Sous la peau des ténèbres

Jules Supervielle

Sous la peau des ténèbres,
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.

Me voici tout entier,
je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Épargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

Jules Supervielle – La fable du monde (extrait)

L’homme sans qualités

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« Il m’a raconté une fois toute une histoire : que si l’on analyse la nature d’un millier d’individus, on les trouve composés de quelque deux douzaines de qualités, sensations, structures, types d’évolution, et ainsi de suite. Et que si l’on analyse notre corps, on ne trouve que de l’eau et quelques douzaines de petits amas de matière qui flottent dessus. L’eau monte en nous exactement comme dans les arbres ; les créatures animales, comme les nuages, sont formées d’eau. Je trouve cela charmant. Dès lors on ne sait plus très bien ce que l’on doit penser de soi. Ni ce que l’on doit faire ».

La folie perce

[…] la folie perce, sous les investissements réformistes, ou les investissements réactionnaires et fascistes, qui ne prennent une allure raisonnable qu’à la lueur du préconscient et qui animent l’étrange discours d’une organisation de la société. Même le langage est dément.

Ecoutez un ministre, un général, un chef d’entreprise,un technicien… Ecoutez la grande rumeur paranoïaque sous le discours de la raison qui parle pour les autres, au nom des muets.

C’est que, sous les buts et les intérêts préconscients invoqués, se dresse un investissement autrement inconscient qui porte sur un corps plein pour lui-même, indépendamment de tout but, sur un degré de développement pour lui-même, indépendamment de toute raison: ce degré-là et pas un autre, ne faites pas un pas de plus, ce socius-là et pas un autre, n’y touchez pas.

Un amour désintéressé de la machine molaire, une véritable jouissance, avec ce qu’elle comporte de haine pour ceux qui ne s’y soumettent pas: toute la libido est en jeu.

Du point de vue de l’investissement libidinal, on voit bien qu’il y a peu de différences entre un réformiste, un fasciste, parfois même certains révolutionnaires, qui ne se distinguent que de façon préconsciente, mais dont les investissements inconscients sont du même type, même quand ils n’épousent pas le même corps.

[…] Les machines sociales comme machines d’assujettissement suscitent d’incomparables amours, qui ne s’expliquent pas par l’intérêt, puisque les intérêts en découlent au contraire. Au fond de la société, le délire, car le délire est l’investissement du socius en tant que tel, par delà les buts.

Et ce n’est pas seulement au corps du despote que le paranoïaque aspire d’amour, mais au corps du capital-argent, ou à un nouveau corps révolutionnaire du moment qu’il est forme de puissance et de grégarité. Etre possédé par lui autant que le posséder, machiner les groupes assujettis dont on est soi-même pièces et rouages, s’introduire soi-même dans la machine pour y connaître enfin la jouissance des mécanismes qui broient le désir.

Gilles Deuleuze & Félix Guattari – L’Anti-Oedipe – Introduction à la Schizo-analyse – pages 440/441

N’être rien

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Images issues du Richard III de Thomas Ostermeier

 

 

 » Je me suis évertué à égaler au monde la prison où je vis, mais comme le monde est populeux et que je suis ici la seule âme qui vive, j’y échoue; et pourtant cette égalité, je la ferai jaillir de force. Je prouverai que ma cervelle est la femelle de mon esprit, ledit esprit le père, et qu’à eux deux ils procréent toute une génération de pensées pullulantes: et ces mêmes pensées peupleront ce petit monde, pareilles pour les humeurs à la gent qui peuple le monde; car nulle pensée ne trouve en soi sa plénitude: les meilleures d’entre elles, celles-là, disons qui embrassent les choses divines, sont emmêlées de doutes et dressent le Verbe même contre le Verbe, opposent par exemple: « Laissez venir à moi les petits enfants » à cet autre passage: « Il est aussi malaisé d’advenir au Royaume des Cieux, qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille.»

Quant aux pensées nourries d’ambition, elles complotent d’impossibles prodiges, comme de prétendre, à l’aide de ces pauvres ongles sans force, se frayer un passage à travers les flancs rocheux de ce dur monde, les murs bourrus de ma prison, et, n’y parvenant point, meurent dans leur orgueil.

Celles qui visent à la sérénité persuadent les hommes qu’ils ne sont pas les premiers galériens de la fortune, ni n’en seront les derniers, comme ces malheureux au pilori, qui offrent niaisement ce refuge à leur honte que beaucoup y ont été, que d’autres encore y viendront, et trouvent dans cette pensée une manière de soulas, du fait qu’ils mettent leurs propres infortunes sur le dos de leurs prédécesseurs en ladite peine.

Je joue ainsi à moi tout seul maints personnages dont aucun n’est content: quelquefois je suis roi, alors des trahisons me font souhaiter d’être un mendiant, et mendiant me voilà; sur quoi l’accablement de la misère me persuade que j’étais mieux quand j’étais roi; et roi je redeviens, pour bientôt m’aviser que Bolingbroke me détrône, et retomber à rien…

Mais quoi que je puisse être, ni moi-même ni aucun homme qui n’est qu’homme ne saurions trouver contentement en rien, hormis dans le soulagement même de n’être rien… »

( Shakespeare, Richard II, cité par Zizek, Lacan & ses partenaires silencieux, Nous, 2012, p.22 )

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Un petit texte sur la destitution subjective, étape incontournable de la passe en psychanalyse…

  • Le sujet hystérique est le sujet dont l’existence même suscite un doute et un questionnement radicaux, son être entier est soutenu par l’incertitude de ce qu’il est pour l’Autre; dans la mesure où le sujet existe uniquement en tant que réponse à l’énigme du désir de l’Autre, le sujet hystérique est le sujet par excellence.

Contrairement à lui, l’analyste représente le paradoxe du sujet désubjectivisé, du sujet qui assume entièrement ce que Lacan appelle  » la destitution subjective », c’est -à-dire qui échappe au cercle vicieux de la dialectique intersubjective du désir, le sujet devient un être acéphale de pure pulsion.

Pour illustrer cette destitution subjective, Richard II de Shakespeare nous réserve une surprise: non seulement la pièce met en scène l’hystérisation progressive du malheureux roi, mais à l’apogée de son désespoir, avant sa mort, Richard met en œuvre un autre déplacement de son statut subjectif qui équivaut à une destitution subjective.

Christian Dubuis-Santini

Mon identité est une fiction

 

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Un individu est un objet indivisible, tandis qu’un « dividu » peut être séparé en différents éléments, puis réassemblé pour former de nouvelles structures. Nous ne sommes plus des êtres « individuels », mais des dividus existant dans des contextes sociaux différents. Et, plus important, nous avons arrêté d’essayer d’être constamment « toujours le même », fidèle à notre « véritable moi ». Au contraire, nous nous délectons à apparaître différents selon les contextes. Nous avons abandonné l’idéal de la personnalité « monopsychique » pour lui préférer celui de la personnalité « schizoïde ». Nous chercherons désormais des consultations en schizanalyse plutôt qu’en psychanalyse.

Alexander Bard

Le monde ou rien

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La schizophrénie est à la fois le mur, la percée du mur et les échecs de cette percée:

« Comment doit-on traverser ce mur, car il ne sert de rien d’y frapper fort, on doit miner le mur et le traverser à la lime, lentement et avec patience à mon sens »

Vincent Van Gogh, Lettre du 8 septembre 1888

Et l’enjeu n’est pas seulement l’art ou la littérature. Car ou bien la machine artistique, la machine analytique et la machine révolutionnaire resteront dans des rapports extrinsèques qui les font fonctionner dans le cadre amorti du système répression-refoulement, ou bien elles deviendront pièces et rouages les unes des autres dans le flux qui nourrit une seule et même machine désirante, autant de feux locaux patiemment allumés pour une explosion généralisée – la schize et non pas le signifiant.

Deleuze & Guattari, L’Anti-Oedipe, page 165

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Le monde ou rien – #NuitDebout