L’inconscient, c’est le social

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La formule de Lacan « l’inconscient, c’est le social » laisse à entendre que le complexe d’Œdipe n’est pas seul à organiser notre subjectivité, remettant ainsi en cause à travers cet acte la clinique psychanalytique elle-même. L’une des conséquences que l’on peut en tirer est que la famille ne serait pas l’unique déterminant de notre destin comme sujet. Il apparaît donc que les psychanalystes ne devraient pas limiter leur responsabilité à la seule sphère familiale, mais également prendre en compte le domaine social, pour rendre compte de ce qui affecte le sujet divisé par le langage et sujet aux discours (du maître, de l’hystérique, de l’universitaire, de l’analyste et du capitaliste) noués au sujet selon un mode singulier, particulier et contingent, en tension vis-à-vis de l’universel, de l’ample et du nécessaire.

Vacuoles de solitude et de silence

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« La bêtise n’est jamais muette, ni aveugle. Si bien que le problème n’est plus de faire que les gens s’expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire. Les forces de répression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. Douceur de n’avoir rien à dire, droit de n’avoir rien à dire, puisque c’est la condition pour que se forme quelque chose de rare ou de raréfié qui mériterait un peu d’être dit. »
Gilles Deleuze –  « Les intercesseurs », Pourparlers, Paris, Minuit, 1990, p. 176-177.

Fight-Club ou la dimension politique de la psychanalyse

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La construction contemporaine du bonheur repose essentiellement sur l’incapacité pour le sujet à se confronter aux conséquences de son désir, le prix pour ce « bonheur » est que le sujet reste prisonnier de l’inconsistance de (ce qu’il croit être) ses désirs: dans nos vies quotidiennes, nous prétendons désirer des choses que nous ne désirons pas, et donc si ce que nous désirons « officiellement » nous arrive, nous réalisons alors que le bonheur est foncièrement hypocrite, qu’il consiste effectivement à rêver de choses que nous ne voulons pas réellement.

Un bonheur durable n’est accessible que dans une vie vouée au combat, ce qui implique un combat sans merci avec soi-même, contre ses tendances ou inclinations prétendument « naturelles »…

Pour le parlêtre, le « naturel » ne va pas de soi, puisque la nature elle-même est toujours déjà médiée a priori par le langage qui la présente comme nature.

Chaque notion est nécessairement colorée par le discours dominant dans lequel elle est prise, par exemple la notion de « liberté », dans le discours contemporain, peut être ramenée au « libre » choix suivant:

• soit tu acceptes ce qui t’est présenté comme la « réalité », à savoir les règles du jeu capitaliste, et tu choisis un « bord » souscrivant de facto aux fausses oppositions (les « abstractions réelles » de Marx) du discours ambiant: axe du Bien vs comportements archaïques, tolérance vs fondamentalisme, gauche vs droite, nature vs culture, etc.

• soit tu as choisi la violence, ce violent effort d’arrachement qui t’arrache au discours dominant en t’ouvrant la possibilité de nommer de façon plus juste le monde qui t’entoure – sans oublier de t’inclure toi-même dans cette description du monde! – et donc ta violence s’exerce toujours forcément, en premier lieu, contre toi-même.

Voilà le prix de la véritable subversion psychanalytique, et c’est aussi la leçon du film Fight-Club de David Fincher.

Christion Dubuis Santini

 

Devenir ensemble

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Paskya – Les Métamorphoses du Désir – Résines & pigments, huile sur toile – 100×81

Que ce qui apparaît extérieurement comme une personne ne soit en vérité qu’un complexe de forces hétérogènes n’est pas une idée nouvelle.

Les Indiens tzeltal du Chiapas disposent d’une théorie de la personne où sentiments, émotions, rêves, santé et tempérament de chacun sont régis par les aventures et les mésaventures de tout un tas d’esprits qui habitent en même temps dans notre coeur et à l’intérieur des montagnes, et se promènent.

Nous ne sommes pas de belles complétudes égotiques, des Moi bien unifiés, nous sommes composés de fragments, nous fourmillons de vies mineures. Le mot « vie » en hébreu est un pluriel comme le mot « visage ». Parce que dans une vie, il y a beaucoup de vies et que dans un visage, il y a beaucoup de visages. Les liens entre les êtres ne s’établissent pas d’entité à entité. Tout lien va de fragment d’être à fragment d’être, de fragment d’être à fragment de monde, de fragment de monde à fragment de monde. Il s’établit en deçà et au-delà de l’échelle individuelle. Il agence immédiatement entre elles des portions d’êtres qui d’un coup se découvrent de plain-pied, s’éprouvent comme continues. Cette continuité entre fragments, c’est ce qui se ressent « communauté ». Un agencement. C’est ce dont nous faisons l’expérience dans toute rencontre véritable. Toute rencontre découpe en nous un domaine propre où se mêlent indistinctement des éléments du monde, de l’autre et de soi. L’amour ne met pas en rapport des individus, il opère plutôt une coupe en chacun d’eux, comme s’ils étaient soudain traversés par un plan spécial où ils se retrouvent à cheminer ensemble de par le monde. Aimer, ce n’est jamais être ensemble mais devenir ensemble. Si aimer ne défaisait pas l’unité fictive de l’être, l' »autre » serait incapable de nous faire à ce point souffrir. Si dans l’amour une part de l’autre ne se retrouvait pas à faire partie de nous, nous n’aurions pas à en faire le deuil lorsque vient l’heure de la séparation. S’il n’y avait que des rapports entre les êtres, nul ne se comprendrait. Tout roulerait sur le malentendu. Aussi, il n’y a ni de sujet ni d’objet de l’amour, il y a une expérience de l’amour.

Maintenant – Comité Invisible

Destituere

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Destituere en latin signifie: placer debout à part, dresser isolément; abandonner; mettre à part, laisser tomber, supprimer; décevoir, tromper. Là où la logique constituante vient s’écraser sur l’appareil du pouvoir dont elle entend prendre le contrôle, une puissance destituante se préoccupe plutôt de lui échapper, de lui retirer toute prise sur elle, à mesure qu’elle gagne en prise sur le monde qu’à l’écart elle forme. Son geste propre est la sortie, tout autant que le geste constituant est la prise d’assaut. Dans une logique destituante, la lutte contre l’Etat et le capital vaut d’abord pour la sortie de la normalité capitaliste qui s’y vit, pour la désertion des rapports merdiques à soi, aux autres et au monde qui s’y expérimentent. Ainsi donc, là où les constituants se placent dans un rapport dialectique de lutte avec ce qui règne pour s’en emparer, la logique destituante obéit à la nécessité vitale de s’en dégager. Elle ne renonce pas à la lutte, elle s’attache à sa positivité. Elle ne se règle pas sur les mouvements de l’adversaire, mais sur ce que requiert l’accroissement de sa propre puissance. Elle n’a donc que faire de critiquer:  » C’est que ou bien l’on sort tout de suite, sans perdre son temps à critiquer, simplement parce que l’on se trouve placé ailleurs que dans la région de l’adversaire, ou bien on critique, on garde un pied dedans, tandis qu’on a l’autre dehors. Il faut sauter en dehors et danser par dessus », comme l’expliquait Jean-François Lyotard pour saluer le geste de l’Anti-Oedipe de Deleuze et Guattari. Deleuze faisait d’ailleurs cette remarque: « On reconnait sommairement un marxiste à ce qu’il dit qu’une société se contredit, se définit par ses contradictions, et notamment ses contradictions de classe. Nous disons plutôt que, dans une société, tout fuit, et qu’une société se définit par ses lignes de fuites. […] Fuir, mais en fuyant, chercher une arme. »
– in Maintenant – Comité Invisible #Maintenant

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SIC IN STERILI

Sujet minéral des Sages

En son état primordial

Tel qu’il est extrait

De son gîte minier

Par ce rocher aride

Qui supporte & nourrit

Un arbre vigoureux

& surchargé de fruits

Art du Potier – Cypriam Piccolpassi

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Pratiques de Corps

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Le tatouage, comme pratique de corps, s’est révélé à travers l’histoire comme un véritable Janus : entre agalma et palea. Situé dans la « généralité d’une série de pratiques […][comme] l’incision, […] la circoncision »[1], il se démontre d’une part comme un signe d’inclusion qui inscrit le sujet dans l’ordre symbolique, détermine ses identifications, son statut dans la tribu et son rapport au sexe et à la mort. D’autre part, les barbares, les esclaves, les criminels, les prostituée, … ont été marqués par des tatouages. La percussion – tatou – d’une marque ineffable sur le corps comme signe d’exclusion, visait à border et fixer une jouissance hors norme, « […] dans ce qu’elle a d’excessif […][et d’] antinomique avec l’ordre des sociétés »[2].

Le tatouage est aujourd’hui la cinquième industrie en croissance rapide aux États-Unis. Au-delà de « l’arbitraire procustéen de la mode »[3], ce pousse-au-tatouage contemporain, comme le succès de toutes sortes d’autres pratiques de corps, éclaire le déficit de l’ordre symbolique pour réguler la jouissance par l’interdit, le fantasme, le semblant. Elles prennent le corps comme objet et instrument pour traiter le malaise d’un hors-norme.

Une nouvelle clinique nous présente des excès de corps[4] : consommations de produits, boire et manger sans mesure. Les tatouages, piercings, scarifications témoignent d’une inflation de l’imaginaire pour voiler un réel. La science et ses techniques permettent toutes sortes d’opérations pour améliorer, compléter, reproduire et donner forme à un corps sans reste, promettant de transformer un pulsionnel hors norme en un corps « a-perfectionné »[5]. La promotion des sports, du fitness, d’une hygiène alimentaire et toutes sortes de programmes préventifs de santé cherchent à transférer une jouissance hors norme au chiffre, soumettant le sujet à une tyrannie surmoïque statistique.

La psychanalyse ne suit pas la voie de l’excès ni de la norme universelle. Elle est un lieu pour accueillir et accompagner des pratiques singulières d’un sujet, inventions symptomatiques pour traiter sa jouissance hors norme qui ne se laisse pas symboliser. Telle cette fille qui par le biais d’un piercing discret arrive à reconnaitre son image dans le miroir, ce qui apaise son sentiment d’un vide profond. Ou ce jeune homme qui réussit à transformer ses pratiques d’automutilation dans une profession artistique après s’être fait tatouer l’image d’un personnage de son roman préféré. L’élévation de certaines de ces pratiques singulières à la sublimation, comme en témoignent des performances et le Body Art, a changé profondément le monde de l’art contemporain.

Témoignons à partir de notre expérience analytique de la richesse de ces modes singuliers de vivre la pulsion hors-les-normes !

[1] Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 104-105.
[2] Miller J.-A., « Propos sur la mutilation », in CAPS, Bulletin n° 4 de l’ACF Champagne Artois Picardie Ardenne, 1997, p. 65.
[3] Lacan J., op. cit., p. 105.
[4] Ratier F., « Excès », in Scilicet, Le corps parlant. Sur l’inconscient au XXIe siècle, Paris, ECF, 2015, pp. 122-124.
[5] da Fonte R., « Fitness », in Scilicet, op.cit., p. 132 .

Divers gens debouts

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Soigner la démocratie de ses folies normalisantes.

A l’heure où une mobilisation d’ampleur contre le projet de loi « travail » émerge, avec des formes nouvelles dépassant les structures traditionnelles de contestation et de mobilisation, il est temps de nous relever, de se mettre debout ensemble.

S’il est d’usage qu’un gouvernement élu sur des promesses et des valeurs ne les tienne pas, un pas est franchi quand il trahit de manière honteuse son mandat en créant des lois toujours plus régressives sous prétexte de « modernisation », de « responsabilité », de « réformes. »

Ces lois ou projets de lois sont sous-tendus désormais par cet Etat d’Urgence qui agit ou tente d’agir la peur dans tous les champs de nos vies, venant, souvent, paralyser la pensée – individuelle et collective – et nous faire accepter, parfois, ce que nous devrions fermement combattre.

À ce que l’on pourrait nommer sidération politique s’est adjointe une sidération traumatique, les attentats de janvier et novembre 2015 sont venus attaquer et/ou détruire un lien social que nous tentons, dans de multiples lieux, de soigner et/ou de reconstruire au travers de praxis d’altérité.

Alors qu’il s’agit aujourd’hui de faire avec cette part d’inconsolable, nous sommes convoqués à nous approprier autrement le champ politique, pour qu’aux régressions toujours plus réactionnaires, nous opposions des possibilités concrètes d’émancipation, jusque là inédites ou souterraines. 

Notre Santé toujours plus malade

Souvent, dans nos lieux de travail – ici dans nos lieux de soins -, quand le désespoir n’a pas pris le pas sur les initiatives, nous tentons d’agir microscopiquement pour ménager des marges de manœuvres là où les cadres légaux (en l’occurence la loi santé votée en décembre 2015) dictent à la fois la forme et le contenu du cadre de travail ; ici certaines pratiques et la façon de les appliquer. Les acteurs doivent s’approprier ces contraintes sous couvert de liberté contractuelle pour trouver entre eux la bonne forme promue par avance. C’est le cœur de la loi de « modernisation de la santé » qui crée des Groupements hospitaliers de territoire (GHT). Ces derniers doivent être mis en place au 1er juillet 2016 sinon des sanctions financières sont promises pour les établissements hospitaliers portant sur la suppression du financement des missions d’intérêt général !

Sur un territoire qui est bien souvent dessiné de manière unilatérale par les Agences Régionales de Santé, sans cohérence avec les réalités de terrain, plusieurs hôpitaux sont sommés de se regrouper à partir « d’un projet médical partagé », pierre soit disant « angulaire » du dispositif qui est en réalité imposé par le dispositif lui-même du GHT. Projet médical qui se résume à entériner le cadre général de la loi : générer des économies en fermant à terme toujours plus de services de soins sous prétexte d’excellence et de compétitivité des services.

Comment construire un tel « projet » quand les cultures de travail, les réalités de terrain diffèrent, quand le temps donné est dicté par l’urgence rendant impossible dans les faits toute délibération démocratique avec l’ensemble des acteurs : citoyens, usagers, professionnels, politiques ? « La concertation » répétée au fil des discours toujours plus creux de la Ministre et de ses représentants est déconcertante par sa vacuité. Il n’y a pas eu de concertation, juste des monologues à plusieurs avec des forces sociales à bout de souffle : des syndicats trop occupés par les défenses corporatistes, par les petits arrangements politiques allant contre un agir commun capable d’instituer un autre cadre de pensée et d’action. Notre système de santé est malade du cadre de société dans lequel nous vivons. Les dispositifs de notre société (qu’ils soient de soin, de travail, d’éducation etc.) visent selon la novlangue « à mettre l’usager au centre du dispositif ». L’usager est quadrillé, le dispositif n’est pas fait pour lui, pour ses besoins propres, il doit se conduire comme le dispositif l’a prévu par avance. Le renversement général qui s’est opéré depuis les avancées sociales d’Après Guerre est donc à son comble puisque ce sont désormais les citoyens qui doivent s’adapter aux dispositifs et non plus l’inverse. Pour ceux qui n’y arrivent pas, l’exclusion ou la précarisation comme forme de vie permanente : « fermeture des droits » sociaux, prestations précarisantes etc.

Il est demandé la même chose aux patients-usagers-citoyens du système de santé : ils doivent s’adapter à une offre de soin toujours plus pauvre nécessitant d’être toujours plus riche pour contre-carrer les restructurations qui, sous couvert de mutualisation, ferment toujours plus de postes, de services, d’hôpitaux. Si tous les citoyens, un jour, ont pu mesurer dans leur vie l’état de déliquescence de notre système de santé autrefois le plus performant du monde, ce qui arrive va aggraver cette situation. Quid de nous, de notre santé? Quid des plus pauvres, des plus précaires, des plus malades ?

Nous devons, nous aussi, sortir « la santé » de l’étau qui l’enserre et menace de l’étouffer encore un peu plus au premier juillet 2016, date à laquelle des conglomérats imposés doivent être formalisés qui, sous couvert de « fluidifier le parcours des patients », « promouvoir un meilleur accès aux soins », créent une nouvelle échelle bureaucratique et centralisatrice, toujours plus loin des attentes de la population, des besoins réels d’accès de proximité et d’humanité des soins.

Si, localement, la tactique de dégager des marges de manoeuvre est nécessaire, sur le plan général nous devons pulvériser ce cadre qui n’apportera que plus de destruction des soins eux-mêmes. Le cadre de la loi santé, sous prétexte de promouvoir une meilleure coordination, une meilleure horizontalité, crée de la déstructuration et une verticalité toujours plus importante.

Pour les soins psychiques publics

Dans notre champ de pratique, ici la psychiatrie publique, «  cette modernisation »  laisse en plan un héritage fécond, celui de la sectorisation psychiatrique qui n’a pas attendu 2016 pour mettre en acte la proximité des soins quelle que soit la gravité des pathologies mentales des personnes en souffrance. Le mouvement désaliéniste avait pour « pierre angulaire » un projet qui ne se limitait pas au médical mais avait pour ambition de traiter le rapport que la société avait dans son ensemble à un certain type d’altérité radicale comme celui de la grande souffrance psychique. Là où cette conception aurait pu servir de modèle pour penser des soins à taille humaine, démocratiques car accessibles à toutes et tous, tout en reprenant les mêmes mots, les politiques (et donc nous tous) ont décidé d’aller à rebours de ces pratiques en votant cette loi.

A l’heure actuelle, vu les « réformes » promues depuis des années, vu la pente néolibérale et sécuritaire toujours plus prononcée de nos gouvernants, qui peut encore croire que ces réformes auront un autre effet que la déconstruction des avancées sociales précédentes ?

Nous le répétons, la situation de la psychiatrie est particulière puisque l’offre de proximité sur l’ensemble du territoire existe depuis le mouvement de la sectorisation psychiatrique mise en place Après Guerre. Des pratiques se sont développées sur tout le territoire, s’originant d’une mise en question de l’hospitalo-centrisme, afin d’adapter le dispositif de soins psychiatriques à ce que les personnes en grande souffrance nécessitent au quotidien pour se relever de leurs impasses existentielles. L’enjeu était alors d’adapter le milieu, la cité, la société à leurs problématiques et non l’inverse.

A l’heure actuelle, soutenir cette spécificité mettant la construction de la relation humaine au cœur des soins psychiques est considéré comme « stigmatisante » car il faudrait que les troubles psychiatriques soient « des maladies commes les autres » avec des « techniques » de soin « comme les autres », réduisant au passage les maladies somatiques à leur aspect le plus strictement organique. Traiter une crise psychiatrique comme un infarctus du myocarde conduit à mettre le supposé organe problématique, ici le cerveau, au centre des techniques de soin. Tout concourt à ces amalgames : la recherche psychiatrique devient synonyme de recherche sur le cerveau alors même que la recherche au quotidien dans les pratiques de soin est délaissée voire « non recommandée ». Quoiqu’en disent la vulgate à la mode, les troubles psychiques ne peuvent se réduire aux troubles cérébraux. Pourtant ces modèles tout prêt, simplistes, exportés de la médecine techniciste (centre de référence pour tels et tels troubles, rôle toujours plus prononcé de l’expertise au nom de la science…) se trouvent renforcés par la loi santé. Quel citoyen n’a pas constaté la déshumanisation qui sévit dans les hôpitaux ? Du peu de considération fait à la relation humaine, à la personne du malade au delà de l’intérêt suscité par sa maladie ? Alors que la psychiatrie pourrait être l’âme de la médecine en ce qu’elle place les drames existentiels de la personne au cœur des soins, le mouvement est inverse : nous importons en psychiatrie ce qui déshumanise les soins dans les autres spécialités médicales.

Malgré les résistances, à leur corps défendants, de professionnels consciencieux, cette situation mettant la relation à la périphérie des soins n’est plus possible. En psychiatrie, exclure cette dimension relationnelle est au mieux une stupidité au pire un meurtre d’âme. C’est pourtant ce que va renforcer la loi de santé en psychiatrie sans que cela fasse grand problème pour les acteurs.

La question centrale, très peu souvent abordée, est de savoir quels sont les dispositifs à mettre en place pour accueillir ceux qui le plus souvent refusent ou s’excluent de tout dispositif. Cette exclusion pose peu de question puisque des « équipes mobiles » ou des « cellules spécialisées » sont supposées traiter ces problématiques au coup par coup. Mais combien de personnes sont exclues de ces découpages car ils sont trop « addicts » ou trop « psychotiques » pour l’équipe précarité ou quand ils sont trop « toxico » ou trop « précaire » pour les services de psychiatrie etc ? Depuis de nombreuses années nous fabriquons des patates chaudes. Cette purée toujours plus indigeste fabrique toujours plus de violence, de morts, d’invisibles. Si nous ne nous mobilisons pas pour replacer la réalité de ce qui se passe dans les pratiques au centre de nos préoccupations, nous deviendrons complices du déchaînement de la cruauté dans nos lieux de soins, dans notre espace démocratique.

Le déni de cette réalité que nous traversons au quotidien conduit à un délire organisationnel entérinant dans les pratiques toujours plus d’exclusion et de ségrégation, sous prétexte de « déstigmatisation ».

Le travail psychiatrique ne peut se faire sous état d’urgence clinique permanent. Il nécessite du temps, une construction commune, des outils variés pour que les personnes passant par des effondrements existentiels graves puissent se reconstruire une vie vivable. Si nous ne faisons rien, les personnes ayant besoin de la psychiatrie seront les premières victimes de ce dispositif. Puis viendront les autres malades… Et les citoyens dans leur ensemble. Est-ce ce que nous voulons ?

Si trouver des possibilités d’articulations viables entre le micropolitique et le macropolitique est le défi pour les années à venir, une brèche s’est ouverte depuis les nuits debouts. Nous appelons donc à la constitution d’une coordination nationale des citoyens, services, pôles, hôpitaux qui veulent dessiner un autre visage à la psychiatrie et à la santé comme vient de le faire des ciroyens de l’hôpital Ville Evrard. Nous appelons également à partager toutes les initiatives visant à nous sortir de ce marasme imposé pour fonder d’autres dispositifs, plus ouverts et plus humains.

Les divers gens debouts