Essayant de devenir, je vis

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René Daumal par Josef Sima 1929

Je suis mort parce que je n’ai pas le désir ;

Je n’ai pas le désir parce que je crois posséder ;

Je crois posséder parce que je n’essaie pas de donner ;

Essayant de donner, je vois que je n’ai rien ;

Voyant que je n’ai rien, j’essaie de me donner ;

Essayant de me donner, je vois que je ne suis rien ;

Voyant que je ne suis rien, j’essaie de devenir ;

Essayant de devenir, je vis.

 

Le Contre-ciel -Clavicules d’un grand jeu poétique – Gallimard

Entre ce que je vois et ce que je dis

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« Entre ce que je vois et ce que je dis,
Entre ce que je dis et ce que je ne dis pas,
Entre ce que je ne dis pas et ce dont je rêve,
Entre ce dont je rêve et ce que j’oublie,
La poésie.
Se délie
Entre le oui et le non :
Dit
Ce que je ne dis pas,
Se tait
Ce que je dis,
Rêve
Ce que j’oublie.
Ce n’est pas un dire :
C’est un faire.
C’est un faire
Qui est un dire.
La poésie
Se dit et s’entend :
Est réelle.
Et à peine je dis
Elle est réelle,
Elle se dissipe.
Est-elle plus réelle comme ça ? […]
O. Paz, « Más allá de las fechas, más acá de los nombres »

Créer son propre monde

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Les poètes du cosmos avancent jusqu’aux premiers principes.

Ils transforment la vie de telle sorte qu’elle se formule d’elle-même.

L’essence même de l’homme est poétique, le sujet ne pouvant vivre humainement sans la poésie. Celui qui croit pouvoir s’en passer vit, à son insu peut-être, une « poésie » toute faite, intégrée au système répressif qui lui confère sa « normalité ». Il semblerait que, pour être complet, c’est-à-dire plus que sa personne, plus que le rôle qu’il joue dans le théâtre social, l’homme doit être poète. En d’autres termes, se délivrer des « trusts psychiques » dont il est le jouet, comme disait Antonin Artaud, et créer son monde.

Et si le poète, dans sa trajectoire extravagante, quitte les terrains du réalisable pour s’aventurer jusqu’aux confins de l’impossible, même alors on ne peut l’écarter avec bonne conscience du domaine de l’homme – l’élément mystique apparaissant comme l’infini auquel la liberté s’adosse, le point de départ dont il faudra manifester la fécondité interne, la générosité expansive, et qui par là s’affirme comme la chose à dire, à développer dans le discours pour expliciter les fins de l’action humaine dans l’histoire.

L’énergie d’Eros, errante et aberrante, réprimée dans l’ordre, jaillit soudain et, comme un vent violent, bouleverse l’ordre objectif des choses pour révéler un chaos dans lequel la liberté prend conscience d’elle-même.

Comme un vent violent, comme une baleine blanche (Melville), comme un ange (Rilke)…

C’est le départ du Bateau Ivre – Arthur Rimbaud:

« Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème

De la Mer, infusé d’astres, et lactescent »

En même temps qu’il pénètre aux sources de lui-même, le poète pénètre aux sources du langage, éprouvant les mots dans leur substance et non pas seulement dans leur signification. Le poète s’enfonce dans la nuit du logos – jusqu’à ce qu’enfin il se retrouve au niveau des racines où se confondent les choses et les formules.

La genèse de la poésie suppose donc un rapport sensuel à la terre en même temps qu’un rapport sensuel au langage – une fusion de l’eros et du logos qui brise l’ordre établi des choses et des mots. Cette fusion de l’eros et du logos en implique d’autres: fusion du moi avec le tout, du cognitif et de l’affectif, du plaisir et de la raison. Fusion d’identités et d’idées.

Eros signifie une nostalgie d’unité, un élan vers l’unité dans sa multiplicité, et le logos originel, que le poète découvre est l’expression de cette unité multiple.

Le poète n’est pas civilisé, mondain. C’est un animal de l’esprit, et sa pensée est une pensée sauvage qui se développe selon ses modalités propres, si la chance lui en est donnée.

La vie n’aura servi à rien à celui qui quitte le monde sans avoir réalisé son propre monde.

Puisque, pour le poète, il n’existe pas de monde tout fait auquel il n’aurait qu’à s’adapter, il se trouve sur la terre dans une situation originale, conscient de toute l’étendue de son être, sans aucune notion fixe de son identité ou de sa fonction.

C’est ici, dans ce domaine difficile et dangereux, parce que non défini, que commence la poésie.

L’innommable

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Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore. Jusqu’à plus mèche encore. Soit dit plus mèche encore.

Dire pour soit dit. Mal dit. Dire désormais pour soit mal dit.

Dire un corps. Où nul. Nul esprit. Ça au moins. Un lieu. Où nul. Pour le corps. Où être. Où bouger. D’où sortir. Où retourner. Non. Nulle sortie. Nul retour. Rien que là. Rester là. Là encore. Sans bouger.

Tout jadis. Jamais rien d’autre. D’essayé. De raté. N’importe. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux.

D’abord le corps. Non. D’abord le lieu. Non. D’abord les deux. Tantôt l’un ou l’autre. Tantôt l’autre ou l’un. Dégoûté de l’un essayer l’autre. Dégoûté de l’autre retour au dégoût de l’un. Encore et encore. Tant mal que pis encore. Jusqu’au dégoût des deux. Vomir et partir. Là où ni l’un ni l’autre. Jusqu’au dégoût de là. Vomir et revenir.
Le corps encore. Où nul. Le lieu encore. Où nul. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux encore. Ou mieux plus mal. Rater plus mal encore. Encore plus mal encore. Jusqu’à être dégoûté pour de bon. Vomir pour de bon. Partir pour de bon. Là où ni l’un ni l’autre pour de bon. Une bonne fois pour toutes pour de bon.

Samuel Beckett – L’innommable

La porte personnelle

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LA PORTE PERSONNELLE, par Jean Pierre Otte

Sonnez à votre propre porte à un moment où vous ne vous y attendez pas, recommande le chroniqueur des Dernières nouvelles de l’Homme.

Venez vous ouvrir et pénétrez à l’improviste en vous-même.

Allez à votre rencontre ou restez pour un temps un passager clandestin réfugié dans les soutes, puis se glissant par les écoutilles.

En un mot comme en cent : visitez-vous !

Voyagez en vous-même : le marcheur évolue dans sa propre géographie, des racines des cheveux à la plante des pieds, de la chambre alvéolée de la mémoire à celle, contiguë, de l’imaginaire. À l’échelle de l’univers nous sommes un grain de poussière impossible même à distinguer à l’œil nu, et pourtant, ce grain de poussière, capable d’humeur et de mouvement, contient tout un monde. Unité du nombre, le détail résume l’ensemble et l’infini intérieur vaut l’infini des galaxies alors que le monde se modifiant nous modifie en retour.

L’aventure est de descendre en soi-même, à l’intérieur de son puits aux images, au bout de sa galerie de prospection, au fond de son village mongol, où ce qu’il y a en nous de plus audacieux et de libre rencontre des déesses fluides, la figure énigmatique du hasard, des visages dévoilés pour d’invraisemblables liaisons. Un pays intérieur, intime et tangible, qui a ses mythologies, ses trouvères, sa loi morale et son ciel étoilé, dans le goût de l’impossible et du vrai, dans le plaisir de l’inexplicable et de l’évidence tout à coup révélée.

Tout au fond, au plus obscur, comme on le ferait d’une racine entre les doigts, dégagez un désir, le vôtre ; saisissez-le au vif, aiguisez-le au-delà de toute espérance. À partir de ce désir de vie qui est le vôtre, tout, de toutes parts, est ouvert, offert à vos pas. Il n’y a plus d’obstacle, et il n’y en a peut-être jamais eu. Vous retournant par acquit de conscience, vous constatez même qu’il n’y avait pas de porte.

Dans cette aventure personnelle, ce n’est pas d’instruments de chirurgie meilleurs dont nous avons le plus besoin. Ni de pouvoir d’achat, de primes à l’emploi et de sécurité sociale. Pas davantage de conférences au sommet, de téléphonie sans fil et d’informations intempestives qui nous occultent en définitive la réalité vraie du monde sous la taie d’un malheur indifférent. Mais de l’expérience immédiate de s’éprouver en vie, de se sentir respirer ici et maintenant. Respiration et en même temps perspiration, percolation par tous les pores.

Soyons buveurs de vent, ivrognes de la fluidité, partisans inconditionnels du prodige ordinaire qui avive et revivifie le sang, aiguise les sens, délie et affine les pensées dans un luxe d’évidence, l’idée et le désir même d’une manière plus exaltante de se conjuguer au présent. Il faut restituer à chacun la certitude d’exister à titre d’exception au rythme même, métronomique, de sa respiration.

Jean-Pierre Otte

Jean-Pierre Otte, « Ah! noms de dieux », une heure d’entretien en toute  liberté et pour le plaisir d’exister (RTBF)

Histoire du discours amoureux

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  • Je t’aime.
  • Moi aussi.
  • Je sais.
  • Je sais que tu le sais.
  • Je sais que tu sais que je sais que tu le sais.
  • Et moi je sais que tu sais que je t’aime.
  • Je sais que tu le sais et tu sais que je sais que tu sais que je le sais, et tu sais que je sais que tu sais que je t’aime.
  • Je sais que tu le sais et tu sais que je sais que tu sais que je sais que tu sais que je t’aime, et je sais que tu sais que je sais que tu sais que je sais que tu le sais.
  • Et tu aimes que je le sache ?
  • Oui, j’aime savoir que tu le sais, j’aime que tu saches que je sais que tu m’aimes, j’aime savoir que tu m’aimes et j’aime savoir que tu le sais.
  • Et moi j’aime savoir que tu sais que je sais que tu aimes savoir que je t’aime.
  • Je sais et j’aime aimer savoir que tu aimes savoir que tu saches que je sais que tu sais que j’aime aimer savoir que tu saches que je sais que tu m’aimes.
  • J’aime savoir t’aimer.
  • J’aime aimer savoir que tu saches aimer que je sache t’aimer.
  • J’aime savoir que tu aimes savoir que je le sache.
  • Et moi j’aime aimer que tu aimes le savoir.
  • Je sais que tu m’aimes et j’aime savoir que tu sais que je le sais.
  • Je t’aime.
  • Je sais.
  • Je le savais.

Jean Michel Espitallier