Qu’est-ce que c’est que la vie

Antonin Artaud

« L’on s’étonne dans les
quotidiens
et il y a cent mille quotidiens
qui ne molvent que des
balivernes
et qui donnent [chaque] jour
à la conscience
humaine
sa prolifique platée
de sottises, de cancans,
de fausses nouvelles,
on s’étonne que la vie
aille aussi mal
et qu’est-ce que c’est que la vie
qu’est-ce que c’est que le mal
dans la vie
qu’est-ce que c’est que le
mal de vivre,
le mal de vivre dans la vie,
et comment vivez-vous
tous dans votre vie
et qu’est-ce que vous y faites dans la vie
et à quoi vous sert-elle la vie
à quoi vous sert-il de vivre,
et pourquoi vit-on ? »

Antonin Artaud – Cahiers d’Ivry, février 1947-mars 1948

Comment se faire un Corps sans Organes?

« De toute manière vous en avez un (ou plusieurs), non pas tant qu’il préexiste ou soit donné tout à fait – bien qu’il préexiste à certains égards – mais de toute manière vous en faites un, vous ne pouvez désirer sans en faire un, – et il vous attend, c’est un exercice, une expérimentation inévitable, déjà faite au moment où vous l’entreprenez, pas faite tant que vous ne l’entreprenez pas. Ce n’est pas rassurant, parce que vous pouvez le rater. Ou bien il peut-être terrifiant, vous mener à la mort. Il est non-désir aussi bien que désir. Ce n’est pas du tout une notion, un concept, plutôt une pratique, un ensemble de pratiques. Le Corps sans Organes, on n’y arrive pas, on ne peut pas y arriver, on n’a jamais fini d’y accéder, c’est une limite. On dit: qu’est-ce que c’est, le CsO – mais on est déjà sur lui, se traînant comme une vermine, tâtonnant comme un aveugle ou courant comme un fou, voyageur du désert et nomade de la steppe. C’est sur lui que nous dormons, veillons, que nous nous battons, battons et sommes battus, que nous cherchons notre place, que nous connaissons nos bonheurs inouïs et nos chutes fabuleuses, que nous pénétrons et sommes pénétrés, que nous aimons. Le 28 novembre 1947, Artaud déclare la guerre aux organes: Pour en finir avec le jugement de Dieu, « car liez-moi si vous le voulez, mais il n’y a rien de plus inutile qu’un organe ». C’est une expérimentation non seulement radiophonique, mais biologique, politique, appelant sur soi censure et répression. Corpus et Socius, politique et expérimentation. On ne vous laissera pas expérimenter dans votre coin.

Deleuze & Guattari – Mille Plateaux – page 186

Schizo-analyse de l’Oedipe

Paris Psy, un psychanalyste à Paris

« Du point de vue de la schizo-analyse, l’analyse de l’Oedipe consiste donc à remonter des sentiments embrouillés du fils jusqu’aux idées délirantes ou lignes d’investissement des parents, de leurs représentants intériorisés, et de leurs substituts: non pas pour atteindre à l’ensemble d’une famille, qui n’est jamais qu’un lieu d’application et de reproduction, mais aux unités sociales et politiques d’investissement libidinal. Si bien que toute la psychanalyse familialiste, y compris le psychanalyste en premier lieu, est justiciable d’une schizo-analyse. Une seule façon de passer le temps sur le divan, schizanalyser le psychanalyste ».

Deleuze & Guattari – L’Anti-Oedipe – Introduction à la Schizo-analyse – page 442

L’errance désirante

message-du-bout-du-monde-errance

 

« C’est quand même une illusion incroyable de penser que les gens ont une identité, sont collés à leur fonction professionnelle, père, mère, tout ça… Ils sont complètement errants et hagards. Ils fluent. Ils foutent je ne sais quoi à la télé, ils ont l’air fixés, pris dans une constellation, mais ils sont en adjacence par rapport à un tas de systèmes d’intensité qui les parcourent. Il faut vraiment avoir une vision intellectuelle complètement rationaliste pour croire qu’il y a des types bien constitués qui se déplacent en conservant leur identité dans un champ. C’est de la blague tout ça. Les types, c’est tous des errants, des nomades. Il s’agit de savoir si cette errance tourne autour d’un piquet, comme une chèvre, ou si c’est une errance désirante qui arrive justement à se repérer par rapport à des points de fuite désirants, déterritorialisants. »

Félix Guattari – Deleuze, lettres et autres textes, entretien sur l’Anti-Oedipe avec Bellour, p 207

La Bohême est au bord de la mer

4f9ec0c71b78c7bce64defad14510cb4

La Bohême est au bord de la mer

Si les maisons par ici sont vertes, je peux encore entrer dans une maison.

Si les ponts sont intacts, je marche sur un bon fond.
Si peine d’amour est à jamais perdue, je la perds ici de bon gré.

Si ce n’est pas moi, c’est quelqu’un qui vaut autant que moi.

Si un mot touche à mes frontières, je le laisse y toucher.
Si la Bohême est encore au bord de la mer, de nouveau je crois aux mers.
Et si je crois à la mer, alors j’ai espoir en la terre.

Si c’est moi, c’est tout un chacun qui est autant que moi.
Je ne veux plus rien pour moi. Je veux toucher le fond.

Au fond, c’est-à-dire en la mer, je retrouverai la Bohême.
Ayant touché le fond, je m’éveille paisiblement.
Ressurgissant du fond je sais maintenant et plus rien ne me perd.

Venez à moi, vous tous Bohémiens, navigateurs, filles des ports et navires
Jamais ancrés. Ne voulez-vous pas être Bohémiens, vous tous, Illyriens, Véronais
Et Vénitiens ? Jouez ces comédies qui font rire

Et qui sont à pleurer. Et trompez-vous cent fois, comme je me trompais et ne surmontais jamais les épreuves,
et pourtant les ai surmontées, chaque fois de nouveau.

Comme les surmonta la Bohême et un beau jour
reçu la grâce d’aller à la mer et maintenant se trouve au bord.

Ma frontière touche encore aux frontières d’un mot et d’un autre pays,
Ma frontière touche, fût-ce si peu, toujours plus aux autres frontières,

Un Bohémien, un nomade, qui n’a rien, que rien ne retient,
n’ayant pour seul don, depuis la mer, la mer contestée, que de voir
pays de mon choix.

Ingeborg Bachmann
Toute personne qui tombe a des ailes

Electre_978-2-07-044928-6_9782070449286

Ecologie Mentale

« Il y a une écologie des mauvaises idées, comme il y a une écologie des mauvaises herbes ».

C’est sur cette citation de Gergory Bateson (dans « Vers l’écologie de l’esprit ») que s’ouvre le livre de Félix Guattari. La planète Terre connait une période d’intenses transformations technico-scientifiques en contrepartie desquelles se trouvent engendrés des phénomènes de déséquilibres écologiques menaçant à terme, s’il n’y est porté remède, l’implantation de la vie sur sa surface. Parallèlement à ces bouleversements, les modes de vie humains, individuels et collectifs se détériorent : « l’altérité tend à perdre toute aspérité ». Dans le monde entier, ce sont des pans entiers de la subjectivité collective qui s’effondrent ou qui se recroquevillent sur des archaïsmes, comme c’est le cas, par exemple, avec l’exacerbation des phénomènes d’intégrismes religieux.

C’est pourquoi Félix Guattari est convaincu que l’écologie environnementale doit être pensée d’un seul tenant avec l’écologie sociale, et l’écologie mentale, à travers ce qu’il appelle une « écosophie » de caractère éthico-politique.

L’écosophie sociale consiste à développer des pratiques spécifiques tendant à modifier et à réinventer des façons d’être au sein du couple, de la famille, du contexte urbain, du travail etc… Il s’agit de reconstruire l’ensemble des modalités de l’être-en-groupe. De son côté, l’écosophie mentale doit être amenée à ré-inventer le rapport du sujet au corps, au fantasme, au temps qui passe, aux « mystères » de la vie et de la mort.

« Quelle place, par exemple, donner aux fantasmes d’agression, de meurtre, de viol, de racisme dans le monde de l’enfance et l’adultéité régressive ? Plutôt que de mettre inlassablement en oeuvre des procédures de censure, au nom de grands principes moraux, ne convient-il pas de promouvoir une véritable écologie du fantasme, portant sur des transferts, des translations, des reconversions, de leur matières d’expression ? Il est nécessaire que soient aménagés des modes d’expression adéquats aux fantasmagories négativistes et destructives, de façon qu’elles puissent, comme dans le traitement de la psychose,ab-réagir de façon à recoller des Territoires existentiels partant à la dérive ».

Moins que jamais la nature ne peut être séparée de la culture, et il nous faut apprendre à penser transversalement, de manière intégratrice. Cette écosophie de type nouveau, à la fois pratique et spéculative, éthico-politique et esthétique, devrait, selon Guattari, remplacer les anciennes formes d’engagement religieux, politique, associatif. Les individus doivent devenir à la fois solidaires et de plus en plus différents. La reconquête d’un degré d’autonomie créatrice dans un domaine particulier appellera d’autres reconquêtes dans d’autres domaines.

Capitalisme et schizophrénie

Extraits audios d’après « délire et désir », France Culture.

Préface de Michel Foucault à la traduction américaine du livre de Gilles Deleuze et Felix Guattari,L’Anti-Oedipe : capitalisme et schizophrénie. http://1libertaire.free.fr/PrefaceFoucaultDeleuezGuattari.html

 » D’où les trois adversaires auxquels L’Anti-Œdipe se trouve confronté. Trois adversaires qui n’ont pas la même force, qui représentent des degrés divers de menace, et que ce livre combat par des moyens différents.

1) Les ascètes politiques, les militants moroses, les terroristes de la théorie, ceux qui voudraient préserver l’ordre pur de la politique et du discours politique. Les bureaucrates de la révolution et les fonctionnaires de la Vérité.

2) Les pitoyables techniciens du désir, les psychanalystes et les sémiologues qui enregistrent chaque signe et chaque symptôme, et qui voudraient réduire l’organisation multiple du désir à la loi binaire de la structure et du manque.

3) Enfin, l’ennemi majeur, l’adversaire stratégique (alors que l’opposition de L’Anti-Œdipe à ses autres ennemis constitue plutôt un engagement tactique): le fascisme. Et non seulement le fascisme historique de Hitler et de Mussolini qui a su si bien mobiliser et utiliser le désir des masses, mais aussi le fascisme qui est en nous tous, qui hante nos esprits et nos conduites quotidiennes, le fascisme qui nous fait aimer le pouvoir, désirer cette chose même qui nous domine et nous exploite. »

La dérive mystérieuse

Blanchot

 

« Qu’est-ce que cette fuite?

Le mot est mal choisi pour plaire. Le courage est pourtant d’accepter de fuir plutôt que de vivre quiètement et hypocritement en de faux refuges. Les valeurs, les morales, les patries, les religions et les certitudes privées que notre vanité et notre complaisance à nous-mêmes nous octroient généreusement, ont autant de séjours trompeurs que le monde aménage pour ceux qui pensent se tenir ainsi debout et au repos, parmi les choses stables. Ils ne savent rien de cette immense déroute où ils s’en vont, ignorants d’eux-mêmes, dans le bourdonnement monotone de leurs pas toujours plus rapides qui les portent impersonnellement par un grand mouvement immobile. Fuite devant la fuite. Soit un de ces hommes qui, ayant eu la révélation de la dérive mystérieuse, ne supportent plus de vivre dans les faux semblants du séjour. D’abord, il essaie de prendre ce mouvement à son compte. Il voudrait s’éloigner personnellement. Il vit en marge. Mais c’est peut-être cela, la chute, qu’elle ne puisse plus être un destin personnel, mais le sort de chacun en tous. »

A cet égard, la première thèse de la schizo-analyse est: tout investissement est social, et de toute manière porte sur un champ social historique.

Maurice Blanchot, L’Amitié, Gallimard, 1971, cité par Deleuze et Guattari in L’Anti-Oedipe, introduction à la schizo-analyse, pages 412/413.

Ce qui nous choque et nous courbe si souverainement

 

Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont
Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont

 

« Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les exceptions dans l’ordre physique ou moral, l’esprit de négation, les abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les romans, ce qui est inattendu, ce qu’il ne faut pas faire, les singularités chimiques de vautour mystérieux qui guette la charogne de quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées, les obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l’orgueil, l’inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies, les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les acrimonies, les incartades agressives, la démence, le spleen, les épouvantements raisonnés, les inquiétudes étranges, que le lecteur préférerait ne pas approuver, les grimaces, les névroses, les filières sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les exagérations, l’absence de sincérité, les scies, les platitudes, le sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les passions, le clan des romanciers de cours d’assises, les tragédies, les odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à perpétuité, la raison impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements, les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts, ce qui est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule, visqueux, phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque, anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène d’aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement taciturne, les fantaisies, les âcretés, les monstres, les syllogismes démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l’enfant, la désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les cuisses aux camélias, la culpabilité d’un écrivain qui roule sur la pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés, la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées comme celles de Cromwell, de Mademoiselle de Maupin et de Dumas fils, les caducités, les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les étouffements, les rages, – devant des charniers immondes, que je rougis de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe si souverainement. »

isidore