilà comment d’aucuns trouvent, selon le bon mot de Michel Ragon, des vocations d’anarchitectes de l’habitat… Mais si le nomadisme et l’exil sont des modalités possibles de l’errance en cela qu’ils sont constitués de routes, l’errance, elle seule contient cette dimension véritablement tragique que constitue l’expérience intime de la déroute.

Jean-Louis Linchamps

Assistant social à La Consigne – Espace social télé-service, bd de l’Abattoir, 28, 1000 Bruxelles. – Tél : 0032.2.548.9800, fax : 0032.2.502.4939, courriel : article23@ tele-service. be

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