Si j’étais plus psychotique

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Pour occuper la place qui est la sienne, l’analyste s’enseigne assurément de l’expérience issue de son propre trajet psychopathologique, mais le réel qu’il a traversé dans sa cure le conduit également à côtoyer des registres inaccoutumés de la temporalité et de l’espace.
L’abord des psychoses oblige l’analyste à se confronter à des registres distincts de son habitus le plus quotidien.

« Si j’étais plus psychotique, je serais probablement meilleur analyste » affirme Jacques Lacan, en 1977.

On peut douter que le propos n’ait que la fonction d’une boutade, si l’on considère qu’il a été tenu lors de la discussion qui suivait l’ouverture de la section clinique, c’est à dire le lieu où les analystes avaient l’opportunité de se former à la clinique psychiatrique.

Que peut, en effet, apprendre l’analyste de sa fréquentation de la folie ?

L’analyste, dans son atopie, peut s’instruire du registre de l’entre-deux-morts voire de l’expérience mélancolique, pour occuper la place spécifique à laquelle il est sollicité dans le déroulement de la cure.

 

Nous luttons contre toutes les maladies

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L’errance humaine des sans domicile fixe

Tentons de comprendre les choses par associations successives.

Un maître intéressé par l’association symbolique s’appelle Georg Groddeck (1866-1934). Médecin, il fonda une clinique-sanatorium à Baden-Baden en 1900, où il soignait affections cutanées et autres paralysies par les bains, les massages, le repos. Il pratiquait également des entretiens analytiques durant lesquels il utilisait l’association symbolique. Il croyait radicalement à l’origine psychique de toutes les maladies, les maladresses ou répétitions. Il suit une voie qui n’est pas opposée à Freud, parallèle cependant. À une histoire de vie, Groddeck propose « une histoire de la maladie, c’est le corps entier, par tous ses organes et dans toutes ses fonctions, qui parle ; et les maladies signalent les blessures d’Éros » (R. Lewinter, Introduction au Livre du ça, éd. française, 1973, Gallimard).

Une association simple est celle de la religieuse portant le voile, ce dernier représentant la virginité conservée de l’hymen. Voilà un élément qui pourrait utilement servir à comprendre le port du voile pour des jeunes filles modernes dans des familles traditionnelles.

Associons à notre tour. Une des choses qui nous relie, c’est que nous sommes en ce moment même dans l’association nommée Espace Social. Et ceux qui travaillent dans une association ne sont pas assez sots pour penser que l’association symbolique est en soi une chose négligeable. Notons aussi que si l’on travaille pour une multinationale, on travaille dans une association. Nous en sommes constitutifs.

Les associations nous mènent donc sur les voies multiples du travail social et pour ma part ce chemin est celui de l’article 23. Une référence constitutionnelle. Alors que nous parlons des Droits de l’Homme, réfléchissons à comment sont constitués et le droit et l’homme. Si les hommes ont établi des codes internationaux déclarant que nous naissons libres et égaux, c’est bien entendu, car la nature contredit ce que les Nations Unies proclament. (Art. 23 de la constitution belge, 1993 et Déclaration Universelle des Droits de l’Homme 10/12/1948, ONU).

Nous sommes tous différents, mais encore dans l’ordre de la différence, cela va de la nuance légère à l’étrangeté radicale. Chaque individu constitue à l’image des étoiles un monde en soi, c’est-à-dire que chacun réagit selon ses propres lois, pour la plupart inconscientes. Et dans les mondes radicalement différents s’inscrivent aussi de légères nuances. Le dessin du cosmos fait apparaître les orbites distinctes, les croisements possibles, et dans le mouvement de l’ensemble, la solitude de chaque élément. Nous savons aussi que notre organisme est constitué de milliards de cellules et qu’en chacune d’elles les particules élémentaires s’organisent de la même façon pour constituer la matière vivante. Car nous allons parler du vivant. Au terme de son ouvrage à propos des clochards de Paris, Patrick Declerck pose la question de savoir s’il y a une vie avant la mort. Je vous laisse le soin d’y répondre à votre guise. Pour notre part, affirmons plutôt que l’existence précède l’errance. Notez que ce n’est pas une réponse à la question. Mais c’est un premier postulat, «existentialiste» nous permettant de démarrer une compréhension de certaines souffrances humaines telles que la vie sans domicile fixe.

La naissance constitue l’exil premier de l’existence humaine. Cette expulsion de la matrice se fait dans le sang de la mère, les pleurs du bébé et accessoirement sous le regard du père pour qui la jouissance de la conception est déjà lointaine.

Avec la mise au monde, l’être devient un habitant de la terre. Son innocence de nouveau-né l’exonère de savoir ou de justifier de quelle manière il va habiter. Laissons-le grandir, il ne perd rien pour attendre. Jung a dit : « Le monde dans lequel nous pénétrons en naissant est brutal et cruel et en même temps d’une divine beauté. » Évoquons Jung, car c’est un autre amateur d’associations symboliques, et il s’intéressa notamment aux rêves dont nous reparlerons.

Dans la relation il existe aussi des inégalités. Il arrive, et dès avant la naissance, que des fissures apparaissent dans le projet d’amour et de tendresse de la mère à l’enfant : l’angoisse, l’alcool, la tabagie, les coups, la guerre, la misère, le viol, le dénigrement se présentent et parfois se cumulent. Dans l’ordre de l’affection, l’enfant sera ainsi affecté par les sentiments de sa mère et, après la naissance, affecté par son environnement.

L’OMS définit la santé non seulement par l’absence de maladie ou d’infirmité, mais comme un état de bien-être physique, mental ou social. C’est à cela que nous participons et c’est ainsi que j’ai découvert que nous étions des soignants. Des soignants certes particuliers, nommés animateurs d’un travail d’accueil collectif et de services. Avec la douche, les lessives, les bains de pieds, les pansements, les pommades et le repos, nous permettons l’exercice par les usagers des soins de santé primaires. Animateurs, mais nous sommes aussi des cultivateurs au sens où nous prenons soin de quelques personnes, pour leur permettre de grandir, ce qui ne leur a pas toujours été permis C’est de cette seule culture, la culture de l’homme dont nous pouvons nous targuer. Les Médecins du Monde par leur slogan : « Nous luttons contre toutes les maladies.» Même l’injustice et le nôtre « un lieu pour prendre soin de soi » expriment cette intervention trinitaire corps-psychisme-social, dont se targuent à tort ou à raison la plupart des interventions dans une tentative de complétude.

Le sang et les pleurs évoqués à l’instant ne sont pas l’apanage du bébé. Bébé grandit et il lui faudra une quinzaine d’années pour devenir adulte. Le corps est constamment en échange avec le milieu naturel. Le corps mange, boit, évacue, sue, respire ou encore régurgite, éjacule. Ces nécessités vitales réclament ce que l’on a nommé hygiène,notamment le sommeil, l’alimentation et la douche. Que s’est-il passé pour que certaines personnes négligent ainsi l’essentiel et méprisent leurs besoins de base : dormir, manger, se soigner le corps ? Peut-on raisonnablement imaginer que la personne soit simplement sans le sou ou encore tombée sur un mauvais propriétaire ?

Si l’amour de la mère permet l’épanouissement de l’enfant qui deviendra comme nous un névrosé ordinaire, la haine ne serait-elle pas la cause initiale de ce désamour de soi ? Et quelle serait la cause de la haine ? Cause encore, cause toujours… L’incapable et le maladroit sont majoritairement ceux qui durant leurs primes années ont été considérés comme tels, s’identifiant à une image négative.

Revenons à Groddeck qui prétend que la maladie est une véritable création. Une création de l’individu et particulièrement de son ça,entité polymorphe largement inconsciente. La maladie est donc un art brut, une production non académique « ayant pour auteurs des personnes obscures, étrangères aux milieux artistiques professionnels » (Dubuffet). Les dessins sont des instantanés réalisés à la consigne. Ils ont évidemment quelque rapport avec la vie des usagers qui les ont conçus. J’ai procédé ainsi à une association : création spontanée du dessin, création spontanée de la maladie. Associons la pensée de Groddeck à celle de Dubuffet pour qui « l’art est une pratique d’invention de nouvelles prothèses de réalité à usage personne ». Posons le principe que les personnes avec qui nous sommes en contact seraient en matière de maladies des créateurs particuliers. Il s’agit en effet d’ingénieurs de la souffrance, de spécialistes des cumuls pathologiques, des réfractaires aux protocoles de soins, des professionnels du désordre social, médical et politique, des anarchitectes du logement. Ils mettent en échec l’ensemble des protections juridiques et sociales et le paient en cela de leur personne. Quels sont les troubles ainsi créés ? Un aperçu de notre ordinaire : André m’a dit le mois dernier « J’ai une errance depuis une vingtaine d’années », comme on a une hernie… Marguerite a un affaissement plantaire et se plaint d’un affaissement planétaire, car bien sûr son monde s’écroule. Bruno a une phalange morte, car même le chien de sécurité du Groupe 4 de la gare du midi s’est retourné contre lui. Tel demande l’after-shave pour désinfecter une blessure ouverte de 10 cm à la cheville…

Les chemins nous mènent de la naissance à la mort. Les parcours particulièrement tortueux, nous pouvons imaginer qu’ils sont ponctués comme dans les dessins et les jeux vidéo d’épreuves : colis piégés, fantômes, ennemis, prisons, capitalistes impitoyables, wagons plombés, messages indéchiffrables, dont le but serait de déloger ce qui importune. Car y a-t-il une place pour loger la souffrance? Pauvres compagnons d’infortune pour qui la douleur est la compagne des nuits et le cauchemar des jours. Gardons-nous de croire que nous avons compris ce qui chez l’autre fait obstacle a une relation apaisée, mais gardons à l’esprit que cette souffrance existe. Et un grand débat agite les intervenants sur les causes du problème. Il n’est même pas simple de nommer le problème, car il est chaque fois différent. Mieux, les problèmes sont multiples et interagissent entre eux. Au bien-être, repris dans la définition de la santé, nous pouvons repérer chez les usagers un mal-être relationnel, noter de nombreux troubles du comportement. À une bonne santé mentale nous devons aussi envisager la présence de la maladie mentale.

Ainsi nous avons contact avec Abdel depuis environ trois ans durant lesquels il modifia sans doute deux douzaines de fois son abritation et son statut d’occupation. Marguerite, expulsée de la maison dangereuse dont elle est propriétaire refuse toute autre solution que «ses pénates».

Reprenons l’idée de déloger. Habiter, c’est bien plus que loger. Je vous renvoie à la conférence de Jacques Fierens (publiée à l’occasion de la journée «Errer humanum est ») rappelant le mot d’Hölderlin :

Plein de mérite, mais en poète,

L’homme habite sur cette terre.

Si déloger la souffrance dans l’habitation est impossible, ne serait-il pas tentant d’en déloger le corps ? Par quelles associations l’individu peut-il finalement inventer de pareilles solutions ? Une fuite géographique pour déjouer ceux qui se jouent de vous : voilà du grand art.

Par exemple, un des troubles notés chez certains individus est celui de l’identité sexuelle. Cela peut sembler curieux mais certaines personnes ne savent pas à quel sexe elles appartiennent ! Prétendant parfois qu’il y a erreur. Une part du public que nous accueillons est homosexuel, mais ce qui est notable, c’est que cette homosexualité est systématiquement et violemment refoulée, niée, enfouie. Chassez le naturel il revient au galop. Dans le quotidien de nos matinées, après l’attention inquiète de la personne, apparaît «inopinément» dans l’expression du corps ou quelque lapsus ou parole énigmatique la trahison de la bisexualité. Et dans ces milieux populaires ou chez ceux imprégnés d’une éducation religieuse, ces différences sont vite épinglées. Ainsi beaucoup d’usagers se repèrent par la nationalité. Bonjour Espagnol. As-tu vu le grand Tunisien ? De cette conception les homosexuels sont en quelque sorte exclus pour être intégrés dans une sorte d’Internationale Pédéraste… Pouvez-vous penser qu’un individu choisisse ainsi de ne pas prendre le lit, ne sachant plus dans lequel coucher? Sans doute que coucher dans un mauvais lit serait un comportement plus grave que s’exclure du lit ? Le lit de l’homosexualité c’est la crainte de l’inceste. Cela nous amène à la notion de culpabilité. L’absence de domicile pourrait de proche en proche être une autopunition corporelle du fait de pensées coupables. Une castration symbolique que s’inflige la personne dont les racines peuvent être diverses (affections physiques du système nerveux, maltraitance familiale ou sociale). Cette crainte de la castration est imagée par le sabre dessiné sur le front sévère de l’image du père :

« Pour les faits les plus bénins, il me cognait, dit le dessinateur. Alors moi qui couche avec les garçons, il pourrait me châtrer. »

Mais le père étant mort, le fils serait-il dès lors heureux de cette menace disparue ? Il reste à ce jeune homme à vivre le dilemme coupable de devoir choisir entre l’idée de l’homosexualité ou du parricide. La vie sans domicile serait-elle même castration symbolique ? Mais oubliez donc celle qui sont sans doute de trop simples, rapides et peu sérieuses réflexions. Œdipe n’est qu’un jeu d’écriture.

La faille initiale qui se développe secrètement à l’intérieur de certaines personnes, cette haine discrètement transmise, alimentée par les erreurs, les remarques, les obstacles, cette faille pourra se traduire bien après par un besoin de se couper de ses sensations corporelles et psychiques : agressivité et impulsivité, prise d’alcool, de drogues, de médicaments, se ruiner au jeu, dénoncer son contrat de travail, son contrat de location, abandonner son quartier, son prénom, son patronyme, sa patrie.

Il y a maladresse. Une pulsion impérative qui s’impose, parce qu’incontrôlable, dont la nature est destructrice. Et se joue la répétition. Il y a destruction, mais l’individu va aimer son symptôme car il y a aussi jouissance. En témoigne le registre des 22 domiciliations entre 1972 et 2000 d’une seule personne. Un chemin de misère.

C’est l’habitation qui permet le ménagement du corps, et c’est le repos qui engendre l’exercice du rêve, dans ces lits qui nous enveloppent environ le tiers de notre existence. Une des choses bien singulières que nous avons tous, c’est l’image de la maison natale. Bachelard cite Rainer Maria Rilke :

« Je n’ai plus jamais revu cette étrange demeure… T elle que je la retrouve dans mon souvenir au développement enfantin, ce n’est pas un bâtiment ; elle est toute fondue et répartie en moi, ici une pièce et là une pièce et ici un bout de couloir qui ne relie pas ces deux pièces, mais est conservé en moi comme un fragment. C’est ainsi que tout est répandu en moi, les chambres, les escaliers qui descendent avec une lenteur si cérémonieuse, cages étroites montant en spirale, dans l’obscurité desquels on avançait comme le sang dans lesveines. » (Bachelard G., La maison natale et onirique, in La terre et les rêveries du repos.)

La maison natale c’est l’intégration du vivant dans notre habitation. La maison natale c’est l’intégration de notre habitation dans le vivant. Le corps est le premier et l’ultime abri. Serait-il possible que nous construisions notre maison natale en élaborant notre schéma corporel ?

La maison natale peut être le paradis perdu, ce qu’a transmis Marc Chagall dans ses tableaux magiques. Ce peintre russe fait flotter au-dessus du village personnages et animaux comme dans un rêve. Qu’il ait connu l’antisémitisme le contraignant à un double exil, nous retenons surtout son génie poétique qui lui permit de vivre jusqu’à 98 ans. Mais nous ne sommes pas des génies et personne ne nous demande d’être tels.

À défaut, notre collègue Philippe Fouchet nous propose de faire du bricolage. Il est professeur à l’Université. Mais comme psychanalyste, il nous propose du bricolage. S’étonne-t-on dès lors que l’usager se méfie des bonnes trouvailles des travailleurs sociaux ? Déjà qu’ils ont l’habitude des secondes mains et des aliments périmés. À quel autre bricolage nous convoque-t-il ? L’adresse est ce qui permet de nous joindre. Et alors que je vous parle, je m’adresse à vous. La communication réelle que nous appelons parfois l’écoute est une adresse mutuelle dans un environnement relativement préservé. S’il est une chose que la psychanalyse exige dans son exercice thérapeutique, c’est l’adresse. Les paroles comme les silences doivent être adressés. Dès lors, la technique analytique nous servira peu ou pas dans le travail avec l’usager, car globalement il n’en veut pas. À la consigne article 23, notre carte de visite «douche-peignoir-lavoir», c’est l’assurance de ne pas rencontrer ces travailleurs que l’on rencontre au service social, à la médiation de dettes, au planning familial, à SOS Solitude ou encore à l’hôpital, voire dans un centre de santé mentale. Notre réponse est donc d’ordre social, touchant l’individu dans sa vie quotidienne.

Par contre, comme animateurs, il convient à un moment d’orienter notre intervention. Déterminer si le problème d’habitat est lié à une misère sociale ou à un problème psychique est important. D’autant que sur un moyen terme, nous savons que la misère affecte la santé mentale et l’image de soi; de même les troubles du comportement peuvent provoquer une perte de revenu, de logement, un rejet de l’entourage… Notre réflexion se place dans une optique de diagnostic différentiel. Il ne s’agit pas de faire de la psychologie des masses errantes mais de proposer un espace d’accueil et de services dans lequel une relation individuelle singulière peut s’élaborer. C’est d’une re-création de lien qu’il s’agit, sachant qu’il sera traversé par les crises et les ruptures car elles sont constitutives de l’organisation de la survie des personnes sans domicile. Patrick Declerck évoque, sous le nom de relation transitionnelle, « un concept régissant un mode spécifique de relation thérapeutique. C’est un changement de paradigme dans la conceptualisation de la prise en charge de la grande désocialisation. Un contact itératif qui se clôt seulement par la mort du sujet ». (Patrick Declerck, Les naufragés.)

Pour l’animateur curieux et soucieux de bienveillance (et de maîtrise des contre-transferts), l’observation et l’analyse peuvent par contre nous aider à orienter notre travail d’adaptation Car pour accueillir la tortueuse souffrance de l’autre, il y a des choses à ne pas faire. Le premier traitement de l’usager est auprès des animateurs. Ensemble ils doivent penser le travail d’accueil des dimensions étranges et paradoxales des usagers. Car comme l’évoque France Degbomont qui supervise notre équipe depuis quatre ans, « accompagner ainsi, c’est se heurter aux pulsions qui font souffrir, ça ne manque pas d’inquiéter ». En miroir du «collectif des usagers, se crée un collectif d’animateurs», pas plus homogène, mais tentant la vertigineuse adaptation à l’autre, en reprenant encore l’expression de P. Declerck. En cela l’aménagement possible est toujours provisoire et relève du bricolage. Cela requiert une certaine habileté, de l’adresse si vous voulez…

Pourrait-on, pour se détendre un peu, évoquer l’inquiétude ? Élisabeth se prétendait polonaise, mais était en fait roumaine. Craignait-elle tant que nous la renvoyions dans son pays ? Quoique. C’est inquiétant la Roumanie. C’est terrible là-bas vous savez. Je ne connais que trois Roumains : Dracula, Ceausescu et Daniella qui fréquente notre lieu depuis l’ouverture il y a huit ans. Il y a matière à inquiétude…

Dans toutes les sociétés (partout, ce n’est pas spécifiquement occidental ni moderne, il y a des descriptions cliniques datant de la Grèce Antique !). 1% de la population est atteinte de troubles psychiatriques repris sous le nom de schizophrénie. D’autres, un peu moins nombreux (0,8 %) développent des troubles délirants connexes (la paranoïa, p. ex.). À schizophrénie, nous aurions pu choisir le terme générique de «psychose» selon que l’on se réfère à l’école germanique (maladie cérébrale) ou française (forclusion selon Lacan). J’ai choisi celui de schizophrénie dans une idée de filiation avec Georg Groddeck et le Dr Hans Prinzhorn, psychiatre à Heidelberg, et premier médecin de la folie à avoir collecté des œuvres d’art brut. Le refus de la psychanalyse de la part des personnes sans domicile me conforte dans ce vocable plus médical. Le terme de psychose est-il pourtant à bannir en voyant là une résistance particulière ?

Tout cela étant, ces personnes étrangement et diversement coupées du réel s’adressent à l’Espace Social. Or, nous savons qu’il y en a, dans ceux qui s’adressent à nous, plus d’un pour cent… Des études concordent pour évaluer le public sans domicile atteint de telles pathologies à environ 30%. La dépression qui est présente pour 15 % de la population générale est aussi présente de façon beaucoup plus forte, probablement trois individus sur quatre au moment où ils sont accueillis, soit cinq fois la prévalence habituelle. Dans ce dernier cas, la chronicité n’est pas la règle ; cela expliquerait ainsi quelques parcours où des personnes «s’en sortent». Convenons que les troubles psychiatriques concernant la majorité des usagers sont divers dans leur expression et leur acuité. Ce qui est inquiétant, c’est que pour la médecine, la psychanalyse et la psychiatrie modernes, les difficultés des autres personnes sans domicile ne sont pas connues et reconnues cliniquement.

Quant au social, le traitement est aussi féroce. La misère sociale liée à la solitude, la pauvreté ou la précaritédes revenus concerne 100% du public. Quand elle est relogée, cette population occupe la frange marginale de l’habitat (logement meublé). Le logement personnel est inconfortable, peu sûr et inadapté. C’est cet habitat qui fait l’objet de mutations rapides et profondes comme dans ce quartier de la Senne où nous sommes situés. Le relogement considéré comme finalité assure un taux minimal de maintien dans l’habitat.

Sur les chemins de l’errance, on ne se ménage pas. Nous passons du rêve au cauchemar. L’installation est celle de l’instant. L’abri a un caractère éphémère, même si on n’en revient pas, comme à la guerre, comme en cette nuit du 3 janvier 2003 où Rachid fut assassiné. De Rachid nous ne connaissions pas le nom malgré huit années de contacts réguliers durant lesquelles il a loué une armoire. Son père avait une première fois traversé la Méditerranée pour venir d’Algérie à Marseille. La mer l’a repris un soir d’ivresse et de douleur. Rachid disait qu’il était marqué par ce suicide et l’alcoolisme de son père. Il a dit un jour: « Dans notre famille, les garçons sont alcooliques et les filles sont mariées. » Et pour justifier la canette interdite, il la présentait comme sa femme.

Il y a longtemps, je lui avais demandé un nom pour la location de l’armoire. Il m’a répondu Aknaf -ce qui était incorrect -mais appelle moi Naf-Naf comme ce petit cochon qui construit des maisons de briques. C’était par ailleurs la marque des vêtements qu’il portait beaucoup. Il n’était pas fou, et il n’avait jamais lu de livre, mais il avait en lui une image de maison. Maffesoli évoque une « pulsion d’errance, ce qui, chez les individus et dans la société, s’oppose à l’assignation à résidence qu’a imposée la modernité ». Il existe une opposition à l’ordre établi. Notamment dansl’aide sociale qui propose une protection en échange de la soumission.» (M. Maffessoli, Du nomadisme.)

Un courant anarchiste traverse le public des usagers et des animateurs. Un homme avec qui j’ai rempli deux fois la demande de logement social ne ramène jamais le dernier papier permettant l’envoi de celle-ci. Alors que je lui signale par après l’absence du document, il me demande si je voulais l’envoyer « pour de bon »dans le logement social. J’avais oublié que sa lutte contre l’ordre établi concernait aussi l’organisation de mes dossiers. Voilà comment d’aucuns trouvent, selon le bon mot de Michel Ragon, des vocations d’anarchitectes de l’habitat… Mais si le nomadisme et l’exil sont des modalités possibles de l’errance en cela qu’ils sont constitués de routes, l’errance, elle seule contient cette dimension véritablement tragique que constitue l’expérience intime de la déroute.

Jean-Louis Linchamps

Assistant social à La Consigne – Espace social télé-service, bd de l’Abattoir, 28, 1000 Bruxelles. – Tél : 0032.2.548.9800, fax : 0032.2.502.4939, courriel : article23@ tele-service. be