L’inconscient, c’est le social

maxresdefault-1-810x415

La formule de Lacan « l’inconscient, c’est le social » laisse à entendre que le complexe d’Œdipe n’est pas seul à organiser notre subjectivité, remettant ainsi en cause à travers cet acte la clinique psychanalytique elle-même. L’une des conséquences que l’on peut en tirer est que la famille ne serait pas l’unique déterminant de notre destin comme sujet. Il apparaît donc que les psychanalystes ne devraient pas limiter leur responsabilité à la seule sphère familiale, mais également prendre en compte le domaine social, pour rendre compte de ce qui affecte le sujet divisé par le langage et sujet aux discours (du maître, de l’hystérique, de l’universitaire, de l’analyste et du capitaliste) noués au sujet selon un mode singulier, particulier et contingent, en tension vis-à-vis de l’universel, de l’ample et du nécessaire.

Penia & Poros

Penia et Poros, du récit mythique à l’événement historique, par Solange Adelola Faladé

FaladeLacan[1]

Cette intervention de Solange Faladé en janvier 1995 en Martinique, rend bien compte de l’idée que Madame Faladé se faisait de la science politique, de la place et de la qualité de l’homme d’état capable d’orienter cette science non vers la destruction mais vers la construction d’un état multiracial oriente. Ce thème sera repris ultérieurement à Nantes, en avril 1995. Solange Faladé insistera plus particulièrement sur la question de la jouissance dans son rapport à la Chose, sur la haine portée au lieu de l’Autre empêchant tout dialogue. C’est ce qui est porté par les politiques au lieu de la Chose qui fera qu’il y aura paix possible grâce à l’accueil de la parole de l’autre quel qu’il soit, et dans le respect, alors que la haine portée en ce lieu, fera que la guerre sera la seule réponse possible. À lire ce texte de Solange Faladé, celui qui a eu la chance de l’écouter, entend sa voix, la limpidité et la simplicité de ce qu’elle pouvait énoncer dans un langage touchant à l’intelligence et au cœur. Sa respiration, ses phrases avec les scansions qui lui étaient propres. Il s’agit bien là des qualités d’une analyste qui a su faire entendre et transmettre l’enseignement de Jacques Lacan.

Nelson Mandela et Frederik De Klerk, naissance d’une société multiraciale

Je suis heureuse ce soir de pouvoir m’adresser aux Martiniquais dans ce pays où, il y a un siècle, résida celui qui le père de mon père, Béhanzin, roi d’Abomey.

Maître[1], qui me faîtes l’honneur de venir m’écouter, je vais aujourd’hui tenter de parler d’un autre événement historique, événement actuel : la rencontre de Nelson Mandela et de Frederik De Klerk.

Mais, auparavant, je vais vous rapporter le commentaire que Lacan fait du banquet de Platon au cours de l’un de ses séminaires sur le transfert. Et je m’arrêterai tout particulièrment au discours de Pausanias, discours sur le riche, et sur ce que Lacan tire de ce discours concernant le mythe de Penia et Poros. Deux positions subjectives : le pauvre, le riche.

Penia, la pauvresse ne pouvait assister au banquet des dieux, banquet donné en l’honneur de la naissance d’Aphrodite. Ceci ne la découragea pas. Elle se mit en route, s’échina, se donna beaucoup de mal, prit sur le chemin tout ce qu’elle pouvait prendre et arriva sur les lieux du banquet, au moment où s’en allait Poros, le riche. Celui-ci, plein de ressources, quittait la salle du banquet, enivré du nectar des dieux. Penia s’avança vers lui, le rencontra dans le jardin, où celui-ci était venu se reposer, le jardin des dieux et, de cette rencontre, elle fut grosse de l’Amour. Ce qui est là, nous dit-on, dans ce mythe, porte témoignage de ce qui rend possible la communication entre les dieux et les humains.

Lacan met en exergue deux positions subjectives : le pauvre, celui qui est dénué de tout, d’une part ; le riche, celui qui a toutes les ressources d’autre part. Et il m’a semblé que Nelson Mandela et Frederik De Klerk étaient là, dans leurs positions que nous avons eu à connaître, illustrant ces deux positions subjectives. Je tiens tout de suite à dire qu’il ne s’agit pas là d’une psychanalyse appliquée, qu’il n’est nullement question de considérer ce qui peut être symptôme ni chez l’un, ni chez l’autre. C’est de tout à fait autre chose dont il est question.

Nelson Mandela, d’ascendance royale, décida un jour de faire une coupure parce que, nous dit-il, dans ses Mémoires dont la traduction sort demain[2], parce que, nous dit-il, il ne voulait pas du mariage qui lui était préparé. Il y a donc une coupure avec ce que l’on peut appeler son milieu. Il devient avocat. Mais cette coupure ne veut nullement dire qu’il y a rupture avec son peuple, avec ce qu’il est. Au contraire, il a compris, il prend la lutte en main. Et vous savez ce qu’a été cette lutte de longues années. Vous savez ce que, avec ses compagnons de route, il a pu réaliser. Et vous savez aussi que c’est, véritablement, une condition de pauvre qui lui a été réservée. Il a dû vivre pendant vingt-sept ans sans ressources, démuni de toute liberté, ayant à mener une véritable vie de bagnard, ayant à casser des cailloux en plein soleil, enfin, vivant comme véritablement vit le pauvre. Mais ceci ne le découragea pas. Au contraire. Et il continua la lutte à sa façon, là où il était, avec ses compagnons. Et vous savez ce qu’il en résulta, c’est que, le monde entier fut pris à témoin, c’est que le monde entier, par l’embargo qui a été imposé au gouvernement de son pays, fit savoir que leur lutte était la lutte de tous les hommes libres. Donc Mandela, avec ses compagnons, eut à s’échiner, comme la pauvre Penia dut le faire, pour pouvoir , à son tour, être admis au banquet des dieux. Voici pour Mandela.

Voyons Frederik De Klerk. On ne peut pas ignorer que sa condition, sa position subjective, c’est la position du riche. Du riche de par le groupe social qui est le sien. Du riche qui, véritablement, avait en main toutes les ressources puisque le pouvoir suprême était entre ses mains. Frederik De Klerk était véritablement dans la position de Poros. Et je crois qu’il y a à lui rendre hommage. Et on ne peut pas, à mon avis, lui trouver d’autres qualificatifs que ceux avec lesquels Mandela lui-même a répondu aux journalistes qui l’interrogeaient lors de la visite de François Mitterrand : « Frederik De Klerk, nous le trouvons admirable ! ». Effectivement, admirable, il l’est ! Et pourquoi ? Je reviens un instant à l’enseignement de Lacan et à ce que, nous autres psychanalystes, connaissons bien. Pourquoi est-il admirable ? C’est parce que le riche, parce qu’il est riche, parce qu’il a, ne peut pas être du côté de qui donne, du côté de qui peut aimer. Aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas et c’est bien le pauvre qui peut le faire. Alors, qu’a-t-il fait, De Klerk, pour qu’on puisse le trouver admirable aujourd’hui ?

C’est que lui qui avait la jouissance, qui avait la puissance, qui était à ce moment là celui qui pouvait tout décider, il a compris – et je pense que pour lui aussi il y a eu un véritable parcours, tout comme pour Mandela – lui a saisi qu’il fallait qu’il renonce à quelque chose de cette jouissance, de cette jouissance qui les enfermait, lui et les siens, sur eux-mêmes. Et je me permets le jeu de mot de Lacan : « Jouissance/J’ouis-sens ». Il faut que ça puisse devenir « jouissance » avec les deux possibilités d’entendre le sens et le fait de pouvoir jouir de quelque chose, dans ce sens qui veut dire qu’on a accepté une perte. Le sens, Lacan y insiste, c’est ce qui permet la communication. C’est ce qui fait que, avec l’« Autre », on peut échanger. Car l’« Autre », s’il n’est pas pour autant le« même », c’est quand même celui avec qui on peut trouver des signifiants tels, qu’une relation, qu’une communication puisse se faire. Donc, de part et d’autre, il y a eu parcours. Et d’abord, pour Nelson Mandela, lui-même. Son livre, il l’intitule : Long walk to freedom.

C’est vrai, il y a eu là un parcours tel qu’on peut penser – c’est quelque chose qui se rapproche de ce qu’on peut voir au cours d’une analyse – qu’il y a eu sûrement des mutations. Mutations subjectives chez cet homme qui a dû vivre là, replié. Mais pas replié sur lui-même, puisqu’il était ouvert et continuait à être ouvert aux souffrances des siens. Longue marche, un parcours qui fait que, à un moment donné, un moment tout à fait décisif, Mandela a pu passer sur beaucoup de choses, et a accepté cette main que lui tendait De Klerk. C’est là, la rencontre. Et, à partir de ce moment là, on peut dire que, de part et d’autre, ces deux personnalités ont dû faire, chacune de son côté, effort sur elles-mêmes. Faire en sorte que ce qui pouvait les séparer, ce qui pouvait encore les diviser, empêcher un dialogue constructif, puisse être mis de côté pour que se mette en place, semaine après semaine, discussion après discussion, rencontre après rencontre ce qui a permis ce que l’on vit aujourd’hui en Afrique du Sud.

Rencontre, oui ! Nelson Mandela et les siens ont pu imposer, exiger, que leur fût reconnu ce qu’un homme doit pouvoir posséder, c’est-à-dire la dignité : vivre comme un homme doit vivre. Et vous savez que l’une des premières choses exigées par Mandela fut le droit de vote. À partir du moment où le dialogue s’est installé, à partir du moment où celui qui possédait a dû reconnaître, chez l‘autre – chez l’autre qui n’était pas le même, certes – des possibilités d’identification, à partir de ce moment là, Mandela put exiger ce droit de vote. Et vous vous souvenez de ce qu’a été ce jour extraordinaire, ce jour qui a duré plus d’un jour, où toute l’Afrique du Sud – tous ceux qui habitent ce pays, qu’ils soient de la brousse, de la ville ou de la campagne, qu’ils soient blancs, qu’ils soient noirs, qu’ils soient indiens ou métis –, où tous ont déposé dans l’urne, leurs voix, leurs votes.

À partir du moment où fut reconnu ce qui était, là, de par ces hommes qui avaient lutté pendant tant d’années, Nelson Mandela a pu poser ce qui va de soi, ce qui s’appelle les Droits de l’Homme. Il a pu exiger que tous, tous ceux-là qui étaient dans ce pays puissent jouir de ces droits. Droit de vote, nous venons de le voir, mais aussi droit à l’éducation. Mais avant d’en arriver là, il y avait encore du chemin à parcourir. Et ce chemin qu’ils continuaient à parcourir, chacun de son côté, certes, mais pouvant avoir un dialogue, ce chemin fut marqué par la reconnaissance. Reconnaissance qui leur rapporta à chacun le prix Nobel. Leurs discours furent différents. Mais peu importe. Ce qui comptait, c’est qu’ils étaient là, à l’œuvre, pour que quelque chose de jamais connu puisse se réaliser dans ce pays. Le résultat du vote, vous le connaissez : Nelson Mandela fut porté à la présidence. Et je crois que, là, il a fait preuve, avec tous ceux qui ont lutté avec lui, d’une véritable intelligence politique, au sens noble de la politique. Au lieu de faire comme on le craignait un État noir, il a proposé un État multiracial et, ce faisant, il rompait totalement avec ce que jusqu’alors on leur avait imposé puisque l’on voulait faire de ce pays, qui était le leur, un État blanc.

Je voudrais revenir sur ce qu’a été l’exigence de Mandela et des siens. Dans la légende et, surtout, avec l’expérience que la psychanalyse nous a donnée, nous savons que Penia est, disons, dans cette position féminine où quelque chose est à exiger à l’autre…est à exiger de l’autre parce qu’il y a la différence sexuelle et que, pour une femme, pour pouvoir être sur ce plan où le dialogue est possible avec un homme, il n’y a qu’un biais, celui de l’amour. Ici, je ne veux pas développer mais je voudrais surtout dire que, pour nous, psychanalystes, il n’est pas question ni d’infériorité ni de supériorité : c’est autour de ce qui fait la différence, la différence des sexes que ceci se pose. Donc, l’exigence de Penia c’était l’amour de Poros. L’exigence de ces hommes qui ont lutté, l’exigence de Mandela, ce n’était nullement l’amour. C’était que leur soit reconnue la dignité d’homme. Et je pense que c’est parce qu’ils s’en sont tenus à cela – ô combien, avec quelle férocité, si je puis dire –, c’est parce qu’ils s’en sont tenus à cela qu’on a pu connaître ce que nous connaissons, il n’y a pas eu ce qui était craint, ce déferlement de la haine. Parce qu’ils s’en sont tenus à cela qu’on a pu connaître ce que nous connaissons. Il n’y a pas eu ce qui était craint, ce déferlement de la haine. Parce que, avec l’amour, il y a son envers, c’est la haine. Et s’ils avaient lutté pour être aimés et non pas pour être reconnus comme des hommes dignes de porter ce qu’un être humain doit porter, quel qu’il soit, s’ils avaient lutté pour autre chose, croyez-moi, vraisemblablement ils auraient été mal aimés et c’est à ce moment là que le pire aurait pu se passer. Je me souviens d’une phrase prononcée par une enseignante française qui était en Afrique du Sud depuis un certain nombre d’années, qui enseignait la philosophie, et qui était interrogée dans les semaines qui précédaient le vote. On lui demandait si elle resterait ou si elle quitterait ce pays. Elle a répondu qu’elle resterait mais à une condition, qu’elle ne lise pas dans les yeux des noirs la haine. Effectivement, si elle avait lu cette haine dans les yeux des Noirs, elle aurait été confrontée, elle-même, à ce moment là, à ce que de haine elle pouvait porter. C’est-à-dire que la question de l’identification se serait posées d’une façon telle que ce serait que ç’aurait été désastreux. Je crois que là, Mandela et les siens ont fait preuve d’une très grande intelligence politique, d’une très grande connaissance de ce qu’est l’homme.

Alors j’en reviens à cet état multiracial, car beaucoup se sont posés des questions, de savoir pourquoi.

État multiracial

Je n’ai reçu aucune confidence de Mandela et des autres, mais je pense que la question de la race doit être pensée autrement que de la façon dont elle est pensée jusqu’à ce jour.

La race n’est pas uniquement ce que l’anthropologie physique nous dit. La race n’est pas seulement ce pli palmaire qui fait que l’on n’est pas le même. Ce ne sont pas seulement ces mensurations que l’anthropométrie peut mettre en évidence.

Non ! La race c’est autre chose, c’est ce qui fait qu’on jouit différemment. Ce sont les différents modes de jouissance qui nous séparent. Et je pense que ce qui est là, ou tout au moins ce qu’on tente de réussir, c’est que jouissant différemment, on peut quand même se présenter au banquet des dieux. On peut quand même de tout ce que ce pays peut porter en respectant l’autre qui est un autre semblable. C’est aussi ça que la psychanalyse nous apprend. Il n’est pas question d’être le même. On est autre, mais autre semblable et, si on respecte cet autre semblable, on respecte aussi sa façon de jouir. Et c’est, je pense, là, un des points importants pour nous, qui doit nous faire réagir, qui doit nous permettre de faire en sorte que chacun d’entre nous, avec nos façons autres de jouir de ce que la vie nous apporte, nous puissions continuer à dialoguer les uns avec les autres.

Je crois que l’on n’insistera pas trop sur ce point. Et je pense que si Mandela n’avait pas su faire en sorte que tous comprennent qu’ils pouvaient être ensemble à la table du banquet et sans pour autant exiger que l’autre jouisse de la même façon, peut-être qu’on aurait connu ce qui était tellement craint, cette explosion de vengeance que l’on peut comprendre, après tout quand on sait ce qu’a été la vie de ces hommes, de ces hommes qui n’étaient pas considérés comme des hommes, qui étaient véritablement des sous-hommes, à qui on imposait une condition si avilissante de vie. Je ne sais pas si la psychanalyse apporte beaucoup plus que ce que je dis là, mais ce qui, moi, m’a intéressée, ce qui, moi, m’a frappée dans ce qui se jouait là, à quelques milliers de kilomètres de nous, c’est que ces deux hommes ont pu permettre, ce que ces deux hommes ont pu éviter. Et je crois que, aujourd’hui, lorsqu’on suit cette actualité, on voit combien il est nécessaire, pour ceux-là qui sont arrivés à acquérir, et à quel prix, cette dignité d’homme, combien il est nécessaire pour eux de savoir continuer à instaurer le dialogue, je sais que c’est une des choses qui posent question pour certains, de voir tout le prix que Mandela semble accorder aujourd’hui encore au dialogue avec ceux-là qui, dans leur entêtement, se demandent si, nous autres Noirs, nous sommes des êtres parlants, des hommes.

Mais je crois que l’on doit être fier – en tout cas je le suis – que, chez nous – parce que c’est chez nous –,ce que, jusque là, on appelait cette race noire, cette population qui a souffert comme elle a souffert, puisse aujourd’hui donner pareille leçon au monde.

Si j’étais poète – et je dois dire avec Lacan, que je ne suis pas poète assez –, j’essaierais d’entonner un chant à la gloire de ces hommes. Mais nous ne pouvons pas. Je m’arrêterai là !


[1] La conférencière s’adresse à Aimé Césaire, présent, ce soir là, dans l’auditoire.

[2]Mandela Nelson, 1995, Un long chemin vers la liberté, traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Jean Guilloineau, Paris, Fayard, 1995.

Publié dans la revue Portulan, revue des Caraïbes et des Amériques noires, Vents des Iles, ed. lutta hepke 97275 Fort-de-France, février 1996. Le copyright des textes appartient aux auteurs et traducteurs respectifs.

 

Vacuoles de solitude et de silence

gilles-deleuze-υστερόγραφο-για-τις-κοινωνίες-του-ελέγχου

« La bêtise n’est jamais muette, ni aveugle. Si bien que le problème n’est plus de faire que les gens s’expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire. Les forces de répression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. Douceur de n’avoir rien à dire, droit de n’avoir rien à dire, puisque c’est la condition pour que se forme quelque chose de rare ou de raréfié qui mériterait un peu d’être dit. »
Gilles Deleuze –  « Les intercesseurs », Pourparlers, Paris, Minuit, 1990, p. 176-177.

Fight-Club ou la dimension politique de la psychanalyse

maxresdefault-1-810x415

 

La construction contemporaine du bonheur repose essentiellement sur l’incapacité pour le sujet à se confronter aux conséquences de son désir, le prix pour ce « bonheur » est que le sujet reste prisonnier de l’inconsistance de (ce qu’il croit être) ses désirs: dans nos vies quotidiennes, nous prétendons désirer des choses que nous ne désirons pas, et donc si ce que nous désirons « officiellement » nous arrive, nous réalisons alors que le bonheur est foncièrement hypocrite, qu’il consiste effectivement à rêver de choses que nous ne voulons pas réellement.

Un bonheur durable n’est accessible que dans une vie vouée au combat, ce qui implique un combat sans merci avec soi-même, contre ses tendances ou inclinations prétendument « naturelles »…

Pour le parlêtre, le « naturel » ne va pas de soi, puisque la nature elle-même est toujours déjà médiée a priori par le langage qui la présente comme nature.

Chaque notion est nécessairement colorée par le discours dominant dans lequel elle est prise, par exemple la notion de « liberté », dans le discours contemporain, peut être ramenée au « libre » choix suivant:

• soit tu acceptes ce qui t’est présenté comme la « réalité », à savoir les règles du jeu capitaliste, et tu choisis un « bord » souscrivant de facto aux fausses oppositions (les « abstractions réelles » de Marx) du discours ambiant: axe du Bien vs comportements archaïques, tolérance vs fondamentalisme, gauche vs droite, nature vs culture, etc.

• soit tu as choisi la violence, ce violent effort d’arrachement qui t’arrache au discours dominant en t’ouvrant la possibilité de nommer de façon plus juste le monde qui t’entoure – sans oublier de t’inclure toi-même dans cette description du monde! – et donc ta violence s’exerce toujours forcément, en premier lieu, contre toi-même.

Voilà le prix de la véritable subversion psychanalytique, et c’est aussi la leçon du film Fight-Club de David Fincher.

Christion Dubuis Santini

 

Devenir ensemble

L1250009 (2)
Paskya – Les Métamorphoses du Désir – Résines & pigments, huile sur toile – 100×81

Que ce qui apparaît extérieurement comme une personne ne soit en vérité qu’un complexe de forces hétérogènes n’est pas une idée nouvelle.

Les Indiens tzeltal du Chiapas disposent d’une théorie de la personne où sentiments, émotions, rêves, santé et tempérament de chacun sont régis par les aventures et les mésaventures de tout un tas d’esprits qui habitent en même temps dans notre coeur et à l’intérieur des montagnes, et se promènent.

Nous ne sommes pas de belles complétudes égotiques, des Moi bien unifiés, nous sommes composés de fragments, nous fourmillons de vies mineures. Le mot « vie » en hébreu est un pluriel comme le mot « visage ». Parce que dans une vie, il y a beaucoup de vies et que dans un visage, il y a beaucoup de visages. Les liens entre les êtres ne s’établissent pas d’entité à entité. Tout lien va de fragment d’être à fragment d’être, de fragment d’être à fragment de monde, de fragment de monde à fragment de monde. Il s’établit en deçà et au-delà de l’échelle individuelle. Il agence immédiatement entre elles des portions d’êtres qui d’un coup se découvrent de plain-pied, s’éprouvent comme continues. Cette continuité entre fragments, c’est ce qui se ressent « communauté ». Un agencement. C’est ce dont nous faisons l’expérience dans toute rencontre véritable. Toute rencontre découpe en nous un domaine propre où se mêlent indistinctement des éléments du monde, de l’autre et de soi. L’amour ne met pas en rapport des individus, il opère plutôt une coupe en chacun d’eux, comme s’ils étaient soudain traversés par un plan spécial où ils se retrouvent à cheminer ensemble de par le monde. Aimer, ce n’est jamais être ensemble mais devenir ensemble. Si aimer ne défaisait pas l’unité fictive de l’être, l' »autre » serait incapable de nous faire à ce point souffrir. Si dans l’amour une part de l’autre ne se retrouvait pas à faire partie de nous, nous n’aurions pas à en faire le deuil lorsque vient l’heure de la séparation. S’il n’y avait que des rapports entre les êtres, nul ne se comprendrait. Tout roulerait sur le malentendu. Aussi, il n’y a ni de sujet ni d’objet de l’amour, il y a une expérience de l’amour.

Maintenant – Comité Invisible

Destituere

arton1908

Destituere en latin signifie: placer debout à part, dresser isolément; abandonner; mettre à part, laisser tomber, supprimer; décevoir, tromper. Là où la logique constituante vient s’écraser sur l’appareil du pouvoir dont elle entend prendre le contrôle, une puissance destituante se préoccupe plutôt de lui échapper, de lui retirer toute prise sur elle, à mesure qu’elle gagne en prise sur le monde qu’à l’écart elle forme. Son geste propre est la sortie, tout autant que le geste constituant est la prise d’assaut. Dans une logique destituante, la lutte contre l’Etat et le capital vaut d’abord pour la sortie de la normalité capitaliste qui s’y vit, pour la désertion des rapports merdiques à soi, aux autres et au monde qui s’y expérimentent. Ainsi donc, là où les constituants se placent dans un rapport dialectique de lutte avec ce qui règne pour s’en emparer, la logique destituante obéit à la nécessité vitale de s’en dégager. Elle ne renonce pas à la lutte, elle s’attache à sa positivité. Elle ne se règle pas sur les mouvements de l’adversaire, mais sur ce que requiert l’accroissement de sa propre puissance. Elle n’a donc que faire de critiquer:  » C’est que ou bien l’on sort tout de suite, sans perdre son temps à critiquer, simplement parce que l’on se trouve placé ailleurs que dans la région de l’adversaire, ou bien on critique, on garde un pied dedans, tandis qu’on a l’autre dehors. Il faut sauter en dehors et danser par dessus », comme l’expliquait Jean-François Lyotard pour saluer le geste de l’Anti-Oedipe de Deleuze et Guattari. Deleuze faisait d’ailleurs cette remarque: « On reconnait sommairement un marxiste à ce qu’il dit qu’une société se contredit, se définit par ses contradictions, et notamment ses contradictions de classe. Nous disons plutôt que, dans une société, tout fuit, et qu’une société se définit par ses lignes de fuites. […] Fuir, mais en fuyant, chercher une arme. »
– in Maintenant – Comité Invisible #Maintenant

Sic in Sterili

logo-apes

SIC IN STERILI

Sujet minéral des Sages

En son état primordial

Tel qu’il est extrait

De son gîte minier

Par ce rocher aride

Qui supporte & nourrit

Un arbre vigoureux

& surchargé de fruits

Art du Potier – Cypriam Piccolpassi

plaque-apes

 

 

Il n’y a que les avis qui ne changent pas d’imbécile

freud-dossiers

S’il est un fait étrange et inexplicable, c’est bien qu’une créature douée d’intelligence et de sensibilité reste toujours assise sur la même opinion, toujours cohérente avec elle-même.

Tout se transforme continuellement, dans notre corps aussi et par conséquent dans notre cerveau.

Alors, comment, sinon pour cause de maladie, tomber et retomber dans cette anomalie de vouloir penser aujourd’hui la même chose qu’hier, alors que non seulement le cerveau d’aujourd’hui n’est déjà plus celui d’hier mais que même le jour d’aujourd’hui n’est pas celui d’hier ?

Être cohérent est une maladie, un atavisme peut-être ; cela remonte à des ancêtres animaux, à un stade de leur évolution où cette disgrâce était naturelle.

Un être doté de nerfs moderne, d’une intelligence sans œillères, d’une sensibilité en éveil, a le devoir cérébral de changer d’opinion et de certitude plusieurs fois par jour.

L’homme discipliné et cultivé fait de son intelligence les miroirs du milieu ambiant transitoire ; il est républicain le matin, monarchiste au crépuscule ; athée sous un soleil éclatant et catholique transmontain à certaines heures d’ombre et de silence ; et ne jurant que par Mallarmé à ces moments de la tombée de la nuit sur la ville où éclosent les lumières, il doit sentir que tout le symbolisme est une invention de fou quand, solitaire devant la mer, il ne sait plus que l’Odyssée.

Des convictions profondes, seuls en ont les êtres superficiels.

Ceux qui ne font pas attention aux choses, ne les voient guère que pour ne pas s’y cogner, ceux-là sont toujours du même avis, ils sont tout d’une pièce et cohérents. Ils sont du bois dont se servent la politique et la religion, c’est pourquoi ils brûlent si mal devant la Vérité et la Vie.

Quand nous éveillerons-nous à la juste notion que politique, religion et vie en société ne sont que des degrés inférieurs et plébéiens de l’esthétique – l’esthétique de ceux qui ne sont pas capables d’en avoir une ?

Ce n’est que lorsqu’une humanité libérée des préjugés de la sincérité et de la cohérence aura habitué ses sensations à vivre indépendantes, qu’on pourra atteindre, dans la vie, un semblant de beauté, d’élégance et de sincérité.

(Fernando Pessoa, Chronique de la vie qui passe, 1915)